à rebours l’air de rien


je ne sais plus comment faire, il faudrait que j’aille à rebours, pour remplir ces pages. les remplir de passé, car j’en ai en stock. maigre trésor qui n’intéresse que moi brièvement et encore puisque ce n’est pas si difficile mais j’ai toujours autre chose à faire, marcher par exemple sur le rebord qui mène d’aujourd’hui à demain. ou alors une chanson me détourne ce qui n’est pas la pire des choses. j’écoute attentivement les autres en perdant la trace de mes pensées. vers ma destinée. un titre un peu grave drama. j’écoute un accent italien dans une recette de cuisine. les carcasses sont fracassées pour faire une poudre rouge qui sera saupoudrée juste avant la dégustation. je bouge un peu car j’ai mal au dos, j’abandonne toute velléité d’expression ma voix est voilée. remarque que cela crée un effet un peu opératique. je prends le combiné pour occuper un peu la ligne. tiens lui, elle, ça fait longtemps. fait-il encore partie des gens infréquentables. ça sonne de l’autre côté. je dérange un spectre au moins, dans l’intervalle. je ne sais pas quoi dire à ces amis dont on doute. j’ai envie de dire, « retrouve moi sous l’escalier ». il en est de vieux désirs comme de la poussière qu’on secoue. sous l’escalier où je t’ai embrassée. mais dès que je serre entre mes bras, il y a comme un vacuum. nous voilà à nous reparler comme quinze ans en arrière. ne te penche pas trop. comme de vieux amis, sur une banquette, en contrebande. allons dîner, tu n’as pas changé. j’ai comme une envie de pleurer, pendant le blanc, comme on se regarde. on pense la même chose triste et belle. rattraper quelque chose au vol, un bout de temps. notre viande refroidit.
il faut que je fasse tout cet à rebours l’air de rien, oui.

20160706 le cadran de la pythie


Une chanson, la lamentation d’une femme dans une langue que je n’identifie même pas, me donne soudainement l’envie d’une conversation nocturne avec une voix. Cela me replonge des années en arrière, vers une circonstance que j’avais oubliée. Il y a des années, il m’était fréquent d’avoir des conversations nocturnes. C’était une sorte de code sans objet qui s’était mis en place, parmi une constellation, certes un peu nébuleuse, de quelques personnes qui se connaissaient, à des degrés variables d’ailleurs. Ça se passait, comme ça. J’avais quelques interlocuteurs, ou interlocutrices, avec lesquels on pouvait s’appeler, la nuit. Oui, juste comme ça. C’était vaguement cérémoniel, la nuit donnait une tournure tout à la fois plus habillée et pourtant plus intime à la conversation. L’adrénaline de la sonnerie, en pleine nuit quand les heures n’existent plus et s’effacent. Il faut dire qu’en ce temps-là, on n’était pas connecté. On se connectait tout seul à l’intérieur de soi, chez nous, la nuit. À l’intérieur de nos têtes, avec des pensées, des rêveries, des déclinaisons incessantes de couleurs. On était vraiment seuls.
On se connectait aussi, par ces appels nocturnes occasionnels. On entretenait une sorte de mythologie du téléphone. Peu nous importait d’être réveillés par la sonnerie, si d’aventure on dormait, ce qui était relativement peu probable. On s’endormait dans la zone grise d’après celle où se situaient ces appels. Au contraire, c’était une sorte d’honneur, un événement dans nos quarantaines. Quelqu’un du « groupe » était pris d’un besoin irrépressible de parler, ou devenait le terrain d’une angoisse qui le dépassait, et cela devenait aussitôt l’occasion d’un appel téléphonique. À mesure du décalage de l’horaire, de la disharmonie des activités des uns et des autres, de la fatigue, et du caractère toujours impromptu des appels, les conversations prenaient fréquemment des tournures inattendues, entre confessions délicates, aveux parfois crus, récits divers, silences habités.
Nous n’y faisions jamais allusion par la suite avec quiconque, ni entre nous. C’était un espace de liberté totale, on pouvait tout raconter, il n’y avait aucune limite à l’envie et à la parole, et aucune raison de ne pas en tirer plaisirs. C’était un amusement très électrique que nous gardions jalousement secret. Par ailleurs, cette pratique, dans l’épaisseur de nos solitudes, constituait une simulation, bien imparfaite, des bras ouverts et refermés. (…)

20160327


et pourquoi ce soir tout à coup je pense à venise mais non pas à venise, mais à la marche dans la ville hésitation, aux après-midi dans la pierre, les cigarettes tirées de ces paquets souples et rouge vif, ma veste jaune, les vêtements toujours très serrés sur le corps de ma compagne, son attitude toujours en tout parfaitement démodée, la découverte de jardins discrets aux chats faméliques et heureux au point d’en être ivres ; nous ne cherchions rien, n’avions aucun but que de regarder et nous regarder, alternativement, d’aller à peine plus loin ; sans préoccupations majeures qu’occuper au mieux chaque minute et son gouffre, chaque minute que dès lors nous voyions hésiter à trépasser, à disparaître, s’inscrivant dans une mue

20160209


04H25 dans le silence le plus complet. « Refus d’étagères », me dis-je, confusément en m’éveillant. J’aime bien ces formules obscures qui prennent naissance dans le sommeil et qu’on cueille au réveil ; peu importe. Un peu de somnolence pour un peu de réveil. La pluie m’est témoin. Je me souviens tout à coup de ces règles larges en plastique orange, très souples, qui contenaient en creux toutes les lettres de l’alphabet qu’on pouvait ainsi tracer en en suivant les contours au stylo. Une sorte de règle pochoir. Je cherche le mot qui désignait ce plastique, ce genre de plastique, synthétique, cristalline, je vois très bien ces règles larges, pas très pratiques à utiliser, fastidieuses, acrylique, je pense à acrylique, des règles en acrylique. Est-ce que cet outil existe encore, en vend-on encore, translucide acrylique. Qu’il fallait tenir fermement sur le papier, et tracer une lettre après l’autre. Traces du rêve au moi acrylique, voilà.