days of —

(fuite à travers janvier)

comme les jours sans intérêt en prennent un, à les écrire.
c’est tout à fait
fascinant
Polka
électro
magnétique
J’aime les après-midi, les après-midi oisives. Il en faut, des après-midi presque oisives, pour raconter des après-midi oisives.
frôlé dans la figure une fausse branche d’arbre qui servait de décoration. du bois dans le visage, sans doute du faux bois de ville.
mon penchant à décevoir

faux oisif

mots de peu

on parle de choses et d’autres comme souvent et c’est parfois agréable comme ne pas faire les choses bien c’est de passer d’une chose à l’autre on n’y pense pas assez souvent ça commence toujours comme ça, « être présent à l’intérieur » comme un oiseau furtif

cacher des choses dans peu de mots

Paris vide et idiot L’Avenue de l’Opéra un peu plus sombre Que le reste de la ville La nuit ne sait jamais Comment elle s’appelle Quel nom du jour elle porte, et si elle a déjà basculé Une nuit qui voudrait être d’un autre jour Où personne n’attend personne Pas mal de chaises vides Me retourne vers les dévisages
Nos deux Taxis se croisent comme des divinités accordées

ne même pas comprendre. une chose simple. un nom qui s’efface. ou plutôt qui s’inscrit. sur une pierre froide. nos ventres retournés. brisées nos âmes. l’amer rend place. quand et quoi. inquiète terrasse. j’irai plus tard. mais où? caresser les plumes de couleurs. quoique rétives. danse des retranchements. tout se bouscule, les mots ne veulent pas faire de sens. ils s’imbriquent juste plus ou moins, se heurtent

j’ai effacé les phrases d’hier. comptant en trouver d’autres en-dessous.
j’ai remplacé chaque mot, l’un après l’autre. par celui qui était juste  caché dessous. opérer substitution à défaut d’autre chose. j’ai gardé le silence deux jours. oh ça ce n’est pas si exceptionnel. je savais qu’ils allaient beaucoup parler. j’ai gardé le silence deux jours. oh ça ce n’est pas si exceptionnel. mais le silence lui-même n’y suffisait plus. c’était vouloir se lever sans y parvenir. je mesure mal tout ce qui me sépare de tant de choses, pourtant, je le mesure dans le manque. je suis aussi seul que le pianiste qui termine de jouer, se retourne, et voit qu’il n’y a personne, que tout le monde est parti. tant d’essouflements, alors qu’on est assis
voilà, le monde s’est retiré à nouveau. plus personne ne s’enquiert je suis seul et m’inquiète

je n’ai pas envie de faire la chasse aux idées

et j’ai l’intérieur comme un frigo

Mais, il, lui, est toujours là, penché sur ses mains grelottantes de beauté

exercer les mots à déserter   le sens
la rue Lord Byron, un vendredi soir /

la traverser comme un ventre

depuis quelques jours, le piano de la voisine se fait plus lent, plus mélancolique. je n’entends plus non plus ces éclats de rire qui ponctuaient la journée. les portes ne se ferment plus avec la même légèreté qui caractérisait ses allées et venues Sa main
s’éternise
son
tempo se
fige

un soir pas grand chose se sentir un peu liquide, au loin, sans pouvoir faire signe à quiconque de la main
de temps en temps, je relève le visage, vers l’absence de visage

