Souvenir de la main qui t’a blessé


Nouvelle parue dans la revue Tiers Livre


there isn’t any portrait of Jennie except in my heart

Un homme parle à une femme qui l’a quitté — il se parle à lui-même — et à tout le monde. Il n’y a pas de centre. Il fait un portrait. Il se souvient pour ne plus attendre. Il parle pour ne pas être seulement constitué du silence qui tisse sa toile autour de lui. Il divague dans le vrai. Il monologue, il soliloque. C’est un blues de genre encombré fait de mots qui viennent trop tard. Tout ça un peu dans le désordre comme on a oublié de se démaquiller. 


Some other time

Je suis face au reflet que la petite glace de la salle de bain, dans sa lumière un peu atténuée, veut bien me renvoyer. On dirait qu’elle consent tout juste à me prêter mon propre visage. Du coup je me sens un peu tremblant, j’ose à peine bouger. Le miroir semble vouloir se mettre à vibrer, en surface, liquide, comme dans ces films de mystères, de deuxième série, où l’on s’endort après trois-quarts d’heure, après avoir davantage essayé de regarder la fille de la rangée devant que le film lui-même. Vous vous faites mal aux yeux, la pénombre remporte le morceau, et le sommeil seul gardera peut-être une infime trace des films d’épouvante qui étendaient leurs griffes sur vos après-midi. Je ne suis pas réveillé depuis très longtemps, j’ai toujours un peu de mal à me reconnaître, au réveil. Oui, pourquoi les gens sont-ils si scandalisés, se retournant démonstrativement dans la rue à mon passage, ou au contraire m’ignorant à petits coups de parapluie dans les tibias ? Je suis plutôt normal, là, seul face au miroir. Je me ferais presque penser à un tableau, un portrait démodé, plutôt de ceux qu’on laisse dans les greniers, retournés contre les murs. Toute la gueule qui se casse, la gueule, triangulaire, féline, air de rien traînant, en retard pour aller où. Pourtant assez vite une grimace, légère, se dessine. Un peu hésitante, car je ne sais pas trop quelle tête prendre face à moi-même. Je cède face à l’image. Je baisse doucement les yeux vers le reflet de mon épaule que je fais entrer tout juste dans le carré de verre et de sable en face de moi, et ça suffit. À cette heure-ci le reste de mon corps n’existe pas, ou pas encore. Je me tiens là, un demi-corps, comme on dirait « prenez un demi-comprimé pour commencer » (et si ça ne va pas mieux, revenez me voir), ou bien comme on prendrait un demi au comptoir alors que ce n’est pas l’heure, les yeux entrouverts. Vaguement regardant le champ reflété de la chambre derrière moi, vide, vide, vide. Cette chambre ressemble de plus en plus à un carton de déménagement. Après, je ne sais plus bien où regarder, à vrai dire, alors en général je baisse les yeux, je me brosse les dents, je sors de la cuisine.

