Vedette

stigmate


La nuit est passée et il n’est rien arrivé. J’en garde des lambeaux. Il y a des choses qui disparaissent dans la lumière quand je fixe. Un visage se dégrade si je le regarde. Longtemps, un autre apparaît. Plus vieux, plus fatigué. Ce que ça m’évoque : des restes de miroir, des fragments de dos. Ton baiser sur la vitre. De la saleté au grand jour. Une lumière qui écrase tout. Cela n’a que la forme de la fuite. Le jour qui descend la nuit qui monte. Les phares des voitures dans toute leur durée. Très stéréotypé ; tu souris, tu fumes à la fenêtre. Tu es l’image, je n’ai qu’à la prendre. J’essaie de faire de mes gestes des événements. Devant cette fenêtre, une accumulation, une accumulation de souvenirs qui se succèdent et s’affrontent. J’aimais bien le temps qu’il y faisait, cette brume persistante. Ce silence qui ne se trouve que derrière les vitres. J’aimais bien retirer ta jupe lentement dans ton dos, à la fenêtre. La mise en échec des vertus. Observer les employés du bureau d’en face, toujours assis par rangées de quatre, comme dans une salle de classe. Regarder, allez encore dix minutes. Jusqu’à me fondre au flou du temps. Ou jusqu’à ce qu’il neige. Refroidissant ce café dont je ne sais plus la marque. Le plus lentement possible, dans une formule de jours rares. Consolation du souvenir et des goûts forts. Chaque moment que je traverse provoque une discontinuité d’avec le précédent. Une saute d’image. J’hésite à donner suite. Je me renverse en arrière sur le fauteuil, je remplis mes poumons d’impatience. Quelque chose ne cadre pas tout à fait ; un autre souvenir ; c’est cette allumette consumée sur une assiette en verre. Elle a dû oublier son rôle. Les objets gisent et attendent que des mains les saisissent. Parfois gauches. Prêtes à les briser. Souvent, il n’y a rien à ajouter, mais on ajoute quand même. À l’encombrement. Il y a ceux qui croient au mouvement. Mais qui ne font que tourner en rond. Je considère la journée comme une aventure du regard. Mon rêve s’est enfoncé en tournant dans tes orbites. Telle une capsule, spatiale. Tu me scrutais, tu me voyais arriver au ralenti. Je voyais tes yeux s’agrandir à la mesure et tout englober, tout assombrir. Passage d’arc, sourcils, portique-univers, mascara, tout s’empilait au torse, en dent de diamant. Je ne mets aucun frein. Je me laisse frôler par tes cils. Je sens la fenêtre s’arrondir autour de nos corps en dérive. Cela fait loupe sur nos rêves lucides, nos dialogues. Je produis à ton intention un texte qui s’efface tout seul. Tu essaies de le lire mais l’éponge va plus vite que tes yeux et tu ne peux qu’en saisir des larmes. C’est précisément ce texte que tu lis, que tu as sous les yeux, je te demande de tout oublier. Il n’y a rien eu de décisif, seulement une cascade de gestes libres et maladroits, mélangés aux regards. Ce n’est rien mais c’est tout entre nous. Un décompte d’incertitude qui nous sépare encore des longitudes et des lassitudes. Un pinceau noir qui maquille les désirs au milieu des foules.

