la grande banalité


c’est-à-dire que je n’avais personne à qui m’adresser. j’avais envie de parler, de raconter quelque chose à quelqu’un, les circonstances d’un récit. quelqu’un à qui l’adresser. je n’ai parlé de cela à personne, je n’avais personne en face. je ne voulais pas parler au hasard des rues. je souhaitais plus que tout dire quelque chose à quelqu’un en regardant ses yeux, suivre, croire moi-même à ce que je dirais en regardant simplement le reflet de ses yeux s’intensifier ou juste varier, vivre. voir dans son regard, les inflexions du récit, au contact de l’oeil fluide, la sécrétion de l’histoire. mais je n’avais personne à regarder ou à parler. en un geste de désarroi, mon cou se tournait à gauche et à droite, je crois qu’on pouvait lire une forme de détresse dans le mouvement de mes paupières car j’étais un train au heurtoir, j’allais encore devoir rester en travers de ma propre gorge. les mots n’étaient pas encore là, et ils étaient déjà morts. je ressentais une sorte de dégoût de la solitude comme un acide trop fort qui la rongerait même. il y avait toute cette banalité qui me découpait les mains, qui me faisait une robe trop grande. tout était hésitant, je pensais avec des fautes entre les articulations. dans ma tête il n’y avait plus que des tirets, des pointes, des virgules et des injures. la journée était presque finie. mais de quelle manière continuerait la vie alors que tant de choses finissaient, le soir ? car le soir n’était jamais une promesse. je sentais une tension, quelque chose de grave se passer. je savais que c’était perdu, que personne ne m’aurait attendu. il y avait pourtant grand bruit autour de moi. j’étais comme une imprimante sèche, je ne savais pas si à la prochaine occasion, j’aurais encore cette faculté de parler. peut-être ne ferai-je plus qu’un son de caddie grinçant, la prochaine fois que j’ouvrirai la bouche, et que la brune qui fait peser ses légumes devant moi ne saura réprimer un rire que j’entends déjà et pour lequel il n’y aura jamais de péremption.

postales


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j’ai en face de moi une carte postale en relief, d’un œil qui cligne à l’infini — tant qu’on le regarde en balançant un peu la tête. tant qu’on regarde, tout cela tient.
comme une soucoupe tient ensemble toute la succession des tasses et tous les après-midi d’hiver —
l’ébrèchement, c’est ta lèvre qui tremble —
je reviens de quinze jours ailleurs et depuis hier je m’active à faire le vide, j’ai besoin que les heures me passent sur le corps. je me secoue de la poussière comme un corps se réveille dans un film d’épouvante, sortant d’un buisson ou d’un tas de feuilles mortes où il a dormi cent ans.
j’ai senti différentes épaisseurs d’une chevelure, dans une cage d’escalier entièrement plongée dans une gelée noire. mais, était-ce bien cela ? Ou l’indécence à fils perdus d’un tableau électrique ?
je voudrais manger de la peau d’oignon — car c’est un signe de génie —
comme je ne peux pas prendre le monde dans mes bras, ils restent ballants —
et les avocats, dans la panière à fruits de fer rouge, restent durs, prisonniers de leur entêtement d’écailles, jetables —

Cartes postales, vues érotiques :
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reste


car de chaque nuit il y a un reste
c’est comme si je la repassais à l’envers pour en entendre tous les sons.
une histoire d’un ton noir, de pavillon désert où se chuchotent les badinages de la plus capitale importance.
vers le matin, il y a ce moment où comme bouillent les pains frottés de nos ventres, ensemble.

il y a ce moment où tu es tellement là, intensément, te tenant, dans le retrait calme d’une patience refaite.
déterminant l’écart entre le désir et la forme absente.

et dans le langage et pendant toute une journée seront passés en fraude entre nous des noms d’animaux, de lieux, un décompte de kilomètres, dérisoire ; un restaurant aux vitres fumées, des descriptions encore imprécises de baisers, l’ouverture d’une page au hasard sur le mot myrtille, qui veut à toute force dire autre chose.

et à cette heure la plus tardive, après ton départ, je ferme les yeux quelques instants, la main sur le front, reposant tout entier sur mon coude, mal assis, le dos de biais, penché vers un peu de sol (« sol »…), et j’arrive à retourner, à me retrouver quelque part où j’ai déjà été, où j’avais même peut-être oublié que j’étais.
je reconnais l’espèce de figue qui pourrissait par terre et que je n’avais pourtant aperçu qu’un dixième de seconde il y a dix ans de cela et sans le savoir, sans même l’avoir remarquée.
et pourtant elle me parla alors de toi que je ne connaissais pas encore.
ou bien reconnais-je toute une scène, ou tel dos croisé une seule fois, ou l’amère lumière d’un jour oublié, ou bien ce Paris d’il y a vingt ans, peut-être d’avant-moi.
telle minute sonne juste et je m’avance, je fais tinter quelques pièces dans ma poche. je ne sais plus de quel acte je suis. je cherche partout, à cette heure enfuie, quelqu’un à qui offrir une cigarette.

mais, j’ai approché ton front, c’est une certitude qui m’étreint. je me sens peint, peint par toi dans le regard. tout est aigu comme le terrible beau qui vient, et à la fois très précis comme l’entrebâillement d’un coffre très ancien, précieux, le couvercle qui tourne pour s’ouvrir comme le sexe d’un matin inédit.