Violette, un premier soir


nous voilà cette première nuit à marcher sur les boulevards, nous cherchions un endroit où nous asseoir, un refuge provisoire pour ne pas encore rentrer, enfin en tout cas moi je cherchais à prolonger l’effet produit sur moi par sa présence physique, ses attraits divers et mal définis. plusieurs personnes nous demandèrent leur chemin, à nous qui ne savions même pas où nous allions. on parlait d’attendre l’ouverture (il était très tard, cela me revient) d’une brasserie qu’elle connaissait et qui ouvrait bientôt. je comprenais qu’elle était familière de ce genre de situations, chercher un endroit en pleine nuit. je regardais sur mon téléphone si je pouvais trouver quelque chose d’ouvert, mais ça ne marchait pas, je n’arrivais pas à trouver le précieux renseignement. et nous n’allions pas tourner ainsi indéfiniment dans le quartier. de temps en temps elle s’éloignait en diagonale et allait regarder une vitrine, et je me souviens qu’elle posait à chaque fois ses mains sur l’étroite plaque de verre. je me demande aujourd’hui si ce n’est pas une tonalité très précise dans sa voix qui me retenait à ce point, en plus de ce qu’il faut bien appeler sa beauté un peu viciée. comme si j’avais été spécialement sensible à telle fréquence qu’elle modulait en parlant et qui m’attachait ainsi à elle. elle me parlait de son goût pour les tartares de boeuf, de son retour à Paris (elle avait suivi un type qu’elle connaissait à peine dans une autre ville, pendant quelques mois, elle venait de revenir, il n’arrêtait pas de lui envoyer des sms, elle m’en faisait lire quelques-uns). elle n’avait pas de travail, elle parlait de se faire engager dans une boulangerie, bizarrement je trouvais que ça lui allait bien. plus tard et la connaissant un peu mieux (l’ayant même accompagnée dans sa recherche d’emploi une fois ou l’autre), j’imaginerai d’ailleurs facilement violette vivre sa vie de nuit, et puis rejoindre son travail non pas après les heures de sommeil, mais émergeant de ses nuits cahotiques pour prendre son poste de boulangère, comme si de rien n’était, pas même fatiguée.

Violette


un soir, une conversation, dans un ascenseur. ils disent qu’il faut l’empêcher de boire. sinon « son cerveau fait ffft”. nous entrons dans l’appartement, ceux qui sont montés à pied arrivent juste derrière. le studio est minuscule, il est tard mais personne (six ou sept personnes en fait) n’est fatigué ni raisonnable. c’est une brune belle à la voix perdue, grave. mais est-ce bien elle aussi dont ils parlaient, dans l’ascenseur ?
tout le monde y va de sa petite musique. il y a des maquettes de décors de théâtre un peu partout sur les étagères, des maquettes démantibulées pour la plupart. la cuisine m’évoque une échoppe de trottoir asiatique. violette et moi, je ne sais plus comment, je crois que j’ai parasité une conversation, nous parlons d’un peintre, Spilliaert. dont l’autre type ignore tout. parfois ça sert de connaître le nom d’un peintre. quand elle voit que je connais bien, son visage s’illumine vers moi, comme si c’était la première fois qu’elle me regardait (nous nous connaissons depuis deux trois heures seulement). elle déplace son corps dans ma direction, jean bleu, haut bleu, de fins bracelets d’or au poignet. elle boit quand même, mais pas trop. elle est distraite. elle répète sans cesse vouloir toujours rentrer, je veux toujours qu’elle reste. on fait un pari dont j’ai oublié la teneur, mais que je gagne, elle reste donc, sans précision de durée. elle se décrit comme la fille qui n’a jamais rien dans les poches. toutes les cigarettes qu’elle sort de la poche de son jean sont soit cassées, soit recourbées.