2021-0131

je me tiens là à attendre, attendre d’être saisi par quelque chose, il faut être patient, être attentif et vide, car enfin c’est peut-être assez proche. être saisi ou saisir. ne pas savoir. que faire, ma principale interrogation. je ne sais pas, ma principale déclaration. aujourd’hui je n’aime rien. dans ces cas-là, il vaut mieux se taire. il y a le chiffre 13 qui est affiché sur le micro-ondes entrouvert. j’ai très peu mangé. l’étrange cas du pain grillé. cher vieux dimanche, cher vieux vampire. on peut bien se tutoyer. les dimanches quand je prenais le train des étudiants. le dimanche avec sa mélancolie atone. les ombres noires avec leurs sacs. la nuit que je laissai passer, les yeux ouverts. la musique feutrée (See See, Rider) qui continue de traîner, du sol au plafond. against the beat. le goût très spécial de la cigarette de trois heures. une certaine occupation de l’espace par les coins. l’oubli comme le luxe d’une étoffe serrée, et puis, une certaine joie, le plaisir des heures volées. 

2021-0128

Ne pas trembler car tout est calme encore, encore se tait la toute-puissance  

terrible, je suis assis, je ne sais pas, je pas je ne sais pas, je pourrais trembler trembler de vide, je-ne-sais-pas, je décompose ces quatre mots anodins quotidiens, sibyllins, primordiaux, je ne sais pas, familiers et terrifiants, quoi écrire je ne sais pas, ce que je pense, je ne trouve pas, pas de sens à donner, je n’en veux pas, communiquer, je veux dire mais sans énoncer, je ne sais pas ce que je pourrais faire, taire ou maudire, donner, trahir, les yeux, les yeux dans le vide de l’extérieur à portée, je crois que j’ai froid mais je ne sais pas, de quel ordre est le frisson qui me saisit, réfléchir est un art mais s’oublier aussi, c’est la retranscription de mémoire d’un sous-titre de film, si je le note, cela devient la partie émergée de la journée, et cela devrait suffire à la personne que je ne suis pas encore et qui un jour se penchera sur ces notes, y trouvant sans doute quelque chose à y méditer. 

2021-0125

Quand le jour consiste en la répétition du jour précédent, avec de menues variations. Quoi noter ? Les menus, je m’en suis lassé. Je laisse simplement les mains décider, la chaîne du froid entre l’absence et les mains. Je suis toujours néanmoins traversé de squelettes de souvenirs que je m’abstiens de fixer ou de classifier. On ne se dévisage plus, on ne s’évite plus. On reste enferré. Il reste les détails, ou l’inventaire des stocks. Quelques raccourcis de pensées. J’aimerais entendre la rumeur imprécise et roulante de la foule. Les musées sont fermés. Et tant d’autres lieux. J’y pense beaucoup, à des moments aléatoires pendant la journée. Les images de ces lieux vides, des images qu’on ne peut pas voir. Je ne peux même pas voir l’image de ces lieux vides où l’on pouvait voir des images. À une époque, je rêvais (de faire) ce film: filmer les endroits fermés et vides, de nuit. Musées, administrations, opéras ; lieux clos et interdits, vidés. Sans autorisation officielle évidemment (cela n’aurait plus eu aucun intérêt), obtenir simplement l’aval improvisé de veilleurs de nuit consentants. Mais si j’ai envie, je peux fermer les yeux, et voir. Voir très nettement des choses qui m’échappent désormais. Il ne reste que des cordialement. Je ne fais que dire. Les choses impossibles, les choses du passé. Une fois qu’une chose appartient au passé, elle est dans sa gangue, elle ne m’appartient plus qu’en tant que tableau, rectangle aux bords flous. Une exposition avec un unique visiteur. Distance, condition respectée. Il y a le découpage minimal des journées ; il y a des amertumes sans horizon. La feuille non pas blanche mais grise. Un set de couleurs étroit. Cela suffit maintenant. Mais j’invoque en me taisant des instants colorés, luxuriants. Je n’ai pas de grandes idées à proposer, je ne sais pas à / pour quoi je m’obstine. Une occupation comme une autre, une manie telle se ronger les ongles. Persister néanmoins. Dans l’attente, je ne sais pas, d’un tour de parc, d’un trajet en voiture, d’un extérieur nuit.