J’ai parfois la tendre envie de dire « en ces temps-là », ou « je me souviens », de commencer par le début, mais il y a toujours quelque chose qui bloque, qui s’étrangle, qui s’enraye. Le monde me semble parfois étroit comme le boyau d’un ascenseur. Si j’avais du coffre, j’achèterais un instrument à vent, j’apprendrais les notes, quelques-unes au moins, et c’est ainsi que je respirerais. Je cherche les mots-clés, la serrure, la lampe pour éclairer. Souvent, on me demande des faits. Mais les faits, c’est ce que tous les matins tu faisais bouillir et que tu appelais du « vrai », et que tu me lançais à la figure. Au moins, ça me réveillait, je n’avais aucun doute sur la question. Maintenant, il y a tant de jours où je ne suis pas sûr d’être réveillé. Je suis obligé d’allumer la radio, de comparer la date du calendrier avec celle du journal de la veille. J’évite d’allumer le téléviseur, je crois qu’il est hanté. Il m’arrive de demander à quelqu’un, un passant, ou une personne dans un magasin, si je peux toucher son enveloppe (peau de chair fragile et orange). D’ailleurs, c’est à ça que me servent les magasins, j’achète assez peu de choses, j’en ai déjà trop et je ne m’en sers pas. De temps en temps je vais me parfumer chez Monoprix, juste avant la fermeture. Je m’approche alors de quelqu’un, je demande prudemment si je peux entrer en contact. C’est la fin de la journée, ils baissent un peu la garde. En général je choisis le front, qui épouse bien la forme de la paume, c’est un écrin, parfois d’une humidité rafraîchissante. Certains acceptent, bizarrement, on trouve de tout dans le quartier. Ce sont sûrement ceux qui ont le plus envie de se parler, et qui font traîner leurs achats dans les allées. Certains même, je le sens imperceptiblement, adhèrent à la main que je ne vais plus tarder à retirer, ils avancent en même temps pour prolonger le contact avec l’écran de leur front, ils penchent légèrement vers moi, je me fais l’effet d’un médium qui endormirait son sujet. Pendant ces quelques instants, plus aucun sens n’est interdit. Les gens n’ont pas toujours cette mesure qui les sépare des autres. Il arrive que je continue ma promenade avec eux dans le supermarché, en discutant des produits et des objets, c’est très agréable, très plastique. Mais bien vite le magasin ferme, et nous devons nous séparer.
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doppelgänger


… quand certaines nuits sans sommeil, nous nous parlions frénétiquement, nous nous trompions, nous confondions le je et le tu, je disais je pour tu, elle répondait tu pour je, mais c’était pas très grave, nous étions sur le lit assis en tailleur, entre nous il y avait souvent un bol de maïs à pop-corn où l’on plongeait nos mains en même temps, elles disparaissaient entièrement à l’intérieur, avalées, nous sentions en dessous nos doigts se frôler parmi les grains, et il n’y avait non plus jamais de ruptures entre nos phrases, nous étions la bouche de l’autre, les phrases s’enchaînaient, continuant l’une l’autre, échappant à nos propres desseins, étrangères en cela que nous ne savions plus qui les avait commencées poursuivies ou achevées, elles étaient en outre ponctuées par l’éclat du maïs transformé en pop-corn dans nos palais dès qu’on l’y fourrait, ça faisait de drôles de bruits en sourdine, et à ce signal un chat noir s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, c’était le troisième point du triangle qui veinait nos nuits. Le chat régulièrement, sans que ses yeux jaunes ne cillent jamais, faisait à peine mouvoir ses pattes en légères et imperceptibles percussions, les soulevant et reposant à peine, en des séquences plus ou moins longues, comme s’il codait du morse, retranscrivant peut-être nos délires qui ne s’attachaient à rien, nous parlions de quoi nous parlions-nous, bien sûr, et sans parler du reste, dessous les tables, nous décrivions souvent par ordre aleph-hébété une lancinante litanie, phylactères voltigeant dans l’air, qui incluaient le décompte exact de nos items corporels, la déclinaison de nos identités multiples, la liste des livres lus et leurs impossibles exégèses, des résumés en trois lignes tronquées de films vus au périscope, le compte de nos dépossessions en progrès, la liste des personnes que nous connaissions et la description précise de leurs vies faits gestes, investissant ainsi un nombre d’existences limite.

Échappant ainsi à nos propres destinées, nous savions qu’en restant face à face, tout bougeait autour de nous mais que nous étions infranchissables, inaltérables comme le diamant.

Nous finissions par nous épuiser et nous endormir brusquement sur le couvre-lit, le chat se retirait en faisant à peine mouvoir le rideau (qui au bout de quelques mois s’était à l’endroit du passage légèrement décoloré) en comblant je ne sais quel trou de la nuit.
Et nous nous réveillions aux deuxièmes matins, comme des étoiles tombées, préparant notre petit déjeuner sans un mot, maussades, nos fréquences encore mal rétablies.

ÂmeNoire


Ce texte a été écrit pour ce livre-hommage à Daniel Darc.


