amorfati


mon problème c’est que je n’ai pas d’idées
et que je ne sais pas comment on fait les choses.
je ne sais que tourner, et encore, en carré. rien comme il faut comme il faudrait. je lève la tête vers le miroir qui aussitôt s’embue, me coupe la parole d’un coup de couleur. quelle mauvaise mine, je me fais cette réflexion. je ne sais même pas être rose et avoir le teint frais. mes lèvres, oui pas mal. mais comme un mer où personne ne surfe. ça me faisait mal les jours d’hiver. j’essaie de trouver quelque chose à penser, à dire, à peu importe. un semblant de mouvement. mais la montre indique déjà soixante et une minutes passées dans la stupeur : une sorte d’aberration, qui passe dans les lumières, qui ne font jamais que me frôler, sans peine. je dis stupeur pour éviter de peu stupidité. parfois, je ne suis que regrets plats. je regrette cette seconde, un matin de juillet, sur cette terrasse de café ensoleillée en Allemagne, où je levais un verre d’eau vers le ciel en parlant dans ma paume et à l’autre au bout du monde. je regrette le toucher de la peau du temps. parfois, même respirer est éprouvant. on s’entend vivre, comme un voisin qui sans le savoir dérange tout un immeuble en ouvrant une boîte de conserve. comment est-ce possible ?, et bien c’est simplement qu’on voit de tout dans les grandes villes. je tourne sur moi-même à la recherche d’une phrase comme un chat qui essaie d’attraper sa queue. mais j’opère avec moins de grâce. puis mon œil cligne, me voilà devant une glace, à l’opéra, avec cette jeune fille à peine rencontrée, qui connaît les arias par cœur en descendant les escaliers. ah, c’est facile d’avoir des regrets, ils poussent comme au printemps la mauvaise herbe, les mauvaises pensées.
et tu vois, je me coupe, je suis au bout, je suis au précipice, je n’ai pas d’idées, je n’ai rien à dire.

IMG_4482

stigmate


La nuit est passée et il n’est rien arrivé. J’en garde des lambeaux. Il y a des choses qui disparaissent dans la lumière quand je fixe. Un visage se dégrade si je le regarde. Longtemps, un autre apparaît. Plus vieux, plus fatigué. Ce que ça m’évoque : des restes de miroir, des fragments de dos. Ton baiser sur la vitre. De la saleté au grand jour. Une lumière qui écrase tout. Cela n’a que la forme de la fuite. Le jour qui descend la nuit qui monte. Les phares des voitures dans toute leur durée. Très stéréotypé ; tu souris, tu fumes à la fenêtre. Tu es l’image, je n’ai qu’à la prendre. J’essaie de faire de mes gestes des événements. Devant cette fenêtre, une accumulation, une accumulation de souvenirs qui se succèdent et s’affrontent. J’aimais bien le temps qu’il y faisait, cette brume persistante. Ce silence qui ne se trouve que derrière les vitres. J’aimais bien retirer ta jupe lentement dans ton dos, à la fenêtre. La mise en échec des vertus. Observer les employés du bureau d’en face, toujours assis par rangées de quatre, comme dans une salle de classe. Regarder, allez encore dix minutes. Jusqu’à me fondre au flou du temps. Ou jusqu’à ce qu’il neige. Refroidissant ce café dont je ne sais plus la marque. Le plus lentement possible, dans une formule de jours rares. Consolation du souvenir et des goûts forts. Chaque moment que je traverse provoque une discontinuité d’avec le précédent. Une saute d’image. J’hésite à donner suite. Je me renverse en arrière sur le fauteuil, je remplis mes poumons d’impatience. Quelque chose ne cadre pas tout à fait ; un autre souvenir ; c’est cette allumette consumée sur une assiette en verre. Elle a dû oublier son rôle. Les objets gisent et attendent que des mains les saisissent. Parfois gauches. Prêtes à les briser. Souvent, il n’y a rien à ajouter, mais on ajoute quand même. À l’encombrement. Il y a ceux qui croient au mouvement. Mais qui ne font que tourner en rond. Je considère la journée comme une aventure du regard. Mon rêve s’est enfoncé en tournant dans tes orbites. Telle une capsule, spatiale. Tu me scrutais, tu me voyais arriver au ralenti. Je voyais tes yeux s’agrandir à la mesure et tout englober, tout assombrir. Passage d’arc, sourcils, portique-univers, mascara, tout s’empilait au torse, en dent de diamant. Je ne mets aucun frein. Je me laisse frôler par tes cils. Je sens la fenêtre s’arrondir autour de nos corps en dérive. Cela fait loupe sur nos rêves lucides, nos dialogues. Je produis à ton intention un texte qui s’efface tout seul. Tu essaies de le lire mais l’éponge va plus vite que tes yeux et tu ne peux qu’en saisir des larmes. C’est précisément ce texte que tu lis, que tu as sous les yeux, je te demande de tout oublier. Il n’y a rien eu de décisif, seulement une cascade de gestes libres et maladroits, mélangés aux regards. Ce n’est rien mais c’est tout entre nous. Un décompte d’incertitude qui nous sépare encore des longitudes et des lassitudes. Un pinceau noir qui maquille les désirs au milieu des foules.