une horloge confirme, merci les machines

beautés_banales, paquet de carton


2012-1222-22-55-03Je n’avais rien à faire de précis, ce soir là, car ça allait être le repas de noël, le réveillon. Tout le monde ou presque s’agite, mais je n’ai qu’à traîner, c’est pour moi le jour le plus oisif de l’année, à rester devant les portes, les stations de métro, les pharmacies. J’étais parti faire des courses, comme les autres, mais pas dans le même rythme ; sans urgence, simplement pour imiter leurs faits et gestes ; je profite ainsi d’une sorte de solitude un peu fabriquée, composite, et surtout, j’observe ce qui cloche chez les gens, car c’est ainsi que je peux les aimer. Je voulais me frotter à leurs agissements incompréhensibles et enviables, j’aime bien emprunter les gestes parfois ; c’est le charme trompeur de l’horizon qui me bouscule.
Je me décidai à acheter des surgelés, car d’un coup les magasins allaient fermer ou manquer de stock, comme moi d’occasions, d’idées et de mots.
Mais il ne faut pas trop tarder, c’est l’heure où tout est pris de court, tout le monde s’est déjà retiré. Une femme devant moi à la caisse (visage et chevelure en retenue, air retranché, manteau épais en peau de vierge), avec un paquet de pommes de terre rissolées. Ce genre de paquet rectangulaire comme un pavé de carton doré, poids 450 grammes. J’aimais cette précision fascinante des grammes, mentionnée partout sur les objets. Mais le caissier lui fait remarquer que le paquet est déchiré : effectivement, un enfoncement en balafre court tout le long de la face principale du paquet. Blessure non pas superficielle mais déjà profonde, il est possible d’apercevoir les petits cubes glacés à l’intérieur, car ils n’y sont pas emballés par un sachet plastique qui doublerait leur protection.
Ils sont oui nus dans leur emballage de carton, et moi je suis juste derrière elle.
Il n’y a plus personne d’autre. Le mot rissolé m’avait toujours paru très obscène, comme une sorte de transpiration trop abondante en public. Je m’étonne : va-t-elle manger ça ce soir, jusque quelques pommes de terre rissolées ? Je l’imagine assise au coin de sa table de cuisine en plastique, en robe de chambre bleu-banal, rêvassant, comme dans un Matisse mais beaucoup plus cru. J’ai très envie de lui demander, mais bien sûr, je n’ose pas. Alors, elle vit probablement seule, n’a pas de famille. Tout comme moi, aucune urgence ne semblait la tenir.
Mais voilà qu’elle refuse la suggestion du caissier : elle ne veut pas échanger son paquet abimé, elle tient absolument à acheter ce paquet-ci. Sa réaction étonne tout le monde, c’est-à-dire le caissier et moi, qui ne disons rien. Je l’observe encore plus attentivement, j’aimerais savoir davantage de choses à son sujet, sa vie. Je caresse brièvement l’idée de lui proposer de dîner avec elle. Mais son visage me semble tellement escarpé, et elle ne comprendrait pas que je puisse être sans arrières-pensées.
Un instant passe sans se briser, et puis le caissier prend le paquet délicatement et fait retentir le bip de la caisse et elle sort. Je l’observe s’éloigner, avec en tête cette question qui m’obsède, cette déchirure de carton dont elle ne souhaitait pas se séparer. On peut parfois tellement aimer de ces choses.

Tout un mécanisme compliqué de rouages invisibles semblait agir autour de moi. Travaillant à me soustraire aux doutes, une musique se mit en route, transparente. La femme, qui attendait au feu rouge, traversa la rue quand le feu changea de couleur et s’éloigna, sans presser le pas, avec son paquet de carton tenu comme elle le ferait d’une précieuse pochette de soirée qui contiendrait toute son âme presque enfermée. Nous avions nos rôles, nous avions fait notre travail, qui ce jour était de nous croiser. J’avais toute confiance en la suite, malgré les apparences.

froid de personne


c’est le froid de personne. je regarde souvent la rue vers une ou deux heures du matin, par la fenêtre. quelque chose de fascinant, car rien ne va bouger pendant cinq, six heures. il suffit d’observer quelques minutes pour avoir un aperçu de la nuit en pause longue. je prends soin du décor minimal. on sent bien que le froid cherche à s’abattre sur les passants, mais il n’y a personne. je devine sa rage, je le vois parcourir les rues noires. on dirait un concours d’âmes mortes. parfois une ou deux rares silhouettes pressées, dont on ne distingue rien, juste une forme un peu pliée en trombone, qui avance.
et moi, qui me sens libéré pour quelques heures, je compose avec la fatigue et une lucidité tremblante, qui ouvrent un canal inespéré. c’est comme une rançon sur le rien, sauver quelque inconnu dont vous avez à peine entrevu le visage. ça peut me prendre toute la nuit, jusqu’aux premiers camions. mais c’est le seul moment où je peux inventer un peu l’invisible, le rendre palpable, élastique.