Je vois écrit dans mes notes du 28.02.2013 :

« La mort de Daniel Darc.
Âme noire.
M.E.R.D.E. La tristesse.
*In The Flat Field* »

le soleil m’avait réveillé / je suis sorti / et j’ai marché / 

j’ai pleuré, beaucoup, ô ma grande surprise, ce jour-là, comme à la roulette si j’avais tout perdu, écorché par la peine, et l’impression qui m’en reste aujourd’hui est que personne ne voulait écouter ma vieille tristesse, elle était explosive, maîtresse, je l’ai laissée me prendre, précise et débordante, j’aurais pu mettre les mots, dire pourquoi, mais je ne voulais pas, je préférais de loin l’ébranlement, c’était comme une redécouverte, une momie qui sort de terre

le deuil soudain de tout ce qu’on ne sera jamais, la mort impossible de ce qu’on a pourtant été
l’évanouissement d’un héros de soie ou d’un dieu sale de soi.

Comme souvent, probablement, j’enjolive ou j’invente, je me raconte des souvenirs, je les écris, je les fabrique de vitesse. Mais, la tristesse, bien solide ce jour, je l’ai mâchée tout seul.

Je suis sorti, je ne sais pas, je n’ai plus de mémoire, et j’ai marché, toute la place était prise, grise, prise sous une lumière figée, les lignes étaient brisées, je crois me souvenir qu’il y avait un soleil d’hiver, qui ne me réchauffait plus, j’ai recomposé une figure, et je l’ai posée sur mon visage, elle ne m’allait plus tout à fait, il y avait une petite veine intérieure, un sillon invisible qui en était absent.

Plus tard, j’ai écouté les disques. J’ai regardé une fois encore sur YouTube ce clip de P.A.R.I.S. que j’adore ; me suis maquillé de Nijinsky cet autre phare ; j’ai soufflé la poussière du 45 tours de Cherchez qui porte de la main Darc mon prénom tracé au marker.

Et puis j’ai écouté, à nouveau, Parce Que. Parce que c’était, c’est, un disque précieux, toujours présent, jaloux. Il ressurgit à certains moments, comme un besoin, une échappée, une balle qui brise une vitre, un rappel des faits, un lynx à rebours qui me saute au visage.
Et il a instantanément rallumé une centrale oubliée, ou disons, en veille, tout un fracas de baleines de parapluie qu’on rouvre et qui vous griffe et vous reconfigure.

J’ai fait quelque chose : j’ai éteint la lumière, ouvert les rideaux, je me suis assis, et j’ai avalé le disque d’un bloc comme un sabre japonais

j’ai reconnu le doux coup de couteau de l’harmonica qui lance la machine, oui je me suis assis dans le noir et j’ai écouté et vu dans mon dos des formes, des visages, se rallumer sur les murs de ma chambre
(là seul las des souvenirs affluent)

alors, symétriquement, comme une autre nuit des années auparavant, j’ai mis un walkman, j’ai ouvert la fenêtre, m’en suis approché et je suis sorti, j’ai juste marché dans les rues en écoutant la musique, la tonalité sourde de l’album résonnant parfaitement dans l’obscurité, j’ai vu que les trottoirs, heureusement, ne changeaient pas, produisant toujours ce beau bruit de miroir mat, et savaient encore me conduire au hasard de détours intranquilles,

et j’ai compris que je marchais dans la ville d’il y a tant d’années, j’avais pris ce passage sons et images, Violently Haunted Signal. La musique est une fleur qui crache.

J’ai pensé à « ces années ». Quand cela me revient, depuis l’autre côté, j’ai l’impression qu’il faisait toujours sombre, que le jour se cachait. Des moments très seul, des après-midi ou des soirées entières sans rien faire d’autre que tourner sur le fauteuil du bureau, longer les murs de la pièce, regarder par la fenêtre, et puis sans transition, la foule dans un appartement, les gais concours de mensonges et de salive, les rêves de corps électriques, les prénoms de filles aux lettres calcinées, et toutes ces promesses d’ambiguïté dans lesquelles on pouvait mieux respirer
(où sont-elles ?).

