Sarah Altmejd


2015-0131_sarah_altmejd_04016b
je t’aperçois et j’ai tout de suite le souffle coupé. beauté non-diffuse, brute, la question ne se pose pas. chercher sans réponse. il suffit de trouver une manière, une façon (main, faire). une sorte de panique des sens. mal faire. fuir la foule, foraine. bousculades. démesure de tout ce qui est perdu. soudain je comprends quelque chose. de l’ordre des penchants. je ressens cette émotion si particulière où le ventre est comme traversé par un souffle qui emporte. une sorte de lyrisme totalement invisible, intérieur, puissant, et qui me porte. histoire qui s’est retinée. tirée par les cheveux. qu’on répète à défaut. la beauté débordant de l’œil unique, amas de couleurs éventrées. qui me rentre par les yeux. beauté de l’action précise, physique, de chaque rayon porté sur les objets. propageant les impulsions chirurgicales et narratives. commandements multiples, sans territoire précis. ce bruit permanent qui me permet la concentration. repartir de rien, sans main devant la lèvre mate. impossible visage de n’importe qui. n’est-elle pas la sœur jamais arrivée. l’incarnation d’un tu qu’on ne prononcera jamais. insoumission, disparition. il faut partir, sans se retourner. je me souviens avoir trouvé si belle ton écorchure au coude, glacis rouge et violacé. un peu de salive pour la faire briller. l’aimée.

la sirène de l’avenue des Ternes


Je ne comprends pas ce langage abstrait dont tu abuses. Les mots ne sont pas des barrières de sécurité.
J’ai l’impression que tes yeux me transpercent. Ton regard rouille.
Le canal que nous empruntons n’est jamais le même, il change avec le lever du rideau sur le jour. Parfois c’est un torrent qui entraîne toutes nos mauvaises raisons, et dans lequel nous sommes projetés l’un sur l’autre, sans aucun contrôle.
Sous le lit se terrent les miels obscurs des avant-hiers.

Il faut que tu me donnes un mot précis, que je comprendrai instantanément, un mot qui soit une chose. Une chose que je puisse voir et toucher. Comme la langue humide que tu passes autour de la mienne. Nous nous embrassons de mots, nous les faisons rouler dans nos deux bouches qui sont comme deux anneaux modulaires et dépendants, pour les mouiller, les sculpter ensemble.
Nous sommes chacun les deux syllabes du mot complet que nous ne prononcerons jamais.

Les gens sont dégoûtés de nous. Les rumeurs montent, à notre passage.
Alors je te laisse dans l’invisible le plus souvent, par honte, par commodité, sauf aux heures fades du matin où personne ne voit personne parce que les vitres sont salies de rêves sans destinations. Ou bien aux alentours des quinze août, parmi les égarés des plages de béton. Là, je ne crains plus de rencontrer ces chefs de service qui repassent leurs chemises de trop près en écourtant leur vie, sans colère.
Marchant à mes côtés, tu te fonds progressivement aux couleurs des façades, j’ai moi-même peine à te distinguer. Au bout de quelque temps, je me retrouve vraiment seul. Je me sens plus léger, je peux aller où je veux sans sentir de regards en poinçon sur ma peau.

J’ai l’adresse d’une sirène qui vit avenue des Ternes. Elle ne sort jamais de chez elle, elle se fait livrer toutes sortes de choses. Quelques personnes viennent la visiter. Elle reste en dessous. Ou alors, elle vous reçoit dans sa baignoire, complètement nue ; je l’ai appelée sirène. Pour lui faire plaisir, je lui apporte des branches et des feuilles mortes, dont elle se frotte le corps dans la baignoire. Ça sent la terre et l’éden. Les feuillages ont l’air de reprendre vie. Je la regarde et l’énigme est : comment t’aimer.
J’ai l’intuition qu’il pourrait se passer quelque chose d’autre, mais nous nous regardons sans rien faire. Mais que faudrait-il faire ? Aucun des nous ne le sait, nous restons avec notre question, sans même la prononcer. Et je ne me vois pas passer ma vie dans une baignoire. Elle aime rester ainsi, dans l’eau. On se regarde, on devise, on fait ensemble quelques grilles de mots croisés, des devinettes dont nous sommes les seules réponses allusives. Je sais que je dois partir lorsque le pincement au cœur devient trop aigu. Elle me regarde, et baisse un peu les yeux. Sait-elle ce qui m’arrive ? J’ai l’impression qu’elle est un peu attristée de mon départ, mais personne ne dit rien. Les paroles nous ont toujours été trop blessantes, chacun de notre côté, je crois. Ainsi, nous ne pouvons partager à peine plus qu’un peu de silence. J’aime entendre le clapotement de l’eau dans laquelle elle gît. Elle sort sa main mouillée, qu’elle pose sur ma cuisse. Ma jambe ruissèle. Ses yeux ont la couleur de l’étain.
En repartant, j’emporte quelques écailles sur la peau.

Vers la fin du jour, j’épouse toutes les ombres silencieuses que je croise sur les parapets des ponts de la ville. L’une après l’autre, je me mets dans leurs formes noires, au point d’inquiéter leurs propriétaires. Mais mon air de rien les rassure bien vite, je ressemble à chacune d’elles.

Une jeune femme marchait avec un oiseau sur l’épaule. L’oiseau parlait quand on lui grattait le sommet du crâne. C’était une attraction venant d’Espagne. Il racontait l’avenir dans sa langue d’oiseau. J’avais l’envie de les suivre jusqu’au nord de l’Europe, quitter cette ville suintante, hideuse sous sa beauté dépassée.