Vedette

Porcelaine


Je peux passer des heures les yeux mi-clos à frotter l’un contre l’autre deux petits objets de porcelaine. Les ondes sonores de toutes les couches de la matière s’étendent dans l’appartement et parcourent l’espace pour venir se briser dans ma cage thoracique. Deux aiguilles de temps aiguës comme des ailes de rapaces me blessent l’intérieur. Bruit bas où le sens ne compte plus, rendu à son état sauvage. Je produis un mouvement régulier, de faible amplitude, en appuyant bien les deux surfaces que j’ai préalablement choisies. La matière est prête à se casser contre mon âme. C’est un travail de volupté assidue, de lente haleine. Objets fragiles entre mes doigts, je fais osciller leurs courbes l’une contre l’autre, usant imperceptiblement de fines particules de cette poudre invisible qui se répand dans l’atmosphère et dans mes poumons, et progressivement, je me défais. La plainte de la céramique que mes doigts semblent réveiller se diffuse, le battement de la porcelaine remplace le battement de mon cœur. J’extériorise ma vie, dans cette sexualité d’argile dure, plus cruelle que tout par son apparente douceur. Je n’entends plus rien que le moteur précis qui conduit cette machine de jamais-vu. Où que je sois et quelle que soit l’heure, le bruit recouvre tout, il recouvre les plaies d’une couleur nouvelle où je tombe. Dans ma main, ce n’est plus une tasse avec pour motif un branchage roux de nudité, c’est le bol-sein glacé d’une belle indifférente qui m’a donné rendez-vous au sans visage. Je reste grave et de la même lignée que ces masques sourds qui ont mille ans. Que les yeux automatiques des poupées. J’humecte de la langue la surface laiteuse de l’objet. La porcelaine se met à briller. C’est un assouvissement. Je passe en mode étanche. Les boucles tournent en moi en s’altérant à allure rapide et je ne suis plus que pensées détériorées, effilochées. Dans le cercle de lumière qui n’accroche rien, je vois néanmoins les pas de loup, les fermoirs de nos années-frange. Le vague souvenir de l’épaisseur de ton feuillage remonte, son goût de sucre artificiel. Mon saxe se durcit. Enfant déjà je faisais grincer mes dents contre les parois translucides d’une tasse ancienne jusqu’à emporter dans ma salive un morceau de terre cuite, le mâchant en secret et délicieusement, allant reposer ensuite la tasse finement amochée, allégée d’une infime parcelle. À chaque fois j’y revenais et la tasse se détruisait lentement. Journées de couleurs pâles où j’allais chuchotant explorer l’escalier et y abriter mes vertiges. Plus tard ce furent les fausses dents de femmes plus âgées que moi, que j’aimais sucer à même la bouche, révélées par de trop courts sourires. Mais les gens sont trop effrayants quand ils sourient, toujours à l’ombre des dépits. Le soir comme on dit tombe. Je reste de marbre. Je sens quelque chose sous la peau, comme un chevauchement des registres, je sens tout mon attirail de mensonges qui tremblote au rythme des frottements. Ce n’est pas encore la nuit, mais elle s’annonce pourtant comme un asservissement. Ma transe fragile s’interrompt. Minimal baroque aux yeux clos j’écarte les branches du palmier négatif qui me serre la gorge. Les feuilles du végétal moribond se balancent dans le vent. Un vent qui date comme ces étoiles mortes. Qui chante tout à la fois l’absence et la dévoration, musée étrange et pour personne.

rengaine


rapprendre à écrire. ça doit être par là. ce que j’aime : faire trente-six choses à la fois. elles se contaminent, se parlent, mes pores s’ouvrent. je fais des gestes rapides qui distraient un peu l’inertie.
l’obsession du jour après jour. le pire en attendant. j’efface la phrase qui était à précisément cet endroit. où il y a maintenant celle-ci, qui ne sert à rien. rétrécissement du sens – salvateur. écrire étant parfois joindre parfois disjoindre. j’ai peur de bouger le bras. d’avoir mal. j’écris comme me cognant dans le noir. il faut faire attention à la porte du placard. les sucreries sont là haut quel cauchemar. j’ai rêvé d’un château. j’ai rêvé que je m’installais à Vienne (un autre jour). je n’ai plus envie de rentrer chez moi. mais j’y suis déjà. il me faudrait un sac avec tout dedans. organiser. j’aime bien organiser certaines choses. si la vie n’était qu’un déguisement on ne me reconnaîtrait jamais. j’avance d’un pas mais j’ai mis le pied sur la bordure. on me regarde donc bizarrement c’est à dire en m’ignorant. il ne me reste plus qu’à hanter le château. 

