20170228 mantra contraire


il est temps de se regarder en face, et de dire ce qui ne va pas. à quel point je suis loin, loin de tout ce que je pouvais espérer. une chanteuse seule me tient compagnie à la radio. je fais ce que je fais en faisant autre chose. autrement je n’y arrive pas. je dois un peu détourner les yeux. de moi-même, de ceux qui me regardent. « incroyables réponses stupides au maillon faible », c’est écrit, sous mes yeux. mantra contraire. personne ne m’a dit ok. de toute façon je n’aurais pas été d’accord. j’en ai, des 04 heures 07 en réserve, à écouter le tristango. je suis prêt à échanger tout contre un seul visage. qui me regarderait et que je regarderais aussi. avec envie de cinéma permanente, façons étranges de se nourrir.

je ne sais pas quel trésor que je n’ai pas je dilapide.

20160626 altérations


je prends un livre, j’en lis quelques phrases dans une coulée, assis par terre, et, dans un geste habile, me saisissant d’un autre livre (il y en a plein de commencés, ouverts comme des ventres ou des boîtes de conserve, empilés par terre en tête du lit), je continue sur ma lancée la lecture par la phrase de l’autre livre, et ainsi de suite, mon regard sautant d’un livre à l’autre, d’une ligne à l’autre, fracturant les royaumes, faisant du destin d’un personnage le monologue d’un autre, d’un héros un perdant, m’affranchissant de toute logique, seulement guidé par les altérations, les étincelles et la course incessante de mon regard.

une amie au téléphone, à laquelle je n’ai pas parlé depuis plusieurs mois. quelque chose a changé, je le remarque tout de suite. son débit, sa voix. beaucoup plus posée, et probablement aussi formée différemment, peut-être à un endroit différent d’où se formait usuellement sa voix, un léger décalage dans la gorge. je lui en parle, elle en est consciente, des gens le lui ont dit prudemment. nous parlons des raisons à ce changement, qui conserve néanmoins une large part de mystère. puis nous raccrochons, et j’imagine un peu songeur que sa respiration a peut-être aussi changé, sa manière de chanter ou de se déplacer, et que si je la voyais en face de moi, malgré l’enregistrement précis que j’ai de ses traits, j’aurais peut-être du mal à la reconnaître.

20160225


Aucune pensée enroulée suffisamment sur elle-même digne d’exister, de rivaliser avec le jour. Ouvrir une boîte de conserve de blanc et se la renverser sur la figure.

Je t’ai appelée ce soir. Je te rappellerai demain. Tu ne m’as pas répondu. Tu ne m’as jamais répondu. M’as-tu regardé ? Tu ne m’as jamais regardé. Non plus. Je t’ai appelée dans la rue, à travers le flot des voitures. Qui couvrait mes larmes, ma voix bien trop faible. Mes fausses peines. L’emballage de l’existence, l’ . J’avais le cœur dur et blindé. Avant de te connaître c’est-à-dire simplement de te voir, de t’ouvrir mon visage. Aux mille effrois du sans-titre. J’ai soudain peur des phrases qui mènent à la surprise, et c’est leur lot pourtant. Je voudrais savoir quoi prononcer à trente exemplaires signés et numérotés. J’écris n’importe quoi pour rester éveillé, pour ne pas disparaître.

20151212 « discrète, mais remarquable »


En avançant dans une après-midi déjà déclinante, en marchant dans ces deux rues, dans cette lumière de retour, je sombre très lentement, je me fonds plutôt, dans une sorte de nostalgie un peu précaire, plus forte que les mots. Je ne sais pas ce que c’est, une sorte d’enveloppement de la lumière, un filtre particulier, qui concerne les plus silencieuses artères des vies. Je me retrouve transporté par d’infimes stimulations. Une vitrine éclairée, le mobilier à l’intérieur derrière la vitrine, avec sa couleur de vieux bois mat et mielleux, me téléporte vers des décors, des scènes, pourtant si peu significatives, à peine entraperçues ; mais qui se sont imprimées, tout à mon insu, dans mon répertoire. Comme si les yeux se posaient enfin, vingt ans plus tard, sur telle chose déjà (à peine) croisée ; la révélant enfin. Mais des choses anodines, dénuées d’histoires ou de visages, de personnes. Des matériaux. Mais les matériaux c’est mystérieux. Des matériaux et leurs immatériaux correspondants. Des sortes de transports, en somme ; des machins à remonter le temps. Je retrouve l’odeur de la javel qui sèche, des carottes qui finissent de cuire, une ceinture de cuir qu’on desserre. Quelque chose d’inoxydable mais bref, une pulvérisation.
C’est aussi cette sensation brutale du jour qui s’évanouit, qui vous abandonne, qui se retire à jamais de vous. Une peau tombe et dessous qu’y aura-t-il ; encore moi ? J’ai rendez-vous, je suis en retard, je ne sais pas comment y aller, comment faire, ce qui va se passer. Quoi dire. Je cherche déjà à fuir de mes propres réponses alors qu’on ne m’a encore posé aucune question.
Plus je marche vite, plus le sang bat, plus mon visage s’agite ou se transforme. J’aperçois une femme immobile dans sa boutique de tentures vermillon, qui fixe les passants. De quand date son dernier mouvement. Son dernier mouvement de tête date peut-être d’il y a vingt ans. Elle bouge à ma vue. Ce qui compte, c’est qu’elle s’éloigne et qu’elle s’approche. Qu’elle m’adresse de brefs coups de regards qui me transpercent. En dépit du monde, des codes, de toutes ces choses non dites, nous sommes ensemble mais chacun de notre côté sous l’aile de cette incertitude encore de ce qui pour chacun se passera, dans une éclat de connivence floue.

