Vedette

intempérie, beautés banales


J’aime bien regarder, peut-être les jours d’intempérie, cette espèce de laideur invisible des choses. Les gens ont sorti leurs plus laids parapluies, tous pleins de divers motifs criards, écueils de l’imagination que je peux contempler d’en haut sur cette jungle glissante. C’est très beau en rythme avec cette sensation de perte qui griffe. Vu d’ici c’est le film idéal, c’est-à-dire le film qui ignore qu’il est regardé. J’essaie de retenir l’attention de quelqu’un, mais c’est impossible, personne ne regarde vers le haut. Pourtant moi il m’arrive de regarder vers le haut, depuis la rue, si quelqu’un par hasard me cherchait, m’adressait un signe de connivence. Avec la nuit qui tombe progressivement sur le trottoir apparaît comme une sorte d’empreinte fantastique, l’ombre d’un masque de justicier. C’est l’ombre d’une enseigne, eyewear. J’écoute une symphonie électronique anémiée faite de glitches, d’écho de passé. Par la fenêtre, ma vue se brouille, à moins que ce ne soit l’inverse. La rue est trempée, trempée, à se demander comment elle tient, et des gens se séparent, jusqu’au lendemain ou à jamais, on ne voit pas très bien. Des lumières mobiles, des hésitations, des chips qui ont un léger goût de sang. J’aime bien cette tromperie sur la saison, le volume que prend le son des véhicules qui tracent les rues. Tout est hypnose à qui veut bien l’entendre. 

chiaroscuro


Abbas Kiarostami, ce soir, j’ai l’impression de voir sa mort comme elle pourrait figurer dans un de ses films. Peut-être une veillée, les proches qui affluent, qui pleurent ou murmurent, des enfants aux grands yeux… Oui, je vois tout ça très précisément sous la forme d’une scène dans ce qui pourrait être un film de lui. C’est d’une grande clarté comme image que j’ai dans l’œil. Et est-ce que ce n’est pas un rêve pour un cinéaste, qu’on se représente sa disparition telle qu’elle pourrait être filmée par lui, alors même qu’il n’est plus ?
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20160703 plus élégamment


je ne sais pas quoi faire ni écrire je me tracasse et tourne-en-rond alors je regarde sur wikipedia la date du jour. j’apprends que c’est la journée du sac en plastique. ce qui me laisse rêveur, c’est parfait, mais non, je regarde à nouveau, non c’est la journée sans sacs plastiques, finie la sérénité passagère. j’aime beaucoup les sacs en plastique, je suis contre leur éradication, j’aime leur esthétique renouvelée, populaire et inaperçue. combien de ces petits faits désespérants chaque jour.
je suis malade alors je regarde la ligne droite de la rue en face. je l’aime à n’importe quelle heure. mais est-ce plutôt la rue ou la vue, je ne sais pas. c’est les incessants camions de la poste bien sûr, et c’est les gens qui vont et viennent. c’est un passage secret, secret c’est-à-dire anodin.
une sorte de grippe de mois de juillet. je ne sors pas. je regarde les nouvelles sur google actualités. c’est une vision moderne de l’enfer à laquelle je n’ai à opposer qu’un yaourt, qu’un flan, enfin un truc de frigo. ma fierté est vibrante mais immobile. comme un brocoli, euh non un colibri.
je vis heureusement avec un pianiste discret qui se parfume à l’iris. qui est aussi moi, et qui ne fait rien aussi, mais plus élégamment.