je déteste quand ces phrases. de honte me ressemblant. ça rée une confusion. entre la tête et les mots. on m’a parlé d’un enfant qui dit « Je te préviens, je ne lirai pas ». parfois, tu te sens pas un peu comme en poudre ? régulièrement une voix dans ma tête : « ça doit être par-là. » j’ai envie d’écrire tout en majuscules l’envie me prend. pour signaler la vie et qu’on m’aime à la griffe. et je me demande ce que deviennent tel et tel pseudos pourtant abandonnés. « espérons qu’ils aillent bien ». j’aime ces petites phrases banales de rien qui entrent dans ma bouche en contrebande. en écrivant j’entends dans une autre pièce une chaise bouger, c’est-à-dire une langue inconnue. comme, disons, Scarlett et ses horribles grimaces. je ne veux pas d’esprit ni l’air intelligent. car je reprouve. écrire au carré de x. écrire est le sexe incarné. s’excuser (de quoi) auprès de ses lecteurs (ses quoi ?). vous lisez debout ou assis couché ? cela fait une différence dans le sang. je ne fais que remplacer le prière. la face cachée des larmes.

j’écris ces mots pour là l’enfant qui veut pas lire. et puisqu’il ne veut pas lire, tout cela n’a aucune importance.

sur la table une partie de solitaire jamais finie. le souvenir des catalogues la redoute. excité par les mots comme parure de lit. écrire c’est la tentation de jeter. écrire, aux orties. il faut que je le note. la note, la note. je sens cette rage, ce mécontentement s’exprimer pleinement, comme une médiocrité qui trouverait sa pleine expression. ça me mord, ça me va. ça valait le coup de traverser la nuit.

infline


Je mets aujourd’hui une partie de ce que j’écris offline online, comme ça, pour me manifester de manière infime, quelque part, dans un quelconque recueil obscur de données statistiques de l’internet primitif.

Perdre le message qu’on est en train d’écrire (matin), et l’espèce de découragement qui en découle. De quelques techniques pour le reconstituer, dont, parcellairement, la mémoire.

Musique. mails. cocher et écrire, même n’importe quoi (après-midi). On en est où dans la saison. Forme classique de l’interview. sms. jour. nuit. musique. manque de temps. se préparer. etc.


Il existe donc des couvertures lestées pour pallier à l’absence d’un autre qui serait sur ou contre toi ou que tu tiendrais dans tes bras — mais qui n’est pas là, ou qui n’existe pas (combien ça coûte).

Violente disputation (dispute ça colle pas car c’est par écrit donc je prends celui-ci) par écrans interposés. Comme quand on met une longue-vue dans le mauvais sens, chacun d’un côté opposé. Sensation d’éloignement inéluctable. Et si l’autre avait raison et moi tort, et si on m’avait menti, et si je ne savais plus rien. Ça ne change pas grand chose à la longue-vue. J’aime pas trop écrire cela mais c’est comme un marqueur. Importance des marqueurs, il faut que j’en prenne note, que je les marque.

Écrire (soir). J’attends, par un curieux raisonnement (non, ce n’est pas pensé, disons « par une intuition déformante »), qu’à un moment viendront, enfin, sous mes doigts, quinze lignes miraculeuses. Donc il me faut attendre, avant d’écrire. De quoi ça vient ? (« De quoi ? Ça vient !?! ») Il faut repousser le plus possible la possibilité (le plus possible la possibilité). Cela m’évoque mille interprétations passionnantes.

« Narration, roman », me suggère E. En faisant la vaisselle je pense que, après tout, ça devrait être facile d’écrire un petit très bon livre. L’ennui c’est que je suis en train de faire la vaisselle (précisément…).

Parfois le rideau est fermé et je peux quand même percevoir ce qu’il en est du dehors physique (nuit). Une pensée me vient, une intuition qui a presque les moyens de sa propre certitude : je crois que ça fait longtemps que personne n’a prononcé mon vrai prénom, mais combien, plusieurs semaines, mois ? Je me demande où ça situe dans l’espace justesse / exagération.

