vie à peine rêvée


sans savoir du tout qui on est au réveil, qui on était la veille, sans lien avec soi-même, chaque jour, cueilli, encore un peu transpirant de songes et du passage, il faut réussir à ne penser à rien, ne pas ouvrir encore les rideaux, conserver pour soi cet état de rue vide, de lumière freinée, raréfiée, ne pas se regarder, percevoir à peine sa propre main, voir s’animer ce grand arum qui tient le rôle du bras, et que vient ensuite le reste d’un corps qu’on découvre, nu, ton corps, mon corps, quelle chance de ne pas encore bien distinguer, et à peine décider de l’endosser en franchissant la porte du jour à la lumière croisée et nouvelle, carnaval d’un temps nouveau, toutes façades changées, brillant et mat à la fois, chaque son se détachant, encore libre d’un sens quelconque.

puis avancer, sans regarder jamais derrière ni nulle inquiétude d’aspect, à faire en sorte que l’œil accoste, accueille puis recrée de lui-même les formes à partir des objets et géométries issues du rêve oublié, du rêve à peine rêvé.

d’abord hésitant quant à la marche à suivre, d’un instinct d’écrou entrer dans la vitesse comme sur un tapis déjà roulant, jusqu’à se fondre enfin à soi, par dessus le paysage. aller ainsi en avançant jusqu’à la nuit d’après, en se vidant de soi jusqu’à la dernière goutte, disparaître juste quelques heures, et habiter enfin un autre corps, au réveil, le corps suivant prêt à se détacher.

quelque chose s’est perdu. qui prenait divers contours. un geste, pourtant simple, une sorte de tension du bras, d’allongement, hors de soi, peut-être quasiment vers l’autre. aussi une ouverture de l’œil, un à-rebours de soi. c’est un souvenir vague qui frôle parfois les limites de mes souvenirs, quand l’attention se détourne toute seule.

en pleine nuit, j’incarne à moi seul tout le bruit.

quelques heures (dans quelques états)


Je ne fais pas, je ne sais rien, traîne-fatigue, corps lourd et sans détente, les états du corps décident pour moi de l’angle d’ouverture de l’éventail derrière lequel je regarde. Il faudrait collationner, lister, effectuer les relevés les plus précis possible de ces états, et observer ce que ça dessinerait comme figure sur le temps plus long de l’éventail ouvert. Mais l’idée courte suffit, comme souvent, et je peux aller voir ailleurs.
J’attends la vague inverse du demain, et je m’endors en conduisant un train.

Quelques heures après, je passe à travers un petit comité, je me demande un peu ce que je fais là, et je repars à la première occasion, retournant à la pluie, incessante, bruyante, décidée, contrairement à moi. Toujours mal à l’aise dans ces ambiances cool.

Mais des gens rient, dans les escaliers. C’est comme un truc vital et lointain. Je réponds, comme si je parlais de moi, mais ils ne peuvent pas entendre et on ne se connaît pas. Prototype singe d’un échange minimal.

Quelques heures après, j’erre dans un grand magasin, rayon bagages. Ça me fait penser à une histoire, à l’histoire d’un type qui passerait son temps dans les rayons des bagages, mais qui ne partirait jamais en voyage.

Quelques heures après, je bois des cocktails (tequila, maraschino, rhums, triple sec, citrons, regrets de barman), et c’est aussi avaler l’esprit de la ville, les histoires mélangées qu’on voit passer derrière les vitres d’un bar. Car parfois la teinte de la ville est belle et vaut tous les mots.
On est là, c’est le soir, à partager du temps, on mesure le temps comme ça, parfois au fil du verre, parfois ébréché.

Mais, d’autre part et ailleurs, si le mot ‘partage’ s’étale partout, c’est en niant ou dévorant sa propre signification : car il me semble bien que le système de concurrence fait rage en tous lieux et dans tous les cerveaux, sans même souvent qu’on ne s’en rende compte ; et ça pourrait en devenir une discipline olympique.

Quelques heures après, je fais enfin un grand rêve transparent, je déambule dans les couloirs énormes et orangés d’un grand hôtel-restaurant très luxueux, et un type que je ne connais pas partage son assiette avec moi (pas exclu que ce soit moi qui me serve, mais il laisse de bon cœur). Cela fait partie des Rêves à Grands Endroits Labyrinthiques et Agréables. C’est silencieux comme de beaux tapis.
En même temps, j’aimais bien quand je rêvais de phrases, de longues phrases cahotiques (chaotiques?) dont je me servais le jour qui suivait, et on ne me comprenait rien.