l’œil de sable


je veux échapper à tout ce flux qui nous condamne à tous prendre connaissance en même temps des mêmes événements. cette atmosphère irrespirable. tout le monde regarde les mêmes vidéos, avec quelques heures de décalage. quelques heures de décalage, voilà le monde. je ne regarde plus. je jette un œil de sable qui dure 3 secondes  maximum. je change de perspective. je m’indiffère. je me tourne vers d’autres hymens. je m’enferme, je fais grandir mes visions gazeuses, je produis pour moi-même des imaginations et des images liquides, volatiles, qui s’enchaînent, à peine perceptibles, toujours fuyantes et muettes. il me suffit d’entrefermer les yeux, ou de regarder dans le vide. un détail apparaît, un ruban qui dépasse, le rose d’une joue croisée, le fracas d’un café. cela vient d’une des grandes bases de souvenirs et d’impressions accumulées au fil du temps, et de sources diverses, vie réelle, films, musique, récits entendus, choses croisées ça et là, dont je ne cherche pas à retracer l’origine. plus quelque chose est partagé, plus il perd de sa force vitale. je nourris des grands ambitions qui pourrissent et c’est sans gravité. je me terre, cela raffermit ma peau et mes ongles. je n’ai pas besoin d’un demi à chaque dix-neuf heures, entre deux couloirs de bus. tout est en option. je n’ai pas les mêmes automatismes. je me frotte à l’hypnose que ce qui compte, c’est ce dont personne ne parle. je n’ai jamais touché le pis d’une vache. il existe en permanence et pour chacun des tas d’expériences élémentaires qui ne seront jamais faites. j’écoute ce musicien japonais qui refait surface depuis les playlistes, comme autrefois, d’entre les pyramides. Toujours plus de possibilités malgré les saturations, les anneaux cristal de nos saturations.

