l’image d’un soir


tout à l’heure, j’ai un peu marché dans le quartier, je longeais une longue rue, je n’en venais pas à bout. puis il ne fut plus qu’à quelques enjambées. j’ai continué, car je voulais savoir si je reconnaissais l’endroit. la rue se finissait par une place. or, il m’apparut que c’était un endroit que je n’avais vu que la nuit, dans une espèce de désolation, cette tristesse que peuvent avoir certaines rues, pour toujours, sans que ça n’ait aucune chance de changer jamais. je l’ai reconnue, elle était plus banale, sous le jour, avec des gens qui passent, qui font leurs courses. je n’étais ni en retard ni en avance, car je n’allais nulle part, j’allais juste « au bout de la rue », comme on dit, pour voir. l’endroit n’était pas si effrayant que ça. puis je suis allé m’asseoir dans un café pas loin. j’étais souvent passé devant sans m’y arrêter. il y avait deux femmes plutôt âgées, seules, chacune dans leur coin. elles ne téléphonaient pas. elles fixaient simplement le cercle liquide qui stagnait dans leur tasse. l’une d’elles raclait le sol de son pied, sans s’en rendre compte, c’était le seul bruit avec celui de la machine à café qui feulait ou celui des soucoupes que le barman empilait inlassablement. à un moment, elle s’est rendue compte du bruit qu’elle faisait, elle a semblé avoir un peu honte, ou en être désolée, et elle s’est immobilisée. moi j’ai un peu regretté ce bruit, je m’y étais déjà habitué, alors que tout passe si vite. je suis resté un long moment, car il n’y avait pas de musique ni d’écran télé. et puis je voulais partir après ces deux femmes seules, je voulais être sûr qu’elles partiraient, qu’elles rentreraient chez elles, qu’elles n’allaient pas être abandonnées ici pour la nuit, et ainsi depuis des années. comme je m’y attendais sans trop savoir pourquoi, elles sont parties au même moment, à quelques secondes d’intervalle. elles sont parties en direction de la longue rue que j’avais suivie, et moi c’est du regard que je les ai suivies, jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans la nuit qui maintenant était descendue sur nous trois.

quelques heures (dans quelques états)


Je ne fais pas, je ne sais rien, traîne-fatigue, corps lourd et sans détente, les états du corps décident pour moi de l’angle d’ouverture de l’éventail derrière lequel je regarde. Il faudrait collationner, lister, effectuer les relevés les plus précis possible de ces états, et observer ce que ça dessinerait comme figure sur le temps plus long de l’éventail ouvert. Mais l’idée courte suffit, comme souvent, et je peux aller voir ailleurs.
J’attends la vague inverse du demain, et je m’endors en conduisant un train.

Quelques heures après, je passe à travers un petit comité, je me demande un peu ce que je fais là, et je repars à la première occasion, retournant à la pluie, incessante, bruyante, décidée, contrairement à moi. Toujours mal à l’aise dans ces ambiances cool.

Mais des gens rient, dans les escaliers. C’est comme un truc vital et lointain. Je réponds, comme si je parlais de moi, mais ils ne peuvent pas entendre et on ne se connaît pas. Prototype singe d’un échange minimal.

Quelques heures après, j’erre dans un grand magasin, rayon bagages. Ça me fait penser à une histoire, à l’histoire d’un type qui passerait son temps dans les rayons des bagages, mais qui ne partirait jamais en voyage.

Quelques heures après, je bois des cocktails (tequila, maraschino, rhums, triple sec, citrons, regrets de barman), et c’est aussi avaler l’esprit de la ville, les histoires mélangées qu’on voit passer derrière les vitres d’un bar. Car parfois la teinte de la ville est belle et vaut tous les mots.
On est là, c’est le soir, à partager du temps, on mesure le temps comme ça, parfois au fil du verre, parfois ébréché.

Mais, d’autre part et ailleurs, si le mot ‘partage’ s’étale partout, c’est en niant ou dévorant sa propre signification : car il me semble bien que le système de concurrence fait rage en tous lieux et dans tous les cerveaux, sans même souvent qu’on ne s’en rende compte ; et ça pourrait en devenir une discipline olympique.