J’écris (sur moi) les yeux fermés, mais je n’ose pas ouvrir le coffre aux déceptions. J’aimerais être dans ces hôtels-espaces du rêve, où je peux vagabonder sans rien savoir, sans m’étonner de rien, si ce n’est à l’instant du réveil, temps affectif. Je voudrais me cacher, n’avoir rien à dire, rien à faire, juste lire et écrire, me laisser manger par le silence alentour et remplir mes yeux d’étoiles absentes, me soustraire à tous les devoirs et à tous les regards.

Je pense à ces dimanches où nous n’étions rien, où la ville nous entourait de sa brume, où nous n’étions rien ou pas grand chose.
Alors je fais comme si le jour c’est la nuit, et que je suis le seul éveillé.

précipité de l’été


souvenirs enchevêtrés d’instants inachevés

Aujour’nuit 

Je ne sais pas quel jour on est, je ne sais plus quelle heure il est.
Une petite panique, qui tourne à mon poignet.
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Nous sommes mardi. Enfin nous étions mardi. Ah ces jours, qui bougent sans cesse, dérapent.
Fin d’été. Je me promène au soir en n’écoutant que les bribes de musiques qui sortent des cafés tout le long du boulevard. Un long ruban de son qui bouge en même temps que moi.
Les gens devant les bars ont toujours quelque chose à dire. Ça fait des morceaux de phrases que je recompose, et puis que j’oublie. Ça m’aide à savoir qui je ne suis pas encore.
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Début juillet

J’avais envie de l’été, j’en voulais à mon été, j’avais l’impression d’avoir perdu mon être ou ma raison.
J’avais envie de me réveiller dans une maison endormie et de sortir dans le jardin écouter le silence, un silence rempli d’infra-sons voiler la sphère atmo, d’être écrasé par la chaleur et un demi-litre de sommeil.

Paris était laid vieux pluvieux triste, comme ne tournant pas rond, je regardais les photos de vacances d’inconnus, en espérant m’y voir passer. Je me sentais abandonné, je parlais à des avatars, je n’arrivais pas à me coucher.
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Juillet

Pendant que le France perd je ne sais quoi ni combien au foot, j’embrasse une inconnue, par hasard, dans une cabine de la grande roue du jardin des Tuileries, sans vertige.
Le reste du temps, j’essuie la pluie comme un chat trempé, un chat qui parlerait japonais dans ses rêves.
«Essayez donc de rester silencieux, pour voir»
Heureusement il y a ces deux trois moments par jour où je deviens une phrase même incomplète.
Un jour, je plaisante avec une femme que je croise dans la rue, désemparée, car elle en est à sa quatrième boulangerie à porte close. On rigole par-dessus, parce qu’il y a un truc triste par-dessous.

Et cette femme, encore sur le boulevard.
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Quinze Août

J’étais dehors, il faisait enfin beau, c’était agréable d’être, « dans l’air », pas du tout apprêté, livré en vrac, à déambuler comme un clochard de l’âme.
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C’est un ascenseur, c’est un magasin fermé pour l’été ou pour toujours.
Je marche si lentement, à regarder tous les détails, qu’ils vieillissent littéralement sous mes yeux ; je remonte le temps à force de lenteur.
Ma journée de soleil, à faire très lentement le tour de cette place, au rythme de l’astre, à attendre qu’arrive une éternelle retardataire en veste horizon.

Il pleut à la sortie du film, on fume une cigarette.
Petite iconographie érotique et portable d’un visage de jeune femme sous la pluie devant une affiche de cinéma.

Août s’étirant 

Le bar anglais est fermé, et tous les taxis sont libres. Il fait froid chez soi et je bois dans un gobelet en porcelaine froissée du scotch coupé d’eau. La voix et les réparties de Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil (où il pleut aussi beaucoup) me tiennent éveillé. Lauren « The Look » Bacall parle de Marcel Proust à Philip Marlowe, et puis disparaît. Il y a un moment que j’aime beaucoup, où Marlowe attend, pour reprendre sa filature d’un homme en face, en compagnie d’une jolie libraire à lunettes qui l’abrite un long moment en fermant sa boutique et en lui servant des whiskys. C’est un moment très court dans le film, mais dans ma tête, il s’éternise.
Une après-midi, je reste assez longtemps chez Picard surgelés, le vendeur était accueillant et avait l’air de s’ennuyer comme moi. On attend que la pluie cesse en bavardant.

Cette langueur, cette lassitude qui est une étreinte vide, un train vide ; le train des 3 heures du matin.
Prière d’insérer, sourires et smileys. Un jazz de peau qui flotte en silence.
Je symnole (je somnole en pensant à des symboles).
Je lis que Donizetti était capable d’écrire un opéra en une semaine, et plusieurs chansons «le temps que le riz cuise». Je me fais du riz et rien.

