20170114 somnolente


j’ai pourtant bu un café ce soir mais le sommeil me gagne. je lis un peu. je baille. je me traîne, je suis penché vers la droite alors qu’habituellement c’est l’inverse, je crois ; une histoire de dos qui ploie. je voulais écrire ça, et ça, et en fait rien. une odeur de cigarette remonte par l’escalier. Like it is et Phoenix. je baille un peu le froid, le corps se rappelle qu’il existe. pas dans l’espace mais dans la proximité immédiate de moi. il doit y avoir une petite fête, et quelque part, et ma somnolence erratique vaincra.

vanité


Il paraît que je ne peux plus écrire une phrase entière. Comment ça il paraît, je ne sais pas, c’est une sensation, une crainte, criante. Je ne sais pas qui m’a instillé ça dans le cerveau, mais un matin j’avais cette pensée à l’esprit. Depuis je n’ose pas m’asseoir à mon bureau, j’évite de croiser le regard de mon ordinateur. Je sais très bien ce qu’il pense, que je me défile, et il a raison. Dans ma tête je n’ai que des parcelles de location, des demi-teintes, des écroulements.
Il n’y a personne pour me distraire, personne ne me téléphone. J’écoute des disques les uns derrière les autres, il n’y a même rien à faire, la musique ne s’arrête jamais. Je répète les mêmes gestes mais j’aimerais des gestes nouveaux. Par la fenêtre rien. Les gens sont en vacances. En vie quelque part ailleurs. Malgré les sirènes diverses qui continuent de passer sous ma fenêtre. Je remplis mon temps d’évitement. Mais depuis ce fameux matin je n’ai plus essayé de taper des lignes, et je sens que quelque chose se perd, s’enfonce, que sais-je, m’encrasse. Des portions, des quarts de phrases qui se télescopent en silence, en se regardant derrière les vitres d’un bus. Mon bras s’engourdit d’une fièvre à rebours. Je saisis mon téléphone, dans la tentation d’appeler quelqu’un. Mais je sais que je ne ferais que déranger, ce que je préfère éviter. Pour conserver l’espoir que ce ne soit pas le cas. Alors j’y joue plutôt à un jeu métaphysique, ou je lis les gens se parler et s’insulter et se mépriser ici et là.
Depuis le sommeil j’entends parfois une sorte d’appel, d’appel d’air, venu je ne sais d’où. L’intérieur de quelque chose ou de quelqu’un qui se communique à moi par mon ventre. Ou bien d’un autre appartement vide, à mon appartement presque vide si ce n’est moi. Cet appel me réveille faiblement, mais trop faiblement et mon corps n’est alors pas suffisamment entraîné vers le conscient, et retombe dans l’éther. Il en reste un goût que j’ai appris à reconnaître une fois que je suis réveillé, plutôt un arrière-goût de fatigue, de mensonge poivré. Un air de chez soi chassé. Assis au bord du lit comme tous les cons, les mangeurs de tomate, les décideurs de rien.
Alors je me fais expulser de ma tête. Je n’ai qu’à m’asseoir et à me laisser aller vers l’arrière, bien calé au fond du fauteuil. Une amplification du silence me branche à un dieu quelconque qui passe par là. Je deviens un manteau prêté sur gages, une vanité d’occasion, un courage d’emprunt.

20160626 altérations


je prends un livre, j’en lis quelques phrases dans une coulée, assis par terre, et, dans un geste habile, me saisissant d’un autre livre (il y en a plein de commencés, ouverts comme des ventres ou des boîtes de conserve, empilés par terre en tête du lit), je continue sur ma lancée la lecture par la phrase de l’autre livre, et ainsi de suite, mon regard sautant d’un livre à l’autre, d’une ligne à l’autre, fracturant les royaumes, faisant du destin d’un personnage le monologue d’un autre, d’un héros un perdant, m’affranchissant de toute logique, seulement guidé par les altérations, les étincelles et la course incessante de mon regard.