20160702 cerf, vidé


deux heures du matin après une journée entière à se taire, à ne faire que tourner la boule à facettes de l’ennui. j’étais absent trop longtemps hanté. encore aucun visage ne m’aura un peu désaccordé. je pousse le volume de la musique au maximum comme un besoin de respirer, respirer plus fort. le silence, ça se déchire. mais je n’ai pas la place pour de grandes enjambées. le plateau de jeu est trop étroit. quelques phrases d’adresse viennent à ma mémoire, enfin, à ma bouche plutôt, bouche sans mémoire ; de ne les avoir jamais prononcées. j’ai quelques visions nocturnes, tirées sur moi comme des flèches par je-ne-sais-qui-quelque-part, une rue de nuit dans Londres, une piste faite de planches le long d’une plage, des cerfs impassibles dans un bois, des souvenirs ivres, mais tout est trop fugace, pas suffisamment électrifié s’évanouissant.
j’aimerais moi aussi raconter les visions monstrueuses qui m’animent, les tourments, les cauchemars. mais je ne retiens que la blessure du banal. je regarde le sac par terre, sac vide, je regarde l’étagère toujours immobile et silencieuse. it. doesn’t. matter. ça recommence, quoi, je ne sais pas. l’heureusement dans la gorge, l’ange silencieux sur le morceau de verre coupé.

20160629 ensemaine


à écrire là, au lieu de même pas écrire, au coin, à l’arête.
en pleine semaine, il y a plus de style dans la danse électronique. aimer la semaine pour ses verres à moitié vides, ses nuits assez désertées. on n’y donne pas de rendez-vous. l’inertie est comme un grand moteur centrifuge. tu regardes la boite de nuit déserte, la piste, son sol luisant de trop d’espace entre les trop rares corps. personne ne regarde, personne. tu préfères la sueur chaude, les dialogues qu’on n’entend pas. tu restes chez toi à fantasmer les fins de nuits de siècles, les densités de population dans des caves oubliées mais fameuses. toujours une histoire d’œil qui pétille et de main qui attire. inutile de se disperser ; la musique électronique, c’est la nostalgie.

20160626 altérations


je prends un livre, j’en lis quelques phrases dans une coulée, assis par terre, et, dans un geste habile, me saisissant d’un autre livre (il y en a plein de commencés, ouverts comme des ventres ou des boîtes de conserve, empilés par terre en tête du lit), je continue sur ma lancée la lecture par la phrase de l’autre livre, et ainsi de suite, mon regard sautant d’un livre à l’autre, d’une ligne à l’autre, fracturant les royaumes, faisant du destin d’un personnage le monologue d’un autre, d’un héros un perdant, m’affranchissant de toute logique, seulement guidé par les altérations, les étincelles et la course incessante de mon regard.

une amie au téléphone, à laquelle je n’ai pas parlé depuis plusieurs mois. quelque chose a changé, je le remarque tout de suite. son débit, sa voix. beaucoup plus posée, et probablement aussi formée différemment, peut-être à un endroit différent d’où se formait usuellement sa voix, un léger décalage dans la gorge. je lui en parle, elle en est consciente, des gens le lui ont dit prudemment. nous parlons des raisons à ce changement, qui conserve néanmoins une large part de mystère. puis nous raccrochons, et j’imagine un peu songeur que sa respiration a peut-être aussi changé, sa manière de chanter ou de se déplacer, et que si je la voyais en face de moi, malgré l’enregistrement précis que j’ai de ses traits, j’aurais peut-être du mal à la reconnaître.

20160610 perfect kiss


je m’éveille et je commence à rêver.
comment la forme petite devient plus grande qu’elle-même, tragique à sa façon ? quel est le secret du charme ? des questions comme d’un parfait baiser.
mes meilleurs moments sont des dixièmes de seconde d’intuition qui échappent à la parole et qui me prennent par surprise : lyrique, prêt à partir. mais la seconde d’après qui s’éternise, j’ai le bec cloué, les genoux au sol. il me semble qu’on va m’enchaîner les poignets ou me faire un procès. la raison : à force de mentir sur mon âge, je ne sais réellement plus quel est mon âge. une certaine idée de la vitesse : aller plus vite que les années. une certaine idée de la vitesse : quand la pluie ou les larmes se transforment en armes, en pierre, en roman.