l’image d’un soir


tout à l’heure, j’ai un peu marché dans le quartier, je longeais une longue rue, je n’en venais pas à bout. puis il ne fut plus qu’à quelques enjambées. j’ai continué, car je voulais savoir si je reconnaissais l’endroit. la rue se finissait par une place. or, il m’apparut que c’était un endroit que je n’avais vu que la nuit, dans une espèce de désolation, cette tristesse que peuvent avoir certaines rues, pour toujours, sans que ça n’ait aucune chance de changer jamais. je l’ai reconnue, elle était plus banale, sous le jour, avec des gens qui passent, qui font leurs courses. je n’étais ni en retard ni en avance, car je n’allais nulle part, j’allais juste « au bout de la rue », comme on dit, pour voir. l’endroit n’était pas si effrayant que ça. puis je suis allé m’asseoir dans un café pas loin. j’étais souvent passé devant sans m’y arrêter. il y avait deux femmes plutôt âgées, seules, chacune dans leur coin. elles ne téléphonaient pas. elles fixaient simplement le cercle liquide qui stagnait dans leur tasse. l’une d’elles raclait le sol de son pied, sans s’en rendre compte, c’était le seul bruit avec celui de la machine à café qui feulait ou celui des soucoupes que le barman empilait inlassablement. à un moment, elle s’est rendue compte du bruit qu’elle faisait, elle a semblé avoir un peu honte, ou en être désolée, et elle s’est immobilisée. moi j’ai un peu regretté ce bruit, je m’y étais déjà habitué, alors que tout passe si vite. je suis resté un long moment, car il n’y avait pas de musique ni d’écran télé. et puis je voulais partir après ces deux femmes seules, je voulais être sûr qu’elles partiraient, qu’elles rentreraient chez elles, qu’elles n’allaient pas être abandonnées ici pour la nuit, et ainsi depuis des années. comme je m’y attendais sans trop savoir pourquoi, elles sont parties au même moment, à quelques secondes d’intervalle. elles sont parties en direction de la longue rue que j’avais suivie, et moi c’est du regard que je les ai suivies, jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans la nuit qui maintenant était descendue sur nous trois.

trompe-l’œil


Sauver la journée, par quelques lignes, parce que le réel n’a fait que décevoir, aveugler, décourager, par l’accumulation incessante de contrariétés même pas décisives, simplement par la petitesse, le décousu en toutes choses, comme si votre envie de bricoler était rendue impossible, du fait d’outils trop grands pour les pièces à manipuler.

Se déposer, à défaut de me reposer. Car je sais, que dans un double fond qui échappe à la vue, à la conscience, il y a un dépôt, secret, peut-être dérisoire, peut-être inestimable, qui se fait, qui s’escamote encore, une valise prête pour le jour où je la découvrirai.

Je suis sorti sur la rue à l’heure où les gens dînent, où les magasins ferment, il y avait cette pluie et quelques touristes trop peu vêtus, ils hésitaient en regardant les plaques, je me suis mis sous le store d’une joaillerie fermée (impossible d’y acheter un brillant, toujours vouloir acheter un brillant devant la grille fermée d’une bijouterie), je m’y suis mis pour regarder, être entre deux rues, regarder, je ne sais pas, il n’y avait pas grand chose, la pierre qui ne brille pas, quelques marcheurs, l’épicerie vide, la ville au ralenti ; et pendant quelques secondes, quelque chose, une impression très ancienne, est repassée dans ma zone de trouble, en suspension à hauteur de mes yeux comme un drône. J’ai pu la fixer un instant, la respirer seulement, il était impossible de faire appel aux mots ou aux images, je sentais que ça allait faire fuir encore plus vite la sensation. Il n’y avait rien à en dire, il fallait composer avec ce pauvre clignement, une apparition de rien, cette basse tension, cet impossible à dire, une ruine, ce genre de ruines dans lesquelles on déambule sans même d’abord le savoir et qu’on ne remarque qu’en en sortant, plutôt qu’on ne les admire de l’extérieur avant même d’oser y entrer.
Il me semble que la sensation était logée, vibrante, dans les coins de mon champ de vision, qu’elle en saturait les teintes, et qu’elle entrait en collision avec le souvenir de quelque chose qui lui ressemblait, comme deux calques approximatifs, à des années de distance.

J’ai toujours cette envie de me retourner, pour essayer de sauver quelque chose, entrevoir in extremis un visage derrière mon épaule, je cherche la coïncidence de l’occurrence unique, l’encore jamais meurtri, une patience de pierre, un tour de passe-passe, l’illusion incisive.


tout est vrai


Il y avait des rues désertes et des rues pleines. Mais Paris me semblait vide, j’ai eu plusieurs fois cette impression ces derniers temps. Sinon vide, très ralentie, cathédrale. Je ne sais pas, question de moments, de carrefours.
Peut-être que quelqu’un n’a pas encore joué son coup.
J’ai trouvé que les mannequins étaient un peu tristes dans leurs vitrines, je ne sais pas, question de circonstances d’un premier jour de soleil. Le soleil porte toujours déjà la trace de sa disparition. Et peut-être avaient-ils tout simplement envie de sortir à la lumière. Il y avait beaucoup de robes, j’ai remarqué les robes en premier, bien avant l’air des mannequins dont j’aime toujours le beau visage plastique. Il y a tant à écrire sur les robes. Mais cela, pour commencer : les bruits multiples des robes.