Quelques heures après, je fais enfin un grand rêve transparent, je déambule dans les couloirs énormes et orangés d’un grand hôtel-restaurant très luxueux, et un type que je ne connais pas partage son assiette avec moi (pas exclu que ce soit moi qui me serve, mais il laisse de bon cœur). Cela fait partie des Rêves à Grands Endroits Labyrinthiques et Agréables. C’est silencieux comme de beaux tapis.
En même temps, j’aimais bien quand je rêvais de phrases, de longues phrases cahotiques (chaotiques?) dont je me servais le jour qui suivait, et on ne me comprenait rien.

J’écris (sur moi) les yeux fermés, mais je n’ose pas ouvrir le coffre aux déceptions. J’aimerais être dans ces hôtels-espaces du rêve, où je peux vagabonder sans rien savoir, sans m’étonner de rien, si ce n’est à l’instant du réveil, temps affectif. Je voudrais me cacher, n’avoir rien à dire, rien à faire, juste lire et écrire, me laisser manger par le silence alentour et remplir mes yeux d’étoiles absentes, me soustraire à tous les devoirs et à tous les regards.

Je pense à ces dimanches où nous n’étions rien, où la ville nous entourait de sa brume, où nous n’étions rien ou pas grand chose.
Alors je fais comme si le jour c’est la nuit, et que je suis le seul éveillé.

crème fraîche


je n’arrivais pas à écrire ce poème que j’avais nommé « Crème Fraîche »
le titre était parfait, il m’était venu en ne lavant pas mes carreaux,
ce film suivez-mon-regard que j’avais vu cent fois
j’étais là avec ce titre, ce titre parfait, « Crème Fraîche », mais rien ne venait.
c’était pourtant aussi clair et beau que ces lettrages au pochoir
vantant sur les vitrines, « Crèmes Fraîches »,
tenant bien les promesses limpides de ce qu’elles vendaient

mais disons que j’avais le titre d’un poème, c’était déjà pas mal, je n’avais pas envie de m’accabler,
déjà que pour diverses raisons liées à une fille je me trouvais un peu minable,

je la voyais, impériale derrière le volant de sa décapotable, lipidineuse
(j’étais quand même pas peu fier de connaître une fille qui possédait une décapotable)
avec son sourire carnassier, elle avait déjà la pied sur l’accélérateur, souriait à, je regardai tout autour,
oui à moi et à tout va,
elle attendait que je monte ou que je lâche la poignée de la portière, j’avais pas trop envie de savoir
elle avait le style boxeuse en vacances

on s’écrivait de petits billets cochons qu’on avalait, c’étaient les instructions,
des petites formules fleuries et impubliables,
sans «phrases-sans-je-pour-faire-moderne»,
ah si j’avais pu m’en souvenir pour Crème Fraîche!

tout ce que je savais c’est que c’était un poème fouet à sens multiples
un poème à crinière dans laquelle mettre la main et l’en ressortir sale
et puis le poème venant quand il veut, il suffit d’attendre en mangeant des obsessions de popcorn
ou de fermer les yeux devant la route qui défile derrière le pare-brise
(quitte à chantonner un peu discrètement sous la fenêtre de la concierge, pour sa fille)

j’attendais toujours, et il y avait chaque matin le mot « prévarication »
qui s’écrivait tout seul sur le mur en face de ma fenêtre,
et je regardais chaque jour ce que ça voulait dire dans le dictionnaire,
et pourtant chaque soir j’avais oublié
et le mot s’était effacé

enfin bref c’est pas le propos, car crème fraîche je savais ce que ça voulait dire
et je tournais toujours autour
et le moteur de la décapotable aussi tournait c’était pas trop écolo mais je m’en fichais,
le vert et le jaune m’indifféraient
la voiture était noire, la crème était blanche, les murs étaient gris,