Un ami de retour de vacances m’offre une affiche du film Les Maîtresses de Dracula.
(«He Turned Innocent Beauty Into Unspeakable Horror»)
(traduction à ma sauce : il tourna l’horreur coupable en indicibles beautés)
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« Aimer son nom ». « Aimer son propre nom ». « Aimer son nom propre ». Enfin des trucs comme ça qui remplissent l’espace vacant du cerveau. Mais avec une base 100% vraie.

Je rêve d’une chose en avance, sans rien savoir, et qu’on m’annoncera effectivement le lendemain par téléphone.

Pendant que je dors, une serveuse de bar me tend, en échange d’une cigarette, un paquet de biscuits vide dont je peux lire la marque dans le sommeil, mais plus au réveil. Or, cette inscription était très importante.

Justement, moi qui lis toujours les emballages, parce que j’aime beaucoup cette forme de texte ;
je retiens par exemple: « œuf entier liquide pasteurisé ».
Je me répète la phrase, la formule, « œuf entier liquide pasteurisé ».

Quelqu’un me dit «je voyais le sacré cœur de mon lit».
Une autre phrase passe «peut-être que tu te fous de la poésie», à trois heures trente-sept du matin (je n’ai aucune mémoire des chiffres, mais je l’avais noté). 03:37, c’est une poétique en soi.

Il m’était resté heureusement quelques soirs pour dissiper la chaleur et la foudre,
faire fondre les contretemps, une distorsion des principes,
un tremblement de mains mélangées, les deux bras de la musique,
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pour apercevoir entre deux pulsations de lumière et de noir quelques beaux visages
experts en l’art de la construction de halos démesurés
à crier ce qu’ils avaient envie de se chuchoter.
IMG_3899De toute façon, il était trop tard,
et on se laissait des messages car on n’arrivait plus à se trouver dans la foule.
IMG_3933J’ai envie de fruits d’été, je n’en ai pas mangé assez.
Et voilà les fruits d’automne qui arrivent dans les supermarchés.
IMG_3923L’indifférence, l’indifférence. Je trouve que ça a presque quelque chose de mystique, cette indifférence.
Écrire quelque chose sur l’indifférence. Qui ne rencontrera qu’indifférence.

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«Filles des nombres d’or / Fortes des lois du ciel / Sur nous tombe et s’endort / Un dieu couleur de miel»
Paul Valéry

doppelgänger


… quand certaines nuits sans sommeil, nous nous parlions frénétiquement, nous nous trompions, nous confondions le je et le tu, je disais je pour tu, elle répondait tu pour je, mais c’était pas très grave, nous étions sur le lit assis en tailleur, entre nous il y avait souvent un bol de maïs à pop-corn où l’on plongeait nos mains en même temps, elles disparaissaient entièrement à l’intérieur, avalées, nous sentions en dessous nos doigts se frôler parmi les grains, et il n’y avait non plus jamais de ruptures entre nos phrases, nous étions la bouche de l’autre, les phrases s’enchaînaient, continuant l’une l’autre, échappant à nos propres desseins, étrangères en cela que nous ne savions plus qui les avait commencées poursuivies ou achevées, elles étaient en outre ponctuées par l’éclat du maïs transformé en pop-corn dans nos palais dès qu’on l’y fourrait, ça faisait de drôles de bruits en sourdine, et à ce signal un chat noir s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, c’était le troisième point du triangle qui veinait nos nuits. Le chat régulièrement, sans que ses yeux jaunes ne cillent jamais, faisait à peine mouvoir ses pattes en légères et imperceptibles percussions, les soulevant et reposant à peine, en des séquences plus ou moins longues, comme s’il codait du morse, retranscrivant peut-être nos délires qui ne s’attachaient à rien, nous parlions de quoi nous parlions-nous, bien sûr, et sans parler du reste, dessous les tables, nous décrivions souvent par ordre aleph-hébété une lancinante litanie, phylactères voltigeant dans l’air, qui incluaient le décompte exact de nos items corporels, la déclinaison de nos identités multiples, la liste des livres lus et leurs impossibles exégèses, des résumés en trois lignes tronquées de films vus au périscope, le compte de nos dépossessions en progrès, la liste des personnes que nous connaissions et la description précise de leurs vies faits gestes, investissant ainsi un nombre d’existences limite.

Échappant ainsi à nos propres destinées, nous savions qu’en restant face à face, tout bougeait autour de nous mais que nous étions infranchissables, inaltérables comme le diamant.

Nous finissions par nous épuiser et nous endormir brusquement sur le couvre-lit, le chat se retirait en faisant à peine mouvoir le rideau (qui au bout de quelques mois s’était à l’endroit du passage légèrement décoloré) en comblant je ne sais quel trou de la nuit.
Et nous nous réveillions aux deuxièmes matins, comme des étoiles tombées, préparant notre petit déjeuner sans un mot, maussades, nos fréquences encore mal rétablies.