Sarah Altmejd


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je t’aperçois et j’ai tout de suite le souffle coupé. beauté non-diffuse, brute, la question ne se pose pas. chercher sans réponse. il suffit de trouver une manière, une façon (main, faire). une sorte de panique des sens. mal faire. fuir la foule, foraine. bousculades. démesure de tout ce qui est perdu. soudain je comprends quelque chose. de l’ordre des penchants. je ressens cette émotion si particulière où le ventre est comme traversé par un souffle qui emporte. une sorte de lyrisme totalement invisible, intérieur, puissant, et qui me porte. histoire qui s’est retinée. tirée par les cheveux. qu’on répète à défaut. la beauté débordant de l’œil unique, amas de couleurs éventrées. qui me rentre par les yeux. beauté de l’action précise, physique, de chaque rayon porté sur les objets. propageant les impulsions chirurgicales et narratives. commandements multiples, sans territoire précis. ce bruit permanent qui me permet la concentration. repartir de rien, sans main devant la lèvre mate. impossible visage de n’importe qui. n’est-elle pas la sœur jamais arrivée. l’incarnation d’un tu qu’on ne prononcera jamais. insoumission, disparition. il faut partir, sans se retourner. je me souviens avoir trouvé si belle ton écorchure au coude, glacis rouge et violacé. un peu de salive pour la faire briller. l’aimée.

trompe-l’œil


Sauver la journée, par quelques lignes, parce que le réel n’a fait que décevoir, aveugler, décourager, par l’accumulation incessante de contrariétés même pas décisives, simplement par la petitesse, le décousu en toutes choses, comme si votre envie de bricoler était rendue impossible, du fait d’outils trop grands pour les pièces à manipuler.

Se déposer, à défaut de me reposer. Car je sais, que dans un double fond qui échappe à la vue, à la conscience, il y a un dépôt, secret, peut-être dérisoire, peut-être inestimable, qui se fait, qui s’escamote encore, une valise prête pour le jour où je la découvrirai.

Je suis sorti sur la rue à l’heure où les gens dînent, où les magasins ferment, il y avait cette pluie et quelques touristes trop peu vêtus, ils hésitaient en regardant les plaques, je me suis mis sous le store d’une joaillerie fermée (impossible d’y acheter un brillant, toujours vouloir acheter un brillant devant la grille fermée d’une bijouterie), je m’y suis mis pour regarder, être entre deux rues, regarder, je ne sais pas, il n’y avait pas grand chose, la pierre qui ne brille pas, quelques marcheurs, l’épicerie vide, la ville au ralenti ; et pendant quelques secondes, quelque chose, une impression très ancienne, est repassée dans ma zone de trouble, en suspension à hauteur de mes yeux comme un drône. J’ai pu la fixer un instant, la respirer seulement, il était impossible de faire appel aux mots ou aux images, je sentais que ça allait faire fuir encore plus vite la sensation. Il n’y avait rien à en dire, il fallait composer avec ce pauvre clignement, une apparition de rien, cette basse tension, cet impossible à dire, une ruine, ce genre de ruines dans lesquelles on déambule sans même d’abord le savoir et qu’on ne remarque qu’en en sortant, plutôt qu’on ne les admire de l’extérieur avant même d’oser y entrer.
Il me semble que la sensation était logée, vibrante, dans les coins de mon champ de vision, qu’elle en saturait les teintes, et qu’elle entrait en collision avec le souvenir de quelque chose qui lui ressemblait, comme deux calques approximatifs, à des années de distance.

J’ai toujours cette envie de me retourner, pour essayer de sauver quelque chose, entrevoir in extremis un visage derrière mon épaule, je cherche la coïncidence de l’occurrence unique, l’encore jamais meurtri, une patience de pierre, un tour de passe-passe, l’illusion incisive.


Quelques notes (rapides et désordonnées) en regardant My Darling Clementine

amoureux

Amoureux ?

Superbe film de silhouettes en même temps que de visages. Et de fratries, parfois aléatoires, transposées ; rien n’est sacré semble-t-il pour John Ford, et c’est ainsi qu’il fait feu de tout bois, qu’il s’attache à tout ; chaque détail est susceptible de se charger en un instant de vie et d’électricité ; c’est la revanche de tous les chercheurs d’or. Il a l’air de réaliser tout cela en faisant autre chose, en galopant sur un cheval ; pourtant, quelle finesse, mais une finesse toujours étourdie dans le détail, dissimulée par la poussière du galop, ce qui semble être une forme supérieure de délicatesse.

Dès le début, quelle belle densité il sait donner au bref destin du personnage du jeune frère. Il ne vit que quelques minutes mais restera pourtant inoubliable. D’ailleurs, c’est lui qui lie tous les destins ensemble, jusqu’à cette fiancée qu’on ne verra jamais. Car nous suivons aussi dans ce fim le destin de personnages invisibles (la fiancée, le père), non seulement de premier ordre, et même davantage lumineux que ces ombres que sont parfois les personnages présents.

Des personnages d’une grande complexité dont on saisit en un instant toute la profondeur, inscrite sur les visages. Une action d’une portée métaphysique profonde.

Ce que je trouve extraordinaire avec John Ford, c’est comme il peut être, aussi, en même temps, Dreyer.
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