littérarement


littérairement, tu n’existes pas. tu es comme ce sachet de thé, tu infuses, tu infuses, tu infuses trop, tu deviens amer, tu ne donnes rien. si tu veux mon avis, ou même si tu ne le vaux pas. tu vas finir par t’en vouloir. quelle idée de s’aveugler comme ça. j’écris court, bref, je ne finis pas, parce que je me lasse de moi-même. mes épiphanies ont des manches trop courtes on voit la transparence de la peau trop blanche. tu te lasses de toi avant même d’avoir fini ta propre phrase. non franchement. va dehors, prends un café. et réfléchis deux minutes. puis prends un verre, joue une grille, discute avec le type au comptoir. il a assez de vie pour deux. mes amis n’en sont pas. ils ne pensent qu’à eux, j’ai cessé de les rappeler, de me complaire. je n’ai plus la force de leur tendre un miroir. oh je n’en fais pas un drame, de tout ça, hein. en un sens, c’est même plutôt joyeux et cru comme une vérité nue sous tes yeux aux fesses bien roses, et qui te regarde. juste avant le sourire. c’est revigorant. j’aime me sentir nu devant l’épreuve. j’ai peur de plein de choses, mais pas de l’ennui, ni de la honte, ni du désarroi. je crois.. en la musique. j’évite de me faire des idées. j’écris encore quelques lignes, presque chaque jour, mais sans intention de créer quoi que ce soit, sans rien derrière la tête. le temps me passe dessus, sans ménagement. je le sens dans ma poitrine. « Sublime comme tout le monde », j’ai lu cette expression et elle m’a attristé. je n’ai pas envie de savoir pourquoi. elle brise tout espoir d’un seul mouvement. je vous laisse, les analyses. je me saisis d’un mouchoir en papier pour y dissimuler des larmes de collection. quel est mon prix ? la rareté. je ne l’aurai pas volé. il me reste ça collé sur les doigts. surtout pas de sublime, ni de comme tout le monde. je passe d’un bazar à l’autre. je ne sais même pas à qui adresser cette lettre. alors à tu, à moi. absence de muscles, trop plein de nerfs. pourtant j’aimerais, à pleine dents. mordre. une belle cuisse gentiment. ah, tant qu’il reste des couleurs à regarder sur des visages et des surfaces, je ne suis pas totalement malheureux. je peux jouir de la progression des heures car le monde change et moi je peux rester à le regarder bouger. surtout, pas d’arbres, ni de « ciels », c’est insupportable, ces grandes orgues me font vomir. je veux juste marcher sur le trottoir, et décrire le trottoir. c’est mon territoire, je vous laisse tout le reste. je n’ai pas de réserves, peu de carburant, je n’irai pas très loin. mais, quoiqu’il en soit, si tu veux me suivre avec joie.

rengaine


rapprendre à écrire. ça doit être par là. ce que j’aime : faire trente-six choses à la fois. elles se contaminent, se parlent, mes pores s’ouvrent. je fais des gestes rapides qui distraient un peu l’inertie.
l’obsession du jour après jour. le pire en attendant. j’efface la phrase qui était à précisément cet endroit. où il y a maintenant celle-ci, qui ne sert à rien. rétrécissement du sens – salvateur. écrire étant parfois joindre parfois disjoindre. j’ai peur de bouger le bras. d’avoir mal. j’écris comme me cognant dans le noir. il faut faire attention à la porte du placard. les sucreries sont là haut quel cauchemar. j’ai rêvé d’un château. j’ai rêvé que je m’installais à Vienne (un autre jour). je n’ai plus envie de rentrer chez moi. mais j’y suis déjà. il me faudrait un sac avec tout dedans. organiser. j’aime bien organiser certaines choses. si la vie n’était qu’un déguisement on ne me reconnaîtrait jamais. j’avance d’un pas mais j’ai mis le pied sur la bordure. on me regarde donc bizarrement c’est à dire en m’ignorant. il ne me reste plus qu’à hanter le château. 

je déteste quand ces phrases. de honte me ressemblant. ça rée une confusion. entre la tête et les mots. on m’a parlé d’un enfant qui dit « Je te préviens, je ne lirai pas ». parfois, tu te sens pas un peu comme en poudre ? régulièrement une voix dans ma tête : « ça doit être par-là. » j’ai envie d’écrire tout en majuscules l’envie me prend. pour signaler la vie et qu’on m’aime à la griffe. et je me demande ce que deviennent tel et tel pseudos pourtant abandonnés. « espérons qu’ils aillent bien ». j’aime ces petites phrases banales de rien qui entrent dans ma bouche en contrebande. en écrivant j’entends dans une autre pièce une chaise bouger, c’est-à-dire une langue inconnue. comme, disons, Scarlett et ses horribles grimaces. je ne veux pas d’esprit ni l’air intelligent. car je reprouve. écrire au carré de x. écrire est le sexe incarné. s’excuser (de quoi) auprès de ses lecteurs (ses quoi ?). vous lisez debout ou assis couché ? cela fait une différence dans le sang. je ne fais que remplacer le prière. la face cachée des larmes.

