Vedette

dance like falling wallpaper


parfois j’aime attendre que la vie reprenne, cinq heures du matin, le coup de rein d’un bus qui passe, une valise qui roule précipitée contre l’existence… je suis allongé sur mon lit, je regarde le plafond qui me connaît par cœur, je pense à ton visage quelque part, qui illumine la nuit. je pense aux clubs qui ferment et dont les pâles lumières vertes vont s’éteindre, les gens déversés sur les trottoirs. vite sortir rejoindre ces amants. il y avait ce soir un spectacle de nus, il y avait un cabaret intime… et les gens continuent, ils sont de gais sauvages, ils remuent encore tant qu’ils peuvent, luttent contre le sommeil qui ne tardera pas à prendre leurs yeux transparents… je regarde la scène, les couleurs que se renvoient les visages et les intérieurs.. mais tout est assez calme, le bruit est à peine perceptible, filtré par ce qu’il est dans les souvenirs. des mots en anglais claquent sur le trottoir. on va ailleurs, on continue, on va prendre un autre verre, pourquoi s’arrêter, la nuit est encore belle, elle a les joues fraîches, on croise toutes sortes de gens qui ont toutes sortes de choses à dire. c’est là que le hasard a sa part la plus forte, il est le maître, on le laisse décider des choses qu’il voudra prendre dans ses bras. baisers passionnés de caniveau, orgues des néons sur les faces riantes des buveurs, tous plus beaux les uns que les autres. ils s’adressent à moi dans une langue imagée, picturale, jamais fermée sur elle-même, qui ne cesse de se frotter aux autres. parfois quelques verres sont cassés, une voix s’élève, pour dire de grandes choses ; immortels rires des filles obliques en jeans dont les fils arrachés tendent à la mythologie, cigarettes écrasées sous des semelles de gomme, mal fumées, tirées trop vite, séduction de trottoir.. certains sont épuisés, s’allongent, et ne savent plus rien, pas même le nom de leurs amis, ni où ils rentreront coller leurs ventres à l’horizontale sur le pont des âmes. et la musique continue, à un rythme qui est dans le retour, les mouvements de tête.. les vêtements collent encore aux peaux par la grâce jamais finie de la transpiration qui recouvre enfin les parfums. allers éternels et retours, de l’ombre à la lumière, de la gloire de plaire à la peur de décevoir, jamais satisfaites. classe platine ou mate des coiffures défaites. donnant l’heure refusante. mais je reviens à ton visage. il sourit de très loin à ma destination. toujours épicé d’une inquiétude discrète qui vient mentir la gaieté insolente qui toujours me captive, cette peau de joie élastique des joues abricots, ta lèvre infinie d’un marbre de chair rouge fêlé qui traîne sa menace. tu flottes dans mon existence à la hauteur de mes voeux, tu traînes ta beauté par terre et moi je la vois. mystère d’être transpercé de la flèche qui ne blesse pas. je veux parler avec ta langue que je vois briller, cette lune mouillée. bruit des images à la source. et, tu le sais je me fous de la qualité. c’est une notion dont je me débarrasse chaque jour. il y a d’autres embouteillages, d’autres tunnels pour arriver à la lumière. La nuit était si longue. mais merde, il fait jour, ferme les yeux, mon amour.

Voyagent / Ce qui traîne sur les lits


En pleine nuit, puisque c’est là que moi je suis, j’observe les gens voyager. Parfois, en quelques jours où j’ai peut-être à peine été faire deux ou trois courses, certains ont parcouru des milliers de kilomètres, et sont revenus à leur point de départ. Oui mais où vont-ils comme ça. Je pense à leurs photos, à leurs journées occupées. Je vois parfois, dans les regards qu’ils posent, qu’ils sont les mêmes qu’avant de partir. Certains changent, se laissent un peu là bas.
Je vois qui ils sont même quand je ne connais pas leurs visages. Il y a une Vénitienne de passage qui arpente, un vieux solitaire, une lectrice, une nageuse, une habituée des grands ensembles, un habitué des grands hôtels.
Je scrute les détails de leurs photographies, ce qui traîne sur les lits.
Ce qui traîne sur les lits. Dans les chambres d’hôtels, quittées toujours un peu vite car il faut libérer la chambre. L’effet impersonnel des effets personnels.
Parfois on reconnaît le même vêtement porté par quelqu’un qu’on a connu, ou à peu près, avec qui on a peut-être partagé une chambre d’hôtel un jour. C’était alors nous qui traînions sur les lits. Comme des chats pas tout à fait sauvages. Habillés seulement de bandes de lumière. Je regarde les photos des chambres et des lits. Certains ne sont pas encore défaits. Et pourtant bientôt ils seront ailleurs.
Et à part les preuves de ces voyages, on ne sait rien.