Mes vêtements avaient changé, j’ai marché ainsi, accompagné à mes côtés d’un visage cher, aux joues pâlement roses, avec lequel on regardait le jour arriver, rosée fade, au-dessus des toits, et ses promesses d’ondes brouillées. Notre duo, de larges parts d’improvisation ; comme on se semait et comme on s’aidait ; nos désirs de travestissement, d’un quotidien exceptionnel ; le jeu avec les modes et les codes, et comme on aimait se chuchoter ce qu’on voulait être. Et toute une fabrique d’amertume et de tourments qui se scellait à la soudure de nos lèvres.

Parfois, on se téléphonait pour lancer en même temps Parce Que chacun de notre côté de la ville, on raccrochait et on l’écoutait chacun chez soi, sûrs d’apprendre ainsi quelque chose sur l’autre sans rien dire, nos pourquoi.

À six heures du matin je suis arrivé dans l’ancien quartier. Tout avait changé, j’arrivais trop tard. Je me suis assis au café (il avait changé de nom et d’aspect), et tu n’es pas venu/e. Je sais que personne ne viendra, mais j’attends. Le disque tourne sans fin dans mes yeux, cela me laisse le temps de rêver aux anges véhéments qui se retrouvaient là, à leur panache sur le seuil, à la lenteur partout de l’amour absent, au trouble causé par deux voix se parlant dans le noir, fading émerveillé

l’album avait silencieusement tout absorbé et me le restituait, les nuits de demi-lune ou de complet dépit.

Ainsi pendant des heures j’ai tenu sur la coulée de miel sauvage de ta respiration
arquant la mienne sur des souvenirs encore drus — et la distorsion de la cassette

mais heureusement,
la machine à lumière tourne sans fin dans la nuit sans jamais se consumer

est-ce déjà trop tard, est-ce encore trop tôt
quand le jour viendra, seras-tu encore là ?