j’avais le titre, j’étais presque dans la décapotable, c’était quoi qui clochait?
des oublis mineurs, qui me mettaient dedans, des déserts trop fléchés ;
je me retrouvais face à mon grand miroir, mon grand malheur,
celui de ne pas me prendre au sérieux, celui de boire d’un trait les meilleures raisons,
mais après tout, certains jours, les teintes valent tous les mots,

alors, dans la défaite je sortis,
préférant m’accabler à la contemplation d’une dresseuse de tifs sous-alimentée,
et de son bas qui filait doux

femme-léopard


Aujourd’hui dans le bus est venue s’asseoir à côté de moi une grosse femme permanentée d’environ soixante ans, cheveux laqués fixes et blonds platine, en manteau de léopard synthétique. Elle avait des ongles longs et rouges, couleur testarossa, des bottes de cuir sous une jupe très classique, et semblait regarder tout de haut derrière des paupières et sourcils pareillement arqués. Elle tournait son cou et son visage de manière coordonnée, réagissant par micro-signaux aux stimulations diverses qu’elle percevait, les embardées du bus, les bribes de conversations. des enfants jouaient à dégommer sur leurs téléphones bruyants, ça n’avait pas l’air de l’agréer. J’avais l’impression qu’elle me destinait spécialement ses infimes réactions, qu’elle se donnait en spectacle, car elle savait que je l’observais aussi à ma manière, et elle s’était un peu collée à moi, dans la cohue assise. nous étions au fond du bus, serrés par les cuisses, dans l’arrondi qui nous avalait, et elle tenait tant bien que mal ses deux paquets contre elle.
Elle relève un pan du manteau léopard pour fouiller dans sa poche, et voilà tout à coup que, je ne sais comment, je sens qu’elle serre mon sexe entre ses doigts, comme si sa poche donnait directement dessus, aboutissant chez moi ! Saisi, comme on dit. Je regardai sa main, que je ne voyais pas puisqu’elle disparaissait dans sa poche ; je ne pouvais rien dire du tout, je n’osai plus bouger ni la regarder plus frontalement, j’attendais, simplement, et bien, qu’elle me lâche. Je m’étais attendu, plus classiquement, à ce qu’elle sorte de sa poche un mouchoir pour s’éponger, et non pas à ce rapt, ce ravissement.
Ce qui me dérangeait, c’étaient ses ongles, la taille de ses ongles, énorme ; j’avais peur qu’elle me blessât.
Mais plus rien ne se passait ; si ce n’était que je sentais l’étreinte vivre autour de moi d’infimes variations.
Au bout de quelques instants, elle me demande si je peux ouvrir la fenêtre, car « il fait une chaleur épouvantable », ce que je ne pouvais que difficilement nier, il faut donc que je m’exécute. Pour ce faire, je tends le bras au maximum, pour ne pas avoir à trop déplacer le reste de mon corps, ignorant tout des conséquences d’une situation tellement inédite, et je réponds à sa demande. Elle me remercie, toujours comme si de rien n’était, toujours la main dans la poche et sur moi.
Le trajet s’était déjà pas mal raccourci, et une foule de questions se posaient à moi, comme par exemple ce qui allait se passer si je devais descendre avant elle. Finalement, la rue est si encombrée (on commémore je ne sais quoi encore) que tout le monde reçoit l’ordre de descendre, ce qui se pratique, c’est une tradition, dans la plus grande précipitation. La femme au manteau léopard me salue avec un grand sourire complice, et voilà qu’elle a disparu.
Mais pourtant je sens toujours la main qui me serre. Je marche, j’oublie ce que je suis venu faire sur terre, au moins ce jour-là, et je n’ose pas moi-même mettre la main dans ma poche, de peur qu’elle aboutisse je ne sais où. Je ne sais plus moi-même où je vais, tout s’annule. Il me semble que je ne sais pas, que je ne sais plus si je la sens encore, ou si c’est seulement le reste d’une impression si forte qui perdure.
En fin d’après-midi, je sens pourtant que l’étreinte s’est desserrée.