Des heures passent à attendre que la feuille de la journée soit feuilletée, froissée, déchirée. Certains se mouchent dedans et la jettent derrière l’épaule. Et nous ? Nous ne sommes rien ? Je ne sais pas, ni à qui poser cette question. Quand je me retourne, je me trouve être un loup suivi à distance par un agneau. On se regarde, on ne se décide pas, nous avons besoin l’un de l’autre. Et moi j’ai besoin de la nuit même si ça fiche un peu la vie en l’air mais c’est comme ça, c’est là que je soupire à l’aise. Je peux y accorder à l’ennui tout l’intérêt qu’il mérite.
Cela parce que j’ai toujours confusément l’impression que la journée me bafoue.
Plusieurs fois, je me lève pour regarder la lumière dehors à l’étage de l’immeuble en face à gauche en haut. En général, ça reste aussi allumé tard. Je ne vois que la lumière, je ne vois pas la personne. Belle lumière jaune d’œuf cuit, tombée de je ne sais quel abat-jour. Une belle histoire sans personnage superflu, sans parole, qui dure depuis des années. Dialogues de regards avec les lampadaires.

Une route étroite me porte vers le miroir de la salle de bain, ce grand classique dont on ne sait jamais comment il finit. Je regarde mon torse, plutôt que mon visage. Quelle besoin aurais-je de regarder mon visage, de tomber peut-être sur mes yeux fuyants, qui me fausseraient de toute façon compagnie. Où va cette veine qui descend le long du bras et qui dessine, peut-être, le reflux de ma volonté. Je me regarde le torse, le cou. En regardant suffisamment longtemps, on peut voir l’électricité.
Mode d’emploi de l’homme. Qu’est-ce que je rapporte (rien) et à qui ; quelle valeur. Le monde même absent me force à me poser cette question. Homme banal absent des regards et des lucarnes. Je regarde si l’eau ne suinte pas du tuyau qui vient d’être réparé. J’ai au poignet une marque rouge, et au verso, au-dessus de la paume, une marque blanche. J’ai posé ma montre qui s’arrêtera si je ne la porte pas dans les deux prochains jours. J’ai renversé de l’eau chaude sur le bois du bureau, qui dessine une carte, peut-être de l’Océanie car je ne sais pas quelle forme a l’Océanie.
À mesure que les heures déclinent, je tape plus fort sur mon clavier. Ainsi, je me tiens éveillé, je me tiens compagnie, ainsi le jour finira bien par arriver, comme les choses arrivent.

20170228 mantra contraire


il est temps de se regarder en face, et de dire ce qui ne va pas. à quel point je suis loin, loin de tout ce que je pouvais espérer. une chanteuse seule me tient compagnie à la radio. je fais ce que je fais en faisant autre chose. autrement je n’y arrive pas. je dois un peu détourner les yeux. de moi-même, de ceux qui me regardent. « incroyables réponses stupides au maillon faible », c’est écrit, sous mes yeux. mantra contraire. personne ne m’a dit ok. de toute façon je n’aurais pas été d’accord. j’en ai, des 04 heures 07 en réserve, à écouter le tristango. je suis prêt à échanger tout contre un seul visage. qui me regarderait et que je regarderais aussi. avec envie de cinéma permanente, façons étranges de se nourrir.

je ne sais pas quel trésor que je n’ai pas je dilapide.

20160626 altérations


je prends un livre, j’en lis quelques phrases dans une coulée, assis par terre, et, dans un geste habile, me saisissant d’un autre livre (il y en a plein de commencés, ouverts comme des ventres ou des boîtes de conserve, empilés par terre en tête du lit), je continue sur ma lancée la lecture par la phrase de l’autre livre, et ainsi de suite, mon regard sautant d’un livre à l’autre, d’une ligne à l’autre, fracturant les royaumes, faisant du destin d’un personnage le monologue d’un autre, d’un héros un perdant, m’affranchissant de toute logique, seulement guidé par les altérations, les étincelles et la course incessante de mon regard.

une amie au téléphone, à laquelle je n’ai pas parlé depuis plusieurs mois. quelque chose a changé, je le remarque tout de suite. son débit, sa voix. beaucoup plus posée, et probablement aussi formée différemment, peut-être à un endroit différent d’où se formait usuellement sa voix, un léger décalage dans la gorge. je lui en parle, elle en est consciente, des gens le lui ont dit prudemment. nous parlons des raisons à ce changement, qui conserve néanmoins une large part de mystère. puis nous raccrochons, et j’imagine un peu songeur que sa respiration a peut-être aussi changé, sa manière de chanter ou de se déplacer, et que si je la voyais en face de moi, malgré l’enregistrement précis que j’ai de ses traits, j’aurais peut-être du mal à la reconnaître.