Paris, 27 mai 2014


fausse fiction


—1
On m’envoie à l’instant une photo par mail. Rien d’autre dans le message. Je ne sais pas ce que c’est. Il n’y a même pas d’objet dans le courrier, juste un signe typographique, placé là simplement pour occuper le vide ou l’absence de mot. Une image à éloigner les mots. Le seul véritable objet de ce message est cette photo énigmatique.
Je la décris, sans repentirs. Tout m’échappe et pourtant je sens une certaine familiarité. Comme si je l’avais déjà vue, quelque part, possiblement déjà passée sous mes yeux ; d’ailleurs, elle est légèrement floue, comme si elle n’était destinée qu’à passer ; c’est donc sans doute un prélèvement de film. Mais rien n’accroche l’œil, surtout pas la texture grise du noir et blanc. Il y a pourtant quatre personnes représentées, mais la composition elle-même est floue. Ce sont quatre personnages, tous assis. Trois hommes, une femme. Ils sont sur des chaises, et de biais. Les hommes regardent tous vers le bord gauche. Alors que la femme, elle, fixe plutôt le côté opposé, bien que pas tout à fait franchement. Elle est peut-être en train de penser à quelque chose et alors son regard ne regarde pas, ce sont juste des yeux. C’est elle qui est le plus au centre, qu’elle n’occupe pas tout à fait. Les trois hommes tiennent un verre à la main, presque vide, probablement en cristal. On ne distingue pas ce qu’ils boivent, je pense à ce genre de liqueur trop sucrée qu’on goûte du bout des lèvres. Le verre de la femme est posé sur une table qu’on devine. Elle est habillée avec une distinction austère, d’une robe blanche qui laisse ses bras nus. Elle est la tache blanche, les hommes sont la masse noire ; trois noirs pour une blanche. À la différence (discrète) qu’elle porte des gants de soie noirs, jusqu’aux coudes. Les hommes sont en uniforme. La femme a les cheveux attachés, un air sévère. Un collier simple, l’idée du collier. Elle se tient avec une certaine raideur, sans grâce. L’air contraint, ou inquiet. Je crois qu’elle porte un sac, mais c’est indistinct. Elle semble accablée par l’ennui. Je suis incapable de déterminer la provenance ou l’époque de l’uniforme des hommes, 1920, 30, 40… ? [à partir de ce point j’ai continué la description sans l’image sous les yeux] Vêtements d’une toile épaisse et raide. L’homme qui est à gauche de l’image esquisse un sourire un peu mal à l’aise. Il porte un bouc taillé court, des galons sur le col serré de l’uniforme, tout comme l’homme à moustache qui lui fait pendant, à droite de l’image. Le troisième homme, le plus au centre, à la gauche de la femme, est tout comme elle en retrait. Je ne distingue pas ses décorations, bien qu’il semble vêtu du même uniforme. Il a une expression de dédain très nette, sans qu’on sache à qui elle s’adresse. Tout semble indiquer que le point focal ou le point d’accroche de la scène se situe dans le contrechamp ; ils regardent ailleurs. Je suis face à quatre spectateurs, des gens qui s’ennuient, rassemblés là presque par hasard un court moment sur ces chaises. J’essaie de trouver un intérêt à ces gens sans qualités. Le sourire de l’homme au bouc m’irrite, l’air absent de l’homme à la moustache m’inquiète. Celui qui m’intrigue le plus est l’homme dédaigneux, celui qui est à peu de chose près au milieu. Il me rappelle tel acteur américain dans sa jeunesse (inutile de le citer, ce n’est pas lui), et pourtant il m’évoque aussi les films allemands des années 30. Et puis aussitôt j’ai l’impression qu’il pourrait être dans un film contemporain qui reconstituerait soigneusement, et sans affectation, je ne sais quelle période plus ou moins lugubre de l’Histoire. Il me semble que cet homme à l’affût pourrait se lever, sortir son arme et assassiner quelqu’un. Mais… ?

Vieilles impressions données par les films, expérience impalpable de retrouver quelque chose, une connaissance toute dématérialisée de faits, de noms, de références. Une espèce de sensation générale qui serait comme de reconnaître, sans y prêter attention, la caresse d’un vent dans le cou. Qui se cache.

Même si je pourrais avec certitude décrire cette capture encore pendant des heures, à traquer tel infime détail, à déceler ou imaginer les pensées de ces pantins, je dois arrêter. C’est d’ailleurs probablement assez ennuyeux à lire. Mais j’aime bien la tentative un peu vaine de cette description. Il est impossible de « faire voir » l’image, et pourtant, on essaie quelque chose. Non pas de restituer exactement, plutôt comme une forme d’hommage impossible et déçu. Parallèlement, les mots remplissent, saturent l’image, puis la noient et la dissolvent, et font voir autre chose à coups de hache dans la palissade. Cela me fait penser brutalement (et confusément) à cette pratique qui consiste à enchâsser un petit verre d’alcool fort dans une bière et à boire le tout.
Il me faudrait parler de la personne qui m’envoie cette photo, car elle y figure aussi, je suppose. Je la cherche, à vrai dire, depuis le début. Ce mail, sans mots. Ce signe minimal dont elle a rempli le champ objet. Signe minéral. Veut-elle me faire comprendre quelque chose ? C’est peut-être un fragment de notre mémoire commune ; si de telles choses existent (bien sûr qu’elles existent). Nous sommes chacun d’un côté du signe, elle envoie, je reçois. Elle soumet, j’interprète. Je ne sais pas la suite. Peut-être que cela en aura une, peut-être que cela prendra des années. Avant je ne sais quoi, un mouvement. Derrière les rideaux ?