« J’ai froid » fait partie de ces phrases qui peuvent correspondre à beaucoup de situations.

dance like falling wallpaper


parfois j’aime attendre que la vie reprenne, cinq heures du matin, le coup de rein d’un bus qui passe, une valise qui roule précipitée contre l’existence… je suis allongé sur mon lit, je regarde le plafond qui me connaît par cœur, je pense à ton visage quelque part, qui illumine la nuit. je pense aux clubs qui ferment et dont les pâles lumières vertes vont s’éteindre, les gens déversés sur les trottoirs. vite sortir rejoindre ces amants. il y avait ce soir un spectacle de nus, il y avait un cabaret intime… et les gens continuent, ils sont de gais sauvages, ils remuent encore tant qu’ils peuvent, luttent contre le sommeil qui ne tardera pas à prendre leurs yeux transparents… je regarde la scène, les couleurs que se renvoient les visages et les intérieurs.. mais tout est assez calme, le bruit est à peine perceptible, filtré par ce qu’il est dans les souvenirs. des mots en anglais claquent sur le trottoir. on va ailleurs, on continue, on va prendre un autre verre, pourquoi s’arrêter, la nuit est encore belle, elle a les joues fraîches, on croise toutes sortes de gens qui ont toutes sortes de choses à dire. c’est là que le hasard a sa part la plus forte, il est le maître, on le laisse décider des choses qu’il voudra prendre dans ses bras. baisers passionnés de caniveau, orgues des néons sur les faces riantes des buveurs, tous plus beaux les uns que les autres. ils s’adressent à moi dans une langue imagée, picturale, jamais fermée sur elle-même, qui ne cesse de se frotter aux autres. parfois quelques verres sont cassés, une voix s’élève, pour dire de grandes choses ; immortels rires des filles obliques en jeans dont les fils arrachés tendent à la mythologie, cigarettes écrasées sous des semelles de gomme, mal fumées, tirées trop vite, séduction de trottoir.. certains sont épuisés, s’allongent, et ne savent plus rien, pas même le nom de leurs amis, ni où ils rentreront coller leurs ventres à l’horizontale sur le pont des âmes. et la musique continue, à un rythme qui est dans le retour, les mouvements de tête.. les vêtements collent encore aux peaux par la grâce jamais finie de la transpiration qui recouvre enfin les parfums. allers éternels et retours, de l’ombre à la lumière, de la gloire de plaire à la peur de décevoir, jamais satisfaites. classe platine ou mate des coiffures défaites. donnant l’heure refusante. mais je reviens à ton visage. il sourit de très loin à ma destination. toujours épicé d’une inquiétude discrète qui vient mentir la gaieté insolente qui toujours me captive, cette peau de joie élastique des joues abricots, ta lèvre infinie d’un marbre de chair rouge fêlé qui traîne sa menace. tu flottes dans mon existence à la hauteur de mes voeux, tu traînes ta beauté par terre et moi je la vois. mystère d’être transpercé de la flèche qui ne blesse pas. je veux parler avec ta langue que je vois briller, cette lune mouillée. bruit des images à la source. et, tu le sais je me fous de la qualité. c’est une notion dont je me débarrasse chaque jour. il y a d’autres embouteillages, d’autres tunnels pour arriver à la lumière. La nuit était si longue. mais merde, il fait jour, ferme les yeux, mon amour.