Quelqu’un hier soir a murmuré quelque chose à mon endroit, lorsque je le dépassai. « Parlons », ou « Partons », je n’ai pas bien compris. Pour l’agréer, j’ai voulu parler, mais il est parti. Alors j’ai commencé à partir aussi, et il s’est mis à parler. Je suis revenu vers l’individu en parlant, il s’est éloigné. Après quelques minutes de désarroi, sous les regards moqueurs des rares passants, je me suis éloigné pour de bon, avec le poids des regrets qui grandissait sur moi.
J’ai senti le regard lourd de menaces des gardes du Palais des Injustices devant lequel, chaque soir, je me retrouve à passer.

doppelgänger


… quand certaines nuits sans sommeil, nous nous parlions frénétiquement, nous nous trompions, nous confondions le je et le tu, je disais je pour tu, elle répondait tu pour je, mais c’était pas très grave, nous étions sur le lit assis en tailleur, entre nous il y avait souvent un bol de maïs à pop-corn où l’on plongeait nos mains en même temps, elles disparaissaient entièrement à l’intérieur, avalées, nous sentions en dessous nos doigts se frôler parmi les grains, et il n’y avait non plus jamais de ruptures entre nos phrases, nous étions la bouche de l’autre, les phrases s’enchaînaient, continuant l’une l’autre, échappant à nos propres desseins, étrangères en cela que nous ne savions plus qui les avait commencées poursuivies ou achevées, elles étaient en outre ponctuées par l’éclat du maïs transformé en pop-corn dans nos palais dès qu’on l’y fourrait, ça faisait de drôles de bruits en sourdine, et à ce signal un chat noir s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, c’était le troisième point du triangle qui veinait nos nuits. Le chat régulièrement, sans que ses yeux jaunes ne cillent jamais, faisait à peine mouvoir ses pattes en légères et imperceptibles percussions, les soulevant et reposant à peine, en des séquences plus ou moins longues, comme s’il codait du morse, retranscrivant peut-être nos délires qui ne s’attachaient à rien, nous parlions de quoi nous parlions-nous, bien sûr, et sans parler du reste, dessous les tables, nous décrivions souvent par ordre aleph-hébété une lancinante litanie, phylactères voltigeant dans l’air, qui incluaient le décompte exact de nos items corporels, la déclinaison de nos identités multiples, la liste des livres lus et leurs impossibles exégèses, des résumés en trois lignes tronquées de films vus au périscope, le compte de nos dépossessions en progrès, la liste des personnes que nous connaissions et la description précise de leurs vies faits gestes, investissant ainsi un nombre d’existences limite.

Échappant ainsi à nos propres destinées, nous savions qu’en restant face à face, tout bougeait autour de nous mais que nous étions infranchissables, inaltérables comme le diamant.

Nous finissions par nous épuiser et nous endormir brusquement sur le couvre-lit, le chat se retirait en faisant à peine mouvoir le rideau (qui au bout de quelques mois s’était à l’endroit du passage légèrement décoloré) en comblant je ne sais quel trou de la nuit.
Et nous nous réveillions aux deuxièmes matins, comme des étoiles tombées, préparant notre petit déjeuner sans un mot, maussades, nos fréquences encore mal rétablies.

Un léger flou


j’étais chez l’ophtalmologiste. j’étais pile à l’heure, moi comme l’horloge de ce jour. j’ai remonté la rue, passant devant la villa italienne, l’Institut en travaux (dont j’ai aperçu la cantine où j’avais mangé, une seule fois, il y a bien longtemps, avec quelqu’un qui avait littéralement partagé son propre plateau-repas avec moi, sous l’œil suspicieux et même les remarques acerbes des employés). c’était la deuxième fois que j’allais en visite chez cette ophtalmologiste, j’ai reconnu l’endroit. dans la salle d’attente il y avait un homme avec des lunettes noires, mais c’est sa femme qui a consulté ; je n’aurais pas imaginé qu’ils étaient ensemble. elle ressemblait à un personnage de roman anglais. il s’est mis à regarder l’heure sans cesse une fois qu’elle fût partie avec le médecin, en soulevant son poignet nerveusement. je suis allé aux toilettes, j’avais bu trop d’eau. il y avait une baignoire et un bidet, placés en diagonale l’un de l’autre. j’ai essayé de ne pas faire de bruit car il y avait une porte commune avec le cabinet de consultation. l’endroit avait quelque chose de sinistre, avec une note comique dans les détails : le presque-rien, le propre-sale. ce carrelage rose. j’imaginai, un instant et avec une légère panique, que le médecin vienne me chercher dans la salle d’attente et que je n’y sois pas encore revenu. que se passerait-il. on me prendrait ma place. mais qui, personne, le type d’après n’était pas encore arrivé. il n’y avait pas de musique dans la salle d’attente. je n’ai pas non plus regardé les revues. je me souviens d’une fille qui allait chez le médecin en avance pour lire les magazines, et qui même laissait encore passer les gens avant elle. l’ophtalmologiste a regardé ma vue. elle faisait tourner sa table équipée d’appareils de mesure. des lettres et des distances, des centimètres. des reliefs. les lettres les plus petites qu’il fallait lire. il y avait à lire, en minuscules caractères, un texte de Descartes (« je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs… »). je devais regarder l’oreille droite de l’ophtalmologiste afin qu’elle regarde au fond de mon œil. elle a sorti un cristal d’un écrin pour regarder derrière le regard. comment est-ce, au fