Vedette

20160706 le cadran de la pythie


Une chanson, la lamentation d’une femme dans une langue que je n’identifie même pas, me donne soudainement l’envie d’une conversation nocturne avec une voix. Cela me replonge des années en arrière, vers une circonstance que j’avais oubliée. Il y a des années, il m’était fréquent d’avoir des conversations nocturnes. C’était une sorte de code sans objet qui s’était mis en place, parmi une constellation, certes un peu nébuleuse, de quelques personnes qui se connaissaient, à des degrés variables d’ailleurs. Ça se passait, comme ça. J’avais quelques interlocuteurs, ou interlocutrices, avec lesquels on pouvait s’appeler, la nuit. Oui, juste comme ça. C’était vaguement cérémoniel, la nuit donnait une tournure tout à la fois plus habillée et pourtant plus intime à la conversation. L’adrénaline de la sonnerie, en pleine nuit quand les heures n’existent plus et s’effacent. Il faut dire qu’en ce temps-là, on n’était pas connecté. On se connectait tout seul à l’intérieur de soi, chez nous, la nuit. À l’intérieur de nos têtes, avec des pensées, des rêveries, des déclinaisons incessantes de couleurs. On était vraiment seuls.
On se connectait aussi, par ces appels nocturnes occasionnels. On entretenait une sorte de mythologie du téléphone. Peu nous importait d’être réveillés par la sonnerie, si d’aventure on dormait, ce qui était relativement peu probable. On s’endormait dans la zone grise d’après celle où se situaient ces appels. Au contraire, c’était une sorte d’honneur, un événement dans nos quarantaines. Quelqu’un du « groupe » était pris d’un besoin irrépressible de parler, ou devenait le terrain d’une angoisse qui le dépassait, et cela devenait aussitôt l’occasion d’un appel téléphonique. À mesure du décalage de l’horaire, de la disharmonie des activités des uns et des autres, de la fatigue, et du caractère toujours impromptu des appels, les conversations prenaient fréquemment des tournures inattendues, entre confessions délicates, aveux parfois crus, récits divers, silences habités.
Nous n’y faisions jamais allusion par la suite avec quiconque, ni entre nous. C’était un espace de liberté totale, on pouvait tout raconter, il n’y avait aucune limite à l’envie et à la parole, et aucune raison de ne pas en tirer plaisirs. C’était un amusement très électrique que nous gardions jalousement secret. Par ailleurs, cette pratique, dans l’épaisseur de nos solitudes, constituait une simulation, bien imparfaite, des bras ouverts et refermés. (…)

Vedette

enregistré de nuit


Drame de pieds nus qui glissent sur le bleu tapis des nuits.
La machinerie d’ascenseur, à quatre heures du matin, a quelque chose à me dire, à la nuit désolée. Je vais sur le palier, j’entre dans l’ascenseur, pour me regarder dans le miroir car chez moi je n’en ai pas d’aussi vaste. À cette heure, j’ai parfois besoin de me prouver que j’existe vraiment, c’est le moyen que j’ai trouvé, je vais prendre l’ascenseur et son miroir.
Dans la descente, c’est le visage du doute, de la décomposition. Puis je remonte. Une sorte d’euphorie, retenue, mais palpable. Maintenant j’aurais aussi besoin d’un métronome, d’une pendule, enfin un truc où l’on entend le temps cogner sur du bois, un truc qui amplifie le cœur, qui l’agent double.
Rêve de trois minutes dicté sur le téléphone. Un musée de chambres à coucher que je visite, la vue troublée par une mèche de cheveu enfilée dans la paupière. Sauter dans le rêve, car, et bien, c’est une journée qui commence.
En tête, des génériques, des génériques, comme des rêves synthétisés.

des voix pleuvent


je réfléchis. je me souviens de combien de voix. énormément. je suis très marqué par les voix. probablement car la mienne a tant de mal à sortir. je me souviens beaucoup des voix de fiction. j’ai souvent dans l’oreille celles des personnages de certains films chers, films qui me sont comme des familiers. c’est un bruit de fond qui me traduit le monde. c’est très proche d’un murmure, c’est à la limite de l’audible, de la perception ; il n’y a que moi qui peux l’entendre.
je me souviens bien de la voix d’E., de P. de tant d’autres.
mais si je remonte à l’adolescence ? oui j’en entends encore. je fais cet exercice. je peux les entendre, mais je ne sais pas ce qu’elles disent exactement.
certaines personnes peuvent me manquer par leur voix. et je peux prendre un plaisir violent à en entendre certaines.
il y a cette voix, qui déshabille.
je suis frappé par le fait que certaines voix ressortent tellement : je suis chez moi, il y a le bruit de la rue, et elles me parviennent pourtant comme si j’étais à côté.
dans la même idée, je peux être tout à fait dérangé par certaines voix (voisins, rue) même si je ne comprends pas ce qu’elles disent, alors que d’autres me seraient indifférentes.
et il y a les voix de doublage, aussi. je connais (et reconnais immanquablement) une voix de doublage, de télévision, que j’aime depuis toujours. je ne connais pas son visage, mais je connais son nom. l’entendre provoque en moi un sentiment particulier, de nostalgie. c’est presque une souffrance, et tout à la fois une consolation. rien que l’idée de voix de doublage me séduit, me plonge dans la rêverie. des gens invisibles qui parlent. des doublures. je les imagine cachés derrière des rideaux.
dans certains appartements, il y a encore les voix. j’y vais, et j’entends. en fait il suffit de prêter l’oreille. j’écris ça sans retoucher. avec ma voix de l’écriture, ma voix silencieuse. c’est quelque chose de très simple, de très élémentaire. il n’y a pas à réfléchir une seule seconde. la voix qui est un battement, c’est la contrebasse.
parfois on entend une voix qu’on connaît, qui nous est familière, dans la rue. et pourtant on ne connaît pas la personne, mais c’est quelqu’un de « connu ». ça m’est arrivé dans les files d’attente, où l’on ne fait qu’attendre, qu’entendre.
encore une voix, il suffit de se pencher. tiens par exemple, la voix que j’entends quand je lis Peter Handke (ou d’autres). probablement la sienne, d’ailleurs. je l’ai associée à ses livres. j’aime à la fois l’entendre (radio) et le lire. pareil avec un autre écrivain que je garde secret. voix secrète ; c’est très lié. les secrets sont toujours donnés avec une fréquence particulière de la voix, un frémissement unique, quels que soient le volume et les circonstances.
quelque chose de vertigineux c’est que je pourrais continuer de détailler tout ce que ça m’évoque pendant des pages et des pages, et ça ne cesserait de parler de moi.

Texte écrit pour la proposition 7 de l’atelier été 2016 du Tiers-Livre, « aller chercher la voix des vivants »

autoportrait fiction


Chaque matin, je suis au désespoir. Mon premier geste est de toucher mon visage, comme s’il avait pu disparaître ou se métamorphoser. Seul le café brûlant me fait sortir de cet état d’angoisse plastique. C’est le prolongement logique de la nuit. J’oublie très vite heureusement. J’avais même oublié que j’avais une bouche. J’oublie tout mais je me souviens de faits sans importance, de circonstances banales. Cela m’encombre l’esprit et me brouille la perception. Je me souviens d’un verre de lait en 1999. Je ne sais plus si j’ai vécu ou rêvé. Je m’intéresse à trop de choses à la fois que j’abandonne par humeur. J’ai un tunnel dans ma tête qui va de présent à passé. Je pense souvent au sixième sens. Je n’aime pas avoir rendez-vous. Les gens s’imaginent qu’ils me sont indifférents. Je peux très facilement révéler à des étrangers des choses que mes proches ignorent totalement. Je regrette de ne pas avoir couché avec telle et telle. Vomir m’angoisse et l’angoisse me faire vomir. J’aime changer d’avis. J’ai un plaisir serein à décevoir. Je me méfie des animaux alors qu’enfant je les aimais. Je ne tire aucune conclusion. Quand je suis malade mon seul réconfort est de lire des albums de bande dessinée. Je suis prêt au pire mensonge pour une heure de tranquillité. L’après-midi il m’arrive de me laisser tomber brutalement sur le tapis, sans l’avoir anticipé. Je reste comme ça une heure, une heure et plus. Je jure que je ne pense à rien. Je regarde parfois la nuit et les gens à travers les fenêtres, avec des jumelles que j’ai reçues à l’adolescence. J’en éprouve une forte culpabilité sans remettre en question cette pratique. J’ai honte d’aimer, ou j’aime avoir honte. Je me connais assez mal, je me connais de dos. Si je dois donner mon nom, je donne le plus souvent possible un faux nom.

Texte écrit pour la proposition 6 de l’atelier été 2016 du Tiers-Livre, « le faux autoportrait comme vraie fiction »

i god a dog


girl : crying : elle pleure : sanglots.
un chien. cadeau. sept ans. qu’elle en rêve. elle a un chien. sur ses genoux. présent. elle embrasse le chien dans les larmes avant même de le regarder. avant de le nommer. wasabi. elle savait déjà le nom. un chien. was a bi. girl crying un chien wasabi. elle le nomme et l’embrasse. en même temps. le chien la lèche. la figure. sept ans. qu’il attendait. une petite fille. girl crying. figure de fille qui pleure figure de chien qui lèche. sept ans de sanglots. sept ans de sans chien. shorts genoux canapé mère. la mère lui secoue les cheveux jaunes. arrête de pleurer. ton chien tu pleures. il est à toi. elle crie un chien un chien (quelle horreur). crazy sur le t-shirt. pleure rose sanglote. le chien et les larmes lui mangent le visage. i got a dog / i god a dog. i’m so happy crying. s’il vous plaît, dites-moi que ce n’est pas un rêve.

vanité


Il paraît que je ne peux plus écrire une phrase entière. Comment ça il paraît, je ne sais pas, c’est une sensation, une crainte, criante. Je ne sais pas qui m’a instillé ça dans le cerveau, mais un matin j’avais cette pensée à l’esprit. Depuis je n’ose pas m’asseoir à mon bureau, j’évite de croiser le regard de mon ordinateur. Je sais très bien ce qu’il pense, que je me défile, et il a raison. Dans ma tête je n’ai que des parcelles de location, des demi-teintes, des écroulements.
Il n’y a personne pour me distraire, personne ne me téléphone. J’écoute des disques les uns derrière les autres, il n’y a même rien à faire, la musique ne s’arrête jamais. Je répète les mêmes gestes mais j’aimerais des gestes nouveaux. Par la fenêtre rien. Les gens sont en vacances. En vie quelque part ailleurs. Malgré les sirènes diverses qui continuent de passer sous ma fenêtre. Je remplis mon temps d’évitement. Mais depuis ce fameux matin je n’ai plus essayé de taper des lignes, et je sens que quelque chose se perd, s’enfonce, que sais-je, m’encrasse. Des portions, des quarts de phrases qui se télescopent en silence, en se regardant derrière les vitres d’un bus. Mon bras s’engourdit d’une fièvre à rebours. Je saisis mon téléphone, dans la tentation d’appeler quelqu’un. Mais je sais que je ne ferais que déranger, ce que je préfère éviter. Pour conserver l’espoir que ce ne soit pas le cas. Alors j’y joue plutôt à un jeu métaphysique, ou je lis les gens se parler et s’insulter et se mépriser ici et là.
Depuis le sommeil j’entends parfois une sorte d’appel, d’appel d’air, venu je ne sais d’où. L’intérieur de quelque chose ou de quelqu’un qui se communique à moi par mon ventre. Ou bien d’un autre appartement vide, à mon appartement presque vide si ce n’est moi. Cet appel me réveille faiblement, mais trop faiblement et mon corps n’est alors pas suffisamment entraîné vers le conscient, et retombe dans l’éther. Il en reste un goût que j’ai appris à reconnaître une fois que je suis réveillé, plutôt un arrière-goût de fatigue, de mensonge poivré. Un air de chez soi chassé. Assis au bord du lit comme tous les cons, les mangeurs de tomate, les décideurs de rien.
Alors je me fais expulser de ma tête. Je n’ai qu’à m’asseoir et à me laisser aller vers l’arrière, bien calé au fond du fauteuil. Une amplification du silence me branche à un dieu quelconque qui passe par là. Je deviens un manteau prêté sur gages, une vanité d’occasion, un courage d’emprunt.