vendredi


Comme je n’en peux plus, des errances, je laisse mon corps immobile. Je suis comme pétrifié. Je ne sais pas si c’est un rêve ou une pensée d’abysses, mais je constate que la vie passe sans que rien ne se passe. Ni que j’atteigne rien. Un vieillissement, une immobilité menaçante et indépassable. J’aurais voulu plaider en ma ferveur. Remonter dans l’auto-tamponneuse. J’attendais du courrier mais la boîte restait vide, un cube de vide où tombait trop souvent mon regard en miettes. Je n’avais plus grand-chose à regarder, à me mettre. Marcher le long des arbres pendant la dernière demi-heure avant que le parc ne ferme. C’était ce que je faisais encore. C’était un effort pareil à la déglutition d’une boisson trop froide. Comme si j’étais le seul à connaître ces impressions désagréables. L’absence complète de gravité de toutes ces choses me privait de grandeur. J’étais entamé, mais comme un plat dont personne ne veut. J’étais un songe-creux dépassé, dépossédé, oublié et sans envergure qui longeait la crevasse du tragique sans jamais y verser. On ne pouvait remarquer ni ma beauté ni ma laideur. J’étais indigne dans l’indifférence et l’ignorance de tous. Je n’avais peut-être même pas de coeur, pas d’organes nobles et je l’ignorais, je faisais comme. Ce que je n’ignorais pas, c’étaient mes lâchetés et mes dégoûts, qui me tenaient éloigné de mes semblables. Ou qui les tenaient éloignés de moi, plutôt, par cette sorte d’instinct négatif et irrationnel dont seuls les humains sont capables. Je m’arrêtais de marcher, parfois, absorbé par une seule question : où donc allais-je déjà, et dans quel but, qu’est-ce qui m’avait mis en branle cette après-midi plutôt que de rester assis à fixer n’importe quoi. Je me sens arraché comme un arbre. Je n’ai rien à faire, j’ai simplement voulu faire comme tout le monde. Parfois, c’est plus facile. Ça glisse un peu mieux sur le bitume que dans ma gorge. Je n’ose pas regarder cette femme qui traverse. Elle n’a rien de spécial, elle n’est pas belle. Elle est juste attirante. Sa normalité, la couleur de sa vie. Elle passe sous le soleil et devant mes regrets, dont elle ignore tout. J’aimerais partager une boîte de conserve avec elle ; mais cette petitesse encore dont je fais preuve. Disons partager simplement un dîner de brasserie, ces brasseries parisiennes sans goût qui ponctuent la ville tous les deux mètres avec tristesse. Les gens se parlent, regardent leurs téléphones, la vie qui passe là est comme mise en scène pour un téléfilm qui ne démarre jamais. Je sais bien que les choses ne sont pas très gaies, mais les gens m’en veulent car avec moi elles sont pires. Ils m’ignorent donc. Mais peut-être est-ce parce qu’au fond, je suis meilleur qu’eux. Je me laisse aller à ce genre de complaisances avec moi-même quand il n’y a pas d’issues : je n’ai aucun scrupule à me mentir, au contraire. C’est la seule façon que j’ai d’enjamber l’obstacle. Comme est dur le devoir de renoncer chaque jour ; mais c’est peut-être bien, qui sait. Le fait de ne s’attendre à rien atténue quelque peu la chose, et je me laisse à ces quelques moments d’abandon.

20170504 quatorze fraises


certains jours j’attends juste l’épuisement, enfin je n’ai pas à l’attendre, il s’est installé d’un coup, je n’y pensais pas mais le voilà en visite, il est chez moi, a pris toute la place et toutes ses aises comme s’il était chez lui, mais c’est peut-être le cas, car ces jours-là, je suis qui, je suis quoi, oui je suis coi.

d’ailleurs je suis sorti, c’est peut-être lié. car j’ai erré sans réel but, les buts vagues que j’avais s’étant effondrés, il a plu, j’étais bloqué dans le quartier arrière où je ne vais jamais, sur la terrasse protégée à boire des cafés en attendant que la pluie cesse, et j’essayais d’éviter de penser aux fois précédentes où j’avais été ici, éviter d’y penser non pas par nostalgie ou regret, mais simplement parce que c’étaient des moments sans intérêts, bien qu’aux intensités très contradictoires.

j’y ai entendu cette chanson d’une chanteuse à la mode, et j’ai aimé car elle m’a donné l’impression d’avoir quatorze ans, pas du tout comme avec une chanson de l’époque qu’on réécoute, mais comme si j’avais à nouveau quatorze ans, me rendant vivante une sensation de ce présent-là, désormais si loin, quasiment hors de vue ; oui, c’est exactement une chanson qui aurait pu exister quand j’avais quatorze ans.

elles sont belles, ces cinq tomates presque noires et parfaitement alignées, ces quatorze fraises dont il en manque cinq, mangées debout tout à l’heure aux lèvres dégoulinantes, ces deux poires dont le vert illuminera ma chambre quand j’aurai éteint la lumière, et cet avocat d’un vert plus aristocratique qui se voue déjà au noir.

quant à moi, je me consacre à temps plein à mes inquiétudes.