une amie au téléphone, à laquelle je n’ai pas parlé depuis plusieurs mois. quelque chose a changé, je le remarque tout de suite. son débit, sa voix. beaucoup plus posée, et probablement aussi formée différemment, peut-être à un endroit différent d’où se formait usuellement sa voix, un léger décalage dans la gorge. je lui en parle, elle en est consciente, des gens le lui ont dit prudemment. nous parlons des raisons à ce changement, qui conserve néanmoins une large part de mystère. puis nous raccrochons, et j’imagine un peu songeur que sa respiration a peut-être aussi changé, sa manière de chanter ou de se déplacer, et que si je la voyais en face de moi, malgré l’enregistrement précis que j’ai de ses traits, j’aurais peut-être du mal à la reconnaître.

20160210


Je me fais une purée d’heures (ça prend toute la journée aux bas mots), et quand j’ai sommeil, ça devient intéressant, je me dis « haut les mains », je me fais peur, je me glisse dans les doigts du rêve. C’est-à-dire que ça peut enfin commencer, quoi, et bien le rôle de l’écrivain-détective. Je tape mon petit rapport, laborieusement, avec le bruit softé qui va avec, sans aucune modestie, car c’est un sauvetage.
Puis jeu idiot, je tape des lettres au hasard sur le clavier. En fait c’est très difficile. Mes doigts frappent sans cesse les mêmes lettres. Il y a sans doute un oracle, quelque cause à déchiffrer ; comme si le hasard, ça se méritait, qu’il ne voulait pas se plier à des caprices ; que le hasard était plus difficile à atteindre. On pourrait peut-être écrire comme ça, taper des lettres au hasard, collecter les mots qui tant bien que mal, sortiraient de cette loterie de la frappe. Les assembler, patiemment, sans pensée, sans réfléchir, en composant simplement les associations.
Ça manque probablement de cheval ou de moteur, d’un truc sur lequel monter pour aller vite.

20160209


04H25 dans le silence le plus complet. « Refus d’étagères », me dis-je, confusément en m’éveillant. J’aime bien ces formules obscures qui prennent naissance dans le sommeil et qu’on cueille au réveil ; peu importe. Un peu de somnolence pour un peu de réveil. La pluie m’est témoin. Je me souviens tout à coup de ces règles larges en plastique orange, très souples, qui contenaient en creux toutes les lettres de l’alphabet qu’on pouvait ainsi tracer en en suivant les contours au stylo. Une sorte de règle pochoir. Je cherche le mot qui désignait ce plastique, ce genre de plastique, synthétique, cristalline, je vois très bien ces règles larges, pas très pratiques à utiliser, fastidieuses, acrylique, je pense à acrylique, des règles en acrylique. Est-ce que cet outil existe encore, en vend-on encore, translucide acrylique. Qu’il fallait tenir fermement sur le papier, et tracer une lettre après l’autre. Traces du rêve au moi acrylique, voilà.