Dans le bus du retour, une jeune fille, jambes nues et sac verni rose lit un Agatha Christie, dans une de ces vieilles éditions de poche à couverture illustrée si typique, dont la pellicule plastique se détache inévitablement. Elle était d’abord devant, je l’avais aperçue, mais elle est venue dans le fond du bus où je suis à nouveau (j’ai mes habitudes), car elle a probablement dû « céder sa place », contre un peu de tristesse. Elle sort en même temps que moi, en arborant un sourire étrange, fait pour troubler. Elle semble tout à fait vertueuse, mais elle y met un doute, par correction.
Quelle expression étrange, sage, et à la fois comme toute prête à l’aventure !..

boulevard de dépit (rue du départ)


amer mais j’ai mordu dans rien
tout le monde était de sortie sans moi
et pourtant les rues que je prenais restaient obstinément vides
et mes chaussures ne faisaient aucun bruit sur le trottoir

j’ai fini par arriver sur le 105 boulevard
histoire de voir les gens se parler
et chacun mener son petit travelling

cheverny excusez-moi monsieur
me disait le serveur à chaque passage
car il oubliait sans cesse de me servir
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

c’était cette petite mélancolie détestable
d’un cœur qui hésite entre automne et printemps
et j’entendais sur la terrasse une femme répéter n fois le mot « erreur »
quand résonnait sans cesse dans ma tête le mot « dépit »

passaient de grands cygnes en mode escarpins
des proies et des ombres
des lécheurs de glaces
des costumes rayés genre « pas mal »

le garçon récitait le menu et ses variations
j’entendais un type parler de faux-départs
il me faisait penser à quelqu’un qu’il n’était pas
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

j’imaginais qu’assez loin en face
dans ce grand immeuble d’un autre temps
un homme nous regardait derrière sa haute fenêtre noire

pourtant le spectacle se terminait
et je n’avais même pas envie d’achever le poème

retour à ex-city


Pour me réincorporer à Paris, après seize jours d’absence, oui seize jours d’absence, seize jours sans moi (je me suis cherché à la gare, le gouffre), j’ai signé le registre inépuisable des retours et des tourments.

Alors aujourd’hui je fais des lignes de métro. J’en prends une au hasard, je descends à une station, j’opère un changement, je marche no direction dans les tunnels, de la danse d’après-midi, je prends des couloirs à Opéra, à Louvre, Grands Boulevards souvent des tunnels de tailles moyennes, pas trop larges mais très fréquentés, où nous sommes des aimants condamnés à nous repousser, jeu sans solution d’éviter les corps en nombre, je me dilue à la densité de la ville et à ce silence de bruits frottés. Je reprends de la vitesse, le moteur, la partie.

Je laisse pour l’instant les visages à d’autres, à d’autres jours ; je me fixe sur les couleurs, les vêtements de couleurs criardes qui accrochent bien la lumière, tout cela vous sale enfin le regard, ça change de la nature toujours un peu éteinte, polie d’ennui, qui m’horrifie tant elle est et sera toujours, convenue, indifférente. Ici, pas moyen de ne pas être surpris continûment. Ces teintes de villes, vives et aplaties, se découpent sur le gris des murs qui nous lapent, on l’oublie le plus souvent à force de ne jamais rien quitter. On ne voit plus ces lèvres muettes, closes la plupart du temps, d’où certains néanmoins parlent à voix basse, avec ou sans téléphones, on ne sait plus maintenant comment reconnaître les fous parlants, on est tous passés, en puissance, dans cette catégorie. Pour l’instant, je me tais.

Je laisse les visages me dépasser, sans distinction, ou alors peu à peu, seulement par découpages, prélèvements, par grappes. Surtout pas les yeux, encore trop mouvants et sinueux, trop nombreux et intimidants. Je m’attache seulement aux formes des lèvres justement, ces petites vagues obscènes, les variations de courbures, l’infime sueur qui perle, qui la lèchera dans un couloir confus ? J’ai si souvent envie de goûter cette texture élastique et résistante, souple, mouillée, dérapante. Un quartier d’orange mal famé, l’intérieur exposé imprudemment aux regards. Ce sont les plus beaux portraits de langueur et il y en a partout autour, sans monotonie. Je sens que ma langue est vivante, partout des lèvres s’attachent et se séparent dans un pop imperceptible. J’imagine un jeu vidéo à manœuvrer de lèvres collantes. Match nocturne quand tu répètes que « tout est trop tard alors faisons-le ».