Sanguines (trois silhouettes). (extrait /2)


(…) Ainsi parmi ces vivants j’avais oublié, morceau par morceau, les segments qui avaient jusqu’alors constitué ma vie, je ne prononçai plus à mi-voix les phrases de ma stupeur, je ne savais toujours pas grand-chose mais j’avais pu arrêter mon regard sur des détails et les nombreuses ramifications qu’ils me proposaient ; j’avais pris un chemin à rebours, guettant ça et là les manifestations du long repli que je m’étais prescrit, recueillant des témoignages qui m’en apprenaient d’autant sur moi-même, apprenant à distinguer les désirs des besoins, et sur les visages les marques de la défiance et ce qu’elles pouvaient cacher. Je suis revenu, je ne sais pas d’où d’ailleurs, ayant peut-être atteint le cœur d’une cible que j’ignore, et mon cheminement me fait l’impression d’avoir voyagé sur les cases d’un échiquier, ayant éprouvé les modes de déplacements des différentes pièces qui le piétinent ; et aujourd’hui encore me reste cette attirance étrange pour les no man’s land, les hommes sans mémoire où aux souvenirs enfouis, pour l’opacité qui enveloppe bien des choses au point de vous faire perdre vos moyens, et pour la translucidité que parfois je parvenais à lui opposer, comme à gratter couches après couches des épaisseurs de porcelaine, jusqu’à pouvoir y distinguer la clarté, les songes derrière des fronts plissés. (…)

cobalt, dimanche cut


je retrouve de grandes plages muettes, tout le long de longs jours,
et que je parle ou pas n’y change rien, je traverse, atone, le contre-bal
alone sur le catwalk

ces moments, je suis comme entièrement fait de fictions que personne ne lit pendant longtemps (mais dont j’occupe moi toutes les travées avides)

mes cils battent en faisant des bruits de mouettes mécaniques, mes regards portent loin, vers ces cartes postales que personne ne lira, qui n’arrivent jamais

mes genoux se précipitent au sol, quelque chose comme toutes les deux heures, dans un fracas de terre sèche et sans âme

qu’on ne me demande pas ce que je veux, surtout, sous peine
rien n’étant assez

je tends mes poignets nus pour que les veines en saillent, pour qu’on me menotte, mais la rue est déserte
je ne croise personne
et je n’ai pas de ces vasistas depuis lesquels me pencher sur les toits bleuis en taches de pouces
suis-je le seul à entendre cette nachtmusik
bandes sonores scotchées de sons-silences à contre-basse

j’ai fait à nouveau de longs trajets en métro, de haut en bas, je ramène les visages chez eux, chacun avec son axe démis, pauvres réflexes,
c’est comme un diapason d’ennui qui vibre en les frôlant, une contre danse
(mais il y avait cette fille aux cheveux verts qui téléphonait « je rentre »)

de temps en temps, une rue, une rue courte, et vide,
une rue mineure, dans laquelle je voudrais rester, rester, rester
et y voir la lumière la peindre et la repeindre sans cesse

effort le suspens un rythme le coup d’archer

raspoutine rêvant


il faut parfois attendre très longtemps pour que les choses se taisent.
c’est pourquoi j’attends, je veille, jusqu’à ce que le silence soit complet, dans l’immeuble, dans la rue, la ville, la tête. j’attends que le dernier son, la dernière rumeur aient disparu du jour courant à sa perte. je ne m’entends plus moi-même, je peux me mouvoir sans aucun bruit, c’est ainsi la pleine nuit et enfin le silence s’est étendu partout, étale, sans que plus aucun sens n’existe ou ne dicte quoi que ce soit à personne. ainsi il est trois ou quatre heures du matin sur le plateau de la balance, on ne sait pas exactement quel jour on est, plus tout à fait dans celui qui finit, pas encore de celui qui commence. je suis relâché, mes épaules s’indiffèrent, je deviens peut-être le cintre de moi-même. même la voiture qui passe roule sans bruit en même temps que les images qui passent sont cotonneuses, contrastées, noir et blanc. une pensée pour quelque raspoutine rêvant, sourcils froncés mâchant silence et méfaits, façonnant des colères sans objets, une pensée pour la fumée de ce qui a été l’après-midi, la tentation est grande d’attendre, six heures, de sortir marcher à revers. c’est la seule heure où la résonance compte plus que le son lui-même. je bricole une émission de radio de pleine nuit que très peu de gens écoutent, c’est comme d’être le pianiste d’un bar vide, mais pas tout à fait, toujours là pour un échoué de hasard.