Dans une galerie. Un homme perplexe devant un tableau se demandait à quel moment les personnages allaient y entrer pour y figurer. Il regardait et disait à voix mi-basse, désarçonné : « les personnages, où sont les personnages ? »
Il ne savait pas que je l’entendais, ou bien s’en foutait, ou il savait que j’allais réutiliser sa phrase.

Moi aussi, j’étais dans cette même galerie, et une femme est venue me serrer la main. C’était la peintre, elle aimait comment je regardais ses tableaux. On s’est observés pendant quelques minutes, j’ai essayé de la voir comme à l’instant je regardais ses peintures. Du reste elle portait un parfait maquillage, avec de beaux yeux de peintre qui imaginent tout. Pendant qu’on se dévisageait, les tableaux nous regardaient nous taire.
Il y avait aussi d’autres tableaux, très noirs : des femmes en robes sombres, et toujours de dos. Vraiment.

Me revient quelque chose que j’ai entendu, aussi. À une terrasse de café, je crois ? Ça me paraît quand même un peu bizarre. Ou alors c’était dans un rêve, franchement, là, je ne sais plus du tout. Mais je vois bien ces deux types. Ils parlent d’avocats aveugles dont les réunions se passent dans le noir. Il y a des sous-entendus qui m’échappent.

Je me sens comme soulagé de vidéos que je n’aurais pas regardées (sentiment un peu confus, mais c’est ainsi) ; à la place j’ai regardé des photographies de Robert Walser.
J’aimerais bien avoir le portrait de Robert Walser peint sur un oeuf.

J’imagine et envisage d’écrire une « Histoire du Cinéma les Yeux Fermés ».

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures…

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures, je l’entends quand je suis chez moi à travailler, quelqu’un passe dans la rue en poussant une sorte de cri guttural, qu’il est difficile d’identifier et de décrire. je dis “cri” par défaut, râle n’irait pas non plus, il n’y a pas cette sensation d’excavation, de faille, de souffrance, que possède le cri ; ça ressemble plus à un bruit-machine, une machine qui aurait un ventre et une gorge, et qui marcherait dans la rue venant et allant je ne sais où. il me semble que c’est un jeune homme, par le timbre de la voix, plutôt très jeune, même.
le son ressemble à une phrase unique, toujours la même, mais répétée, non pas continûment, mais avec des pauses. une phrase sans variation, poussée d’un seul souffle d’air, une même note, répétée.  je suis incapable de dater depuis quand je perçois ce phénomène.
maintenant j’y suis familiarisé, mais je me précipite encore régulièrement à la fenêtre, par réflexe (et curiosité), pour tenter de voir qui en est l’auteur, car l’effet de surprise subsite toujours à la première seconde de l’incident, aussitôt tempéré par l’habitude. mais je n’ai encore jamais réussi à l’apercevoir, je suppose qu’il marche toujours, être-rituel, sur le côté du trottoir qui est à la verticale de mon immeuble, échappant ainsi à ma vue. et il passe, chaque jour, il a des horaires réguliers, c’est la seule chose que je peux déduire, peut-être rentre-t-il chez lui, je me demande comment il occupe ses heures, d’où il va et où il vient, s’il rentre chez ses parents, où s’il vit esseulé, s’il regarde la télévision seul chez lui le soir, etc.
j’écris ces quelques lignes, mais en fait j’y pense très peu, ce n’est pas une obsession, c’est comme un trait discret sur un dessin, un trait qu’on ne comprendrait pas, mais qui, une fois qu’on l’aurait enfin perçu parmi les autres traits intelligibles, me semblerait essentiel et nécessaire, par une raison inconnue.
je n’y pense jamais, je le remarque seulement quand il passe, quand il crie, les jours où je suis chez moi, pendant la minute que dure ce passage. mais aujourd’hui, c’est dimanche, il y avait de l’air et du soleil, j’ai absorbé ces manifestations par la fenêtre ouverte, et il n’y avait pas ce cri de jeune homme invisible, il m’a presque manqué un instant, j’ai hâte d’être à demain et de l’entendre, parmi la rumeur transparente et limpide, évidente, de la rue vibrante des fins d’après-midi.