2021-0122

J’ai décidé de ne plus postuler aux appels à textes. Inutile d’ajouter des refus, des micro-humiliations sans intérêts à toutes celles que nous inflige déjà le quotidien. Les mails contrits et tout à la fois hypocrites (“malgré toutes ses qualités”), qui se permettent même d’y ajouter des conseils (“nous vous encourageons à poursuivre votre travail”, comme si le refus de leur revue qui en est au numéro 01 allait m’apprendre à travailler) ne sont pas essentiels à la vie sur terre, ils sont même tout à fait nocifs. Contrairement à une idée que j’avais un jour rencontrée via internet (rechercher “un maximum de refus”). On m’encourage cependant à acheter la revue en question, et à “partager” son existence, bien évidemment. J’aurais encore été aigri il y a quelques mois par de tels refus, alors qu’aujourd’hui je n’en ressens rien qu’une légère lassitude qui est plutôt d’ailleurs une forme d’indifférence (peu m’importe de quoi elle ait l’air). Je m’inscris dans le creux, dans la faille. Je n’ai aucun besoin d’exister à leurs yeux voilés. Pas besoin de “partager mon existence”. Ma chaise a plus d’importance. De quoi ai-je besoin. Une question qui est intéressante. Si j’exclus la possibilité de gagner de l’argent avec des phrases, de rien, au fond. Je n’écris pas pour la lecture mais pour l’écriture, pour tracer la forme, même infime, de ma vie, aussi rudimentaire soit-elle, aussi rudimentaire et essentiel réflexe que la respiration. Chaque petite grappe de phrases que je parviens, non sans mal, à extirper de ce lieu bizarre où ça naît, est une manifestation qui vaut pour elle-même.

2021-0120

Pourquoi est-ce que j’écris, puisque j’ai envie de pratiquer un art silencieux ? Je veux dire sans mots. Par exemple la musique. Le rythme, la mélodie, leurs variations ou leurs absences. Malédiction d’avoir ouvert la mauvaise porte. Je suis obligé de continuer. Je n’y vois que des mauvaises raisons. C’est faire n’importe quoi. Cela ne m’apporte rien. Est-ce qu’un moment, il y aura un retournement de situation, un apport, quelconque ? De l’argent, un crédit bancaire, un amour ? Il n’y a pas de synonyme au mot amour. Est-ce que c’est juste du temps perdu ? Est-ce que le temps perdu est nécessairement rattrapé à un moment ou d’une autre manière ? Je déteste les questions, j’ai déjà dit ça hier. Dans un texte resté au fond d’un placard. Un texte, c’est un isolant. Un isolant rudimentaire. Ma seule issue est d’en troubler le bord. Ça me ruine le dos. État physique dégradé de l’écriture. Les yeux, le dos, l’énervement contre soi-même, le détournement devers l’essentiel. Le froid sur les mains. Au moins, ça ne coûte rien. Un art silencieux. Si je pouvais plugger un silencieux sur mes phrases, et assassiner froidement leurs objets fuyants, comme on tirait sur les horribles pigeons des rues. Les rues qui désormais sont désertées. Où sont les gens, où va-t-on aller maintenant. Pour voir des avant-bras dans des arrières salles. Mentir pour embrasser. Embrasser pour ne pas mentir. Chercher et haïr les liaisons.