20160225


Aucune pensée enroulée suffisamment sur elle-même digne d’exister, de rivaliser avec le jour. Ouvrir une boîte de conserve de blanc et se la renverser sur la figure.

Je t’ai appelée ce soir. Je te rappellerai demain. Tu ne m’as pas répondu. Tu ne m’as jamais répondu. M’as-tu regardé ? Tu ne m’as jamais regardé. Non plus. Je t’ai appelée dans la rue, à travers le flot des voitures. Qui couvrait mes larmes, ma voix bien trop faible. Mes fausses peines. L’emballage de l’existence, l’ . J’avais le cœur dur et blindé. Avant de te connaître c’est-à-dire simplement de te voir, de t’ouvrir mon visage. Aux mille effrois du sans-titre. J’ai soudain peur des phrases qui mènent à la surprise, et c’est leur lot pourtant. Je voudrais savoir quoi prononcer à trente exemplaires signés et numérotés. J’écris n’importe quoi pour rester éveillé, pour ne pas disparaître.

20151212 « discrète, mais remarquable »


En avançant dans une après-midi déjà déclinante, en marchant dans ces deux rues, dans cette lumière de retour, je sombre très lentement, je me fonds plutôt, dans une sorte de nostalgie un peu précaire, plus forte que les mots. Je ne sais pas ce que c’est, une sorte d’enveloppement de la lumière, un filtre particulier, qui concerne les plus silencieuses artères des vies. Je me retrouve transporté par d’infimes stimulations. Une vitrine éclairée, le mobilier à l’intérieur derrière la vitrine, avec sa couleur de vieux bois mat et mielleux, me téléporte vers des décors, des scènes, pourtant si peu significatives, à peine entraperçues ; mais qui se sont imprimées, tout à mon insu, dans mon répertoire. Comme si les yeux se posaient enfin, vingt ans plus tard, sur telle chose déjà (à peine) croisée ; la révélant enfin. Mais des choses anodines, dénuées d’histoires ou de visages, de personnes. Des matériaux. Mais les matériaux c’est mystérieux. Des matériaux et leurs immatériaux correspondants. Des sortes de transports, en somme ; des machins à remonter le temps. Je retrouve l’odeur de la javel qui sèche, des carottes qui finissent de cuire, une ceinture de cuir qu’on desserre. Quelque chose d’inoxydable mais bref, une pulvérisation.
C’est aussi cette sensation brutale du jour qui s’évanouit, qui vous abandonne, qui se retire à jamais de vous. Une peau tombe et dessous qu’y aura-t-il ; encore moi ? J’ai rendez-vous, je suis en retard, je ne sais pas comment y aller, comment faire, ce qui va se passer. Quoi dire. Je cherche déjà à fuir de mes propres réponses alors qu’on ne m’a encore posé aucune question.
Plus je marche vite, plus le sang bat, plus mon visage s’agite ou se transforme. J’aperçois une femme immobile dans sa boutique de tentures vermillon, qui fixe les passants. De quand date son dernier mouvement. Son dernier mouvement de tête date peut-être d’il y a vingt ans. Elle bouge à ma vue. Ce qui compte, c’est qu’elle s’éloigne et qu’elle s’approche. Qu’elle m’adresse de brefs coups de regards qui me transpercent. En dépit du monde, des codes, de toutes ces choses non dites, nous sommes ensemble mais chacun de notre côté sous l’aile de cette incertitude encore de ce qui pour chacun se passera, dans une éclat de connivence floue.

Sarah Altmejd


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je t’aperçois et j’ai tout de suite le souffle coupé. beauté non-diffuse, brute, la question ne se pose pas. chercher sans réponse. il suffit de trouver une manière, une façon (main, faire). une sorte de panique des sens. mal faire. fuir la foule, foraine. bousculades. démesure de tout ce qui est perdu. soudain je comprends quelque chose. de l’ordre des penchants. je ressens cette émotion si particulière où le ventre est comme traversé par un souffle qui emporte. une sorte de lyrisme totalement invisible, intérieur, puissant, et qui me porte. histoire qui s’est retinée. tirée par les cheveux. qu’on répète à défaut. la beauté débordant de l’œil unique, amas de couleurs éventrées. qui me rentre par les yeux. beauté de l’action précise, physique, de chaque rayon porté sur les objets. propageant les impulsions chirurgicales et narratives. commandements multiples, sans territoire précis. ce bruit permanent qui me permet la concentration. repartir de rien, sans main devant la lèvre mate. impossible visage de n’importe qui. n’est-elle pas la sœur jamais arrivée. l’incarnation d’un tu qu’on ne prononcera jamais. insoumission, disparition. il faut partir, sans se retourner. je me souviens avoir trouvé si belle ton écorchure au coude, glacis rouge et violacé. un peu de salive pour la faire briller. l’aimée.