micro-coupures


Au moins j’aurais été contemporain de quelques trains. Souvent en retard. Mais quel ennui. J’envie ce type qui dort à côté de moi, de l’autre côté du couloir. Mais je me sais capable d’ennui même en dormant. Je me demande si un jour il me viendra l’envie de voyager avec un oreiller. J’imagine un dispositif futuriste : un oreiller grâce auquel, simplement en y posant la tête, on pourrait être transporté partout. On me fera remarquer que. Soudain un tunnel me soulage de la lumière sur ces champs verts jaunes moches. Une nuit opaque de quelques secondes, forcée, qui détend les nerfs. Je réalise que j’aimerais bien parler de rien avec quelqu’un. Mais je ne vais quand même pas réveiller ce type. Et ne plus savoir quoi lui dire. Un hangar gris est peint affreusement d’un paysage de mer. J’échange quelques messages de pouces sur mon téléphone. Mais on est coupés tout le temps. Dans ce train nous allons plus vite que les ondes. Il ne faut pas espérer de messages en temps réel. Je remarque que je me suis justement coupé ce matin, je crois peut-être avec mes clés en partant, au pouce droit, à la phalange. Pâle ange. Non. Ma conversation est soumise au caprice du réseau vacillant. J’imagine une conversation, réelle, dans laquelle on serait coupés par une mauvaise qualité de l’air ou même, de l’écoute. On ne verrait soudain plus que les lèvres de l’autre bouger. Ce serait reposant souvent inquiétant. Pourquoi pas hein. Le train a un peu d’avance, ça me contrarie, plus rien n’est logique. Je n’ai aucune expérience en la matière à transmettre. Je suis plus familier des retards. Les miens. On nous arrête, à cause de l’avance. Où nous sommes, je lis voie a, voie b, repère x ; oh je descendrai plus tard, au prochain quai, le dernier quai au possible. Des gens sortent l’air méfiant avec leurs bouteilles en plastique vides. Le plastique m’a parfois un air si précieux. C’est comme un rythme dans les mains qu’on suit sans le savoir.
Je pense au corps abandonné. Endormi peut-être encore. Sur le lit. Abandonné absent. Pâle ange, oui. Le dos bouge un peu, chair lointaine, composant l’absence. L’absence de réponses. 
Le train repart.

Par la fenêtre, je défais l’image, en regardant seulement la perspective. Je voudrais la désapprendre, et que mon regard soit plat. Je décompose l’image avec mes yeux, je l’aplatis, je retourne à des temps très anciens. Puis je réalise que je peux écrire ce que je veux en utilisant cette manière.
J’essaie, j’essaierai ce plat des mots, s’il fait mal ou bien.

reste


car de chaque nuit il y a un reste
c’est comme si je la repassais à l’envers pour en entendre tous les sons.
une histoire d’un ton noir, de pavillon désert où se chuchotent les badinages de la plus capitale importance.
vers le matin, il y a ce moment où comme bouillent les pains frottés de nos ventres, ensemble.

il y a ce moment où tu es tellement là, intensément, te tenant, dans le retrait calme d’une patience refaite.
déterminant l’écart entre le désir et la forme absente.

et dans le langage et pendant toute une journée seront passés en fraude entre nous des noms d’animaux, de lieux, un décompte de kilomètres, dérisoire ; un restaurant aux vitres fumées, des descriptions encore imprécises de baisers, l’ouverture d’une page au hasard sur le mot myrtille, qui veut à toute force dire autre chose.

et à cette heure la plus tardive, après ton départ, je ferme les yeux quelques instants, la main sur le front, reposant tout entier sur mon coude, mal assis, le dos de biais, penché vers un peu de sol (« sol »…), et j’arrive à retourner, à me retrouver quelque part où j’ai déjà été, où j’avais même peut-être oublié que j’étais.
je reconnais l’espèce de figue qui pourrissait par terre et que je n’avais pourtant aperçu qu’un dixième de seconde il y a dix ans de cela et sans le savoir, sans même l’avoir remarquée.
et pourtant elle me parla alors de toi que je ne connaissais pas encore.
ou bien reconnais-je toute une scène, ou tel dos croisé une seule fois, ou l’amère lumière d’un jour oublié, ou bien ce Paris d’il y a vingt ans, peut-être d’avant-moi.
telle minute sonne juste et je m’avance, je fais tinter quelques pièces dans ma poche. je ne sais plus de quel acte je suis. je cherche partout, à cette heure enfuie, quelqu’un à qui offrir une cigarette.

mais, j’ai approché ton front, c’est une certitude qui m’étreint. je me sens peint, peint par toi dans le regard. tout est aigu comme le terrible beau qui vient, et à la fois très précis comme l’entrebâillement d’un coffre très ancien, précieux, le couvercle qui tourne pour s’ouvrir comme le sexe d’un matin inédit.