—2
Est-ce un jeu, un message codé. Plusieurs jours après, je tente une recherche en soumettant le fichier image à l’outil de comparaison de Google, l’uploadant pour voir si cette vue est déjà répertoriée, enregistrée dans son grand cerveau malade qui retient tout. Mais je ne la trouve pas. Je m’y attendais, la personne a fait elle même sa capture, je ne sais sur quelles motivations. En revanche, l’algorithme de Google m’envoie ce beau relevé d’images selon lui similaires.

Cette séquence me fascine, tant elle est homogène par sa tonalité lumineuse, hétérogène par son contenu. J’ai beau scroller vers le bas, elle semble ne jamais s’arrêter. J’ai l’impression que le monde entier est là-dedans, plus ou moins équilibré dans ses masses sombres et claires. On devrait donc pouvoir déduire la photo qu’on m’envoie de tout ce défilé d’images « complémentaires », puisque leur somme correspond, d’après Google (ne sait-il pas tout ? — « images similaires », il le dit bien) à cette photo qu’on m’envoie. Je ne sais pas comment il extrapole tout ça, de quelle manière il garde en mémoire et matérialise les données de « ma » photo, pour que ce lien reste encore valide, pour m’en faire une telle mosaïque de formes.
La plastique parle toute seule une langue qui nous échappe.

Tout cela doit pourtant bien raconter quelque chose.

Capture d’écran

Circé

Il dit qu’il baise, il répète ça sans cesse, qu’ils baisent, comme si il voulait s’assurer de quelque chose de tangible, mais pourtant sans cesse disparu, comme s’il avait du mal à y croire, peut-être qu’il baise sans y être, en pensant à autre chose, en enfonçant ses ongles dans la chair de passage, comme on presse le bouton de l’étage dans un ascenseur.
On ne sait même pas de qui il parle, moi je le regarde en me demandant s’il sait lui-même, sait-on jamais de qui on parle vraiment, d’ailleurs. Nous sommes cinq ou six autour de la table, dans le café, face à cette petite pyramide de vanité qui pose ses bras sur cette table pourtant déjà encombrée ; et son envie de choquer est tellement conventionnelle.
Les autres se regardent entre eux, approuvent en ne disant rien, en souriant comme des pares-choc.
On le laisse parler, mais il ne dit plus rien, c’est un rideau sans le vent.

Passe au carrefour une grappe de collégiens qui hèlent en riant les voitures, sans peur, passant à travers, traversant n’importe comment, j’entends les klaxons par dessous les rires, ils trébuchent et n’ont peur de rien. Pour l’instant, eux ne s’occupent que de l’air, et je les envie.

La parole est là disponible, sur la table parmi les verres pas encore vides, mais personne ne la prend, personne n’en veut plus. Elle est un peu sale les traces de doigts on ne voit plus très bien à travers les gens sont fatigués, ils ont la flemme de se lever et de partir, si encore on pouvait le faire sans autre formalités, non il va falloir se dire au revoir etc.
On a parfois déjà dix ans de trop pour tant de choses, l’invisible passe toujours trop vite, quelqu’un pense ça en nous voyant derrière la vitre du bistrot, j’ai croisé ses yeux depuis déjà cent ans.