j’écris ces mots pour là l’enfant qui veut pas lire. et puisqu’il ne veut pas lire, tout cela n’a aucune importance.

sur la table une partie de solitaire jamais finie. le souvenir des catalogues la redoute. excité par les mots comme parure de lit. écrire c’est la tentation de jeter. écrire, aux orties. il faut que je le note. la note, la note. je sens cette rage, ce mécontentement s’exprimer pleinement, comme une médiocrité qui trouverait sa pleine expression. ça me mord, ça me va. ça valait le coup de traverser la nuit.

infline


Je mets aujourd’hui une partie de ce que j’écris offline online, comme ça, pour me manifester de manière infime, quelque part, dans un quelconque recueil obscur de données statistiques de l’internet primitif.

Perdre le message qu’on est en train d’écrire (matin), et l’espèce de découragement qui en découle. De quelques techniques pour le reconstituer, dont, parcellairement, la mémoire.

Musique. mails. cocher et écrire, même n’importe quoi (après-midi). On en est où dans la saison. Forme classique de l’interview. sms. jour. nuit. musique. manque de temps. se préparer. etc.


Il existe donc des couvertures lestées pour pallier à l’absence d’un autre qui serait sur ou contre toi ou que tu tiendrais dans tes bras — mais qui n’est pas là, ou qui n’existe pas (combien ça coûte).

Violente disputation (dispute ça colle pas car c’est par écrit donc je prends celui-ci) par écrans interposés. Comme quand on met une longue-vue dans le mauvais sens, chacun d’un côté opposé. Sensation d’éloignement inéluctable. Et si l’autre avait raison et moi tort, et si on m’avait menti, et si je ne savais plus rien. Ça ne change pas grand chose à la longue-vue. J’aime pas trop écrire cela mais c’est comme un marqueur. Importance des marqueurs, il faut que j’en prenne note, que je les marque.

Écrire (soir). J’attends, par un curieux raisonnement (non, ce n’est pas pensé, disons « par une intuition déformante »), qu’à un moment viendront, enfin, sous mes doigts, quinze lignes miraculeuses. Donc il me faut attendre, avant d’écrire. De quoi ça vient ? (« De quoi ? Ça vient !?! ») Il faut repousser le plus possible la possibilité (le plus possible la possibilité). Cela m’évoque mille interprétations passionnantes.

« Narration, roman », me suggère E. En faisant la vaisselle je pense que, après tout, ça devrait être facile d’écrire un petit très bon livre. L’ennui c’est que je suis en train de faire la vaisselle (précisément…).

Parfois le rideau est fermé et je peux quand même percevoir ce qu’il en est du dehors physique (nuit). Une pensée me vient, une intuition qui a presque les moyens de sa propre certitude : je crois que ça fait longtemps que personne n’a prononcé mon vrai prénom, mais combien, plusieurs semaines, mois ? Je me demande où ça situe dans l’espace justesse / exagération.

« J’ai froid » fait partie de ces phrases qui peuvent correspondre à beaucoup de situations.

hélice


ÉCRIRE c’est la peur de la liberté. Cette phrase a (au moins) deux sens, presque opposés. Si bien opposés que je n’arrive maintenant plus à comprendre, à entrer dedans, dans la signification. Trop parfaitement joints. J’en ai perçu la limpidité le seul temps de la formulation, ensuite de quoi je me suis cassé la gueule dessus. Tant mieux si le sens est tombé. Je préfère les phrases devenues impénétrables. Je les ai écrites, elles sont issues de mon intimité la plus mystérieuse, et elles m’échappent néanmoins complètement. J’écris n’importe quoi ça soulage le cœur. Emporte-les bien loin les mauvaises ardeurs. Certains soirs je refuse de me coucher, je n’en ai pas du tout envie. Je préfère attendre qu’une phrase vienne se cristalliser à ce point précis de mon crâne en extase renversé. J’ai fatigué sur toute la journée ma pensée, consciente, structurée, réflexive, idiote ou obsédante, et je me retrouve désormais avec les restes, les hélices, des rubans déchirés qui volent sous le vent de la nuit.

Le thé quand je le bois 
est désespérément froid.