20160731 images de pacotille


, des photos des bains de mers, de seins nus, des photos nulles et indispensables, une fille terriblement prétentieuse, des polémiques fatiguées d’elles-mêmes, l’œil cubiste d’une vache morte, des vacances de revenants,…
je me réveille avec la pensée qu’il est tout aussi ridicule d’imaginer des gens en train de pratiquer leurs écritures que de les imaginer sur le siège des toilettes. ce n’est pas du tout drôle, une image plutôt pathétique. plus tard, je ne sors pas. ce qu’arrive du monde quand c’est comme ça. l’écran, les messages. rien de plus, rien de moins. j’ai le temps de vivre plusieurs bribes successives, rapportées par les autres, au rythme de sonneries et notifications diverses. une panne de voiture sur l’autoroute par 50 degrés de soleil, un voyage en train, une voiture qu’on ferme en laissant les clés à l’intérieur.
d’autres moments d’autres plages. les alertes, c’est encore autre chose. je ne sais pas exactement quel jour on est, je n’ai même pas besoin de faire des hypothèses.
tout complote au dimanche.

20160723


retourner bien vite au vrai travail. c’est-à-dire arracher méticuleusement les pétales de la fleur. ok tu as raté des jours, tu as simplement survécu au banal, au tragique de l’éloignement, à la violence qui fait les yeux doux. chaque réveil de cette quinzaine fut une dispense d’aimer, une excuse à ne pas être soi. mais dans la machine de mon corps, dans l’invisible monocorde en parallèle de l’enfouissement du soi, une sorte d’indocilité se nourrissait de mes propres failles et grandissait, pas encore fière mais humide de promesses, de gifles à gants blancs sur mes renoncements.
cette sorte de sève coulait en mes bras, visible à travers mes veines translucides. je demeurais ignoré de tous, c’était une raison de désespoir et une armure de nuits des temps, une condition nécessaire et vitale.
je voulais me déposséder des faims ordinaires. j’étais chez moi comprimé par les heures, véritable tyrannie que j’observais tout en me l’infligeant.
m’ennuyant terriblement, avec une intensité encore jamais atteinte, m’ennuyant de quelque chose que j’ignore, et qui me met hors de moi.

20160709 toboggan


je rêve (endormi) du mot toboggan. piétiné par des bottes en caoutchouc, roses, jaunes, bleues, claires comme un visage d’été. cette souffrance de parc criard pour enfants. je rêve (éveillé) de phrases qui soient libérées des verbes. je les écris, et je les relis comme on les lècherait. rêve de faire des trucs organiques aux choses, aux mots, que les pratiques soient désordonnées, écrire un poème avec une fourchette.
confronté à l’impossibilité d’écrire, il me semble cependant qu’il s’agit là d’écrire néanmoins, que c’est bien la même chose. la demi-seconde d’après, épouvante à nouveau devant la page verticale, l’écran est injecté de sang à force de me regarder, de regarder le vide dans mes yeux. même pas un billet de dix à me filer. juste un peu de sueur là et là. sueur dans l’œil de trop de vide.
il faut deux lignes vivantes qui sautent au visage, un seul mot nouveau qui annihile les paragraphes liquides et ces répétitions qui se veulent neuves mais ne font qu’ânonner.
l’été c’est quand les corps deviennent collants, ne trouvent pas de bonnes positions pour dormir, qu’il y a plus de bleu, que les odeurs sont plus mélangées, volatiles (« un mélange d’odeurs d’essence, de salon de coiffure, de mésange envolée : l’été »).
j’aime entendre le souffle de la ville rendue disponible. un temps de chansons désespérément gaies qui sortent des vitres des véhicules, de pailles dans l’œil. les sourires sont plus blessants, les gens plus nus. et moi, j’hésite davantage, dans les climatisations.