Et puis mon oeil se dépose sur Circé, la plus jeune de l’assemblée, je la connais à peine, et il me semble d’un coup évident qu’elle a envie de dire un truc mais qu’elle n’ose pas, et j’aimerais bien l’entendre (en plus j’aime bien le ton de sa voix un peu rayée), j’ai comme l’impression que ça pourrait sauver un peu quelque chose.
Circé a un cordon de cheveux qui tournoie et rayonne autour de son front très pâle comme un noeud laissé ouvert, un charme inachevé. Jour après jour après jour, elle presse le bouton de l’étrange ; je ne sais pas grand chose d’elle, si ce n’est qu’elle tient un bar de nuit, et qu’elle étudie une matière scientifique, les probabilités des coups de dés peut-être. Moi c’est un coup d’épée dans la chevelure trop épaisse, ce miel trop compact, gelé, que je projette. Elle a des reflets de mousse sur les joues, elle est très brune, avec un rire en escalier, qu’on n’entend trop rarement mais qui peut vite vous frapper le coude. Et soudain j’ai envie d’être sentimental félé et de sentir sa sueur de près, son odeur sans épines ni couronnes, de lui retirer délicatement son ciré et ce qui suivra, mais j’attends que la piqure passe, et, comme une autre discussion a vaguement repris autour de la table, dans le filet de laquelle ni elle ni moi nous ne sommes englués, je chuchote, droit dans sa direction, concentré, son prénom, pour qu’elle soit la seule à l’entendre, en empruntant le canal direct de ma bouche à son oreille. Elle lève son menton au goût de prune mûre (je suppose, j’anticipe), ça a marché, mon invocation murmurée lui est parvenue, elle bouge un peu la tête en diagonale, le contact ducal est établi. Elle m’interroge, inquiète, me fait signe de silence par le regard.
Un pacte de silence à distance, à propos duquel je ne sais rien.
Je me demande alors un instant si ce pourrait être elle dont il parle (“qu’il baise »), et qu’elle m’intimerait de rester discret, mais quelque chose m’empêche d’adopter ce raisonnement, que j’extirpe comme une écharde d’une autre histoire. Pourtant, ce signe de silence, oui ce devait être elle.

Nous sommes maintenant debout, sous la pluie, plus qu’à trois ou quatre. Circé à ses pieds domine une valise à sangles de cuir, je ne savais pas qu’elle revenait ou qu’elle partait, j’en ressens une légère panique, parce que je ne me sens pas peser lourd face à l’impératif d’un voyage ou même d’un retour, j’ai seulement les mains dans les poches, des poches sous les yeux, mais ça s’arrête là. Je calcule mentalement combien de temps il me faudrait pour courir chez moi et mettre n’importe quoi d’essentiel dans une valise à mon tour, et de revenir, mais le paysage de rue se brouille sans cesse sous la pluie (nous vivions une saison de pluies incessantes), il faut faire un effort et plisser les paupières, et je peux remarquer entre les lignes ondulées de la scène qui nous unit qu’il, lui, lui tient la manche, tirant lâchement dessus, elle résiste et finit par extraire de ses cheveux une longue épingle avec laquelle elle lui laboure le dos de la main, ce à quoi il semble prendre un plaisir certain, les deux arborant un sourire, se mêlant à la conversation générale à laquelle je suis le seul à ne pas m’intéresser. Mon regard est sans cesse attiré par sa main à elle, l’épingle dans la chair de l’autre, je crois que le sang se mêle à la pluie si bien qu’elle l’emporte et l’efface sans cesse, plus forte, je ne suis plus sûr, peut-être lui caressait-elle seulement le dos de la main, languissante.

Flashes

Nous sommes dans le noir, depuis plusieurs heures. La lumière s’est éteinte, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas entendu d’ampoules claquer, ni de plomb sauter.
Mais le noir s’est allumé devant nous, comme un champ de pensées.
Nous sommes restés assis, comme si de rien n’était. Mais nous sommes en général toujours comme si de rien n’était, à croire qu’effectivement, rien n’est. À part nous, affamés, tristes, repus, selon ; mais toujours un peu ne valant rien. On attend la mue ou quelque chose comme ça, à force de peau.
Nous sommes patients et n’avons pas besoin de grand chose. Une forme de complicité un peu fatiguée et duelle nous rassemble. Nous sommes mutuellement la forme que nous façonnons, les mains autour du corps de l’autre tournant à vitesse régulière. Sculptures humides et monochromes. Déjà très anciennes, peu dupes.
Non pas que nous ne ressentions rien, mais plutôt faisant comme si. Aux yeux des autres. Entre nous, c’est différent. On n’a pas besoin de faire croire. Pourtant on ne s’est pas avoués si c’est parce qu’on ne croyait qu’en nous, on bien parce qu’on n’y croyait pas du tout.
Peu importe, tant qu’on reste au même niveau.
Nous. On. Comme les deux verres qui se vident.
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