2021-0118

Pour je ne sais quelle obscure raison mon cerveau m’envoie régulièrement le souvenir des gens les plus pitoyables que j’ai rencontrés, les plus nocifs, les plus insignifiants aussi. Les noms, leurs visages, les circonstances dans lesquelles je les ai croisés. Des circonstances parfois pathétiques, dans lesquelles ma situation n’est parfois guère plus reluisante. Les reflets de ma propre médiocrité, sans doute. J’aurais préféré oublier, comme j’oublie en général à peu près tout. Ces visions me prennent toujours par surprise, aux moments les plus surprenants, les moins opportuns au retour sur soi ou à l’introspection. En quelque sorte, ils viennent à nouveau me déranger, ils reviennent me déranger avec leurs maladresses, leur laideur, leur bêtise. Mais voilà que je suis pris d’une curiosité à leur égard. Qu’ont-ils bien pu devenir avec leurs fardeaux. Sont-ils toujours aussi patauds, aussi vils, aussi inertes ? Ai-je fait mieux de mon côté.. ? Hier encore, devant le miroir, le souvenir d’un de ces spectres ; une personne et son image se superposait à la mienne dans cette lumière jaunâtre de salle de bain. En repensant à elle, j’ai eu soudain l’envie de me venger, de lui nuire. Non pas qu’elle ait eu une réelle prise sur moi, ni autre action réellement malfaisante, mais tout de même, suffisamment de demi-heures forcées en sa présence nuisible pour y repenser avec un goût désagréable. On devrait pouvoir, jusqu’à une certaine limite, agir facilement et à distance pour se venger. Cette personne n’avait semblé avoir eu pour tout but que d’être le plus désagréable possible. Mais ma patience peut être infernale quand il s’agit de déplaire aux odieux. Je laissai donc tout glisser, je redoublais de prévenance, je faisais mine de ne rien remarquer, ce qui lui avait l’air insupportable, jusqu’à disparaître. Croisée à nouveau quelques années plus tard, elle avait l’air d’être héroïnomane.
D’autres encore, plus simplement des personnes de passage, de ces personnes qu’on ne fait que croiser, mais qui s’invitent et reviennent me visiter ponctuellement, pour je ne sais quelle obscure raison. Tous ces gens existent probablement quelque part, peut-être hantés par le remords, peut-être visités eux-mêmes par d’autres fantômes du passé, et j’en fais, qui sait, partie.

2021-0116

Un bruit continu. Peut-être le signe de la vie. Je suis un adepte du silence qui se réfugie dans le bruit. Des bruits bas qui se répètent. C’est la formule, ma formule d’existence. Il y a des variations que seule une grande attention peut percevoir. J’écris toujours la même chose. Des non-histoires. Cela n’a pas de vocation, pas de destinataires, pas de destinations. Je m’adresse à un champ lointain, une part très en arrière de la conscience. La mienne. Ce ne sont que quelques superdéchets que j’aime broyer comme une gouache noire pour en recouvrir le vide. Mais tout ce que je vois par le fenêtre est blanc, tapissé de neige, immobile depuis deux jours. Personne ne marche plus sur les toits. D’ailleurs, il n’y a plus personne dehors. Je regarde, la résonance de la lumière. La clarté réactive les années. De l’oeil à la main. Les années lointaines. Elles sont à portée. À condition de refaire l’exacte trajectoire. La trajectoire de la main. Repasser par les degrés. Monter les étages de la grande bibliothèque. La grande bibliothèque, illuminée de nuit, qu’on voyait de loin et qui nous attirait. Un lieu de rendez-vous, de rencontres de hasard. Monter les étages, et toujours se retrouver en bas. La grande bibliothèque, avec sa lumière bien à elle, parcimonieuse, un peu sale à l’intérieur. Les pellicules de souvenirs s’écartent les unes devant les autres, dévoilant chaque fois plus de détails. Ma vue se brouille de poudre d’or. J’écarte la porte de la grande bibliothèque, la porte de bois, massive. Des yeux toujours se tournent vers l’arrivant, des yeux qui vous scrutent, des yeux qui vous reconnaissent, des yeux qui vous attendent. Des yeux rougis qui parfois pleurent. Une odeur de cuisson indéfinissable, comme si les vacataires faisaient frire des petits poissons, ou des beignets, derrière les rayonnages. Répétition prolongée d’une pièce qui ne finit pas. Et la rumeur minimale des gens qui se tiennent silencieux. Des années plus tard, dans les chambres, derrière les murs. Ainsi s’établit tout au long des années l’histoire du bruit continu que je me façonne.