Je cherche l’horaire affolé à midi, les lumières crachées sur nos visages pris entre le rouge et le vert, le soir venu trop vite refroidir nos espoirs. Je retrouve ce mélange de parfums infâmes mais qui vous fouettent comme des mots nouveaux, je retrouve les cages d’escaliers aux minuteries parfois décisives, ces pièges à fuites.

Sandwiches infinis ; revues froissées ; étreinte de mèches froides contre mes côtes ; remontée de cuirs morts ; je retrouve tous tes visages étranges de ville qui tourne noir, ces physionomies distraites ou terrifiantes, intarissables, ce truc injuste qui court partout en désordre, baskets à talons, cet esprit insaisissable, je ne sais jamais si j’aime ou pas, lumières encore de boucheries et d’acryliques, j’attends devant des portes d’immeubles, je le fais, vraiment, on me regarde (in)différemment, je fais le personnage de roman quoi.

Et bien, oui, car j’espère, naïf, trouver des issues nouvelles derrière les portes anciennes ; et en attendant, tout est là ; et j’admire en marchant ces élégances indignes qui désirent à chaque pas.

quatre mains des saisons


J’aime bien ce temps où je peux me croire aux quatre saisons simultanément, non pas seulement dans la même journée, mais dans le même instant : il y a un vent d’automne, derrière lequel se pointe une chaleur de printemps tardif, sur les façades une lumière de fin d’été, et l’hiver, il est sur les visages de la plupart.
Je sens comme un ubiquitaire privilège d’être de toutes ces saisons à la fois, sans aucune décence.
Des rêveries rivales se déchirent l’une l’autre sans aucune retenue.

En allant à la poste, j’entends une petite fille se soucier de la « larve » qu’elle porte avec tendresse dans un petit bocal en plastique de couleur. Elle portait aussi une coiffe d’Indien chamarrée, tout à fait authentique et sauvage.

Une inscription sur une devanture retient mon attention : « Massage traditionnel à quatre mains », avec un dessin sur la vitrine, qui ne correspond pas tout à fait. Seulement si on s’arrête suffisamment de temps devant, et qu’il n’y a pas trop de circulation, on perçoit depuis l’intérieur un faible ronronnement électrique.
Mais on ne peut pas rester trop longtemps, sinon on commence à voir à travers la vitre un peu obscurcie.
Et l’hôtesse qui vous regarde elle aussi sans savoir trop quoi penser.

L’envie de quitter cette ville ne trouve rien à quoi s’accrocher.
Eh, pourquoi n’y voit-on pas de singes s’y promener, y sauter les réverbères ?

Au supermarché j’achète sans préjugés pour les goûter des thés, parfois bon marché. Certains sont bons, faut essayer. Ça m’occupe à peu de frais.
(Je n’arrive pas à me défaire de tous ces « -és », c’est moche, tant pis ou tant mieux)

La caissière, qui me pose à chaque fois la question, et à laquelle je fais chaque fois la même réponse, me demande à nouveau d’un air tragique :
« — Avez-vous la carte de fidélité ? »

Et neuf fois sur dix je ne peux m’empêcher d’y entendre un espoir. Mais, que m’arrive-t-il ?
Systématiquement je lui souris et lui réponds « — Non » en emballant mes achats. Sont-ce donc nos deux rôles ?

Un homme me fonce dessus et me demande l’air menaçant : « — T’as donné quoi aujourd’hui à la beauté ? »
Je change de trottoir comme on change d’histoire.

Plus tard j’aimerai longtemps l’air entêté et démonial hérissé de pointes frénétiques d’une phrase de Olé que je me promets de réciter comme un mantra à la première occasion.


« I like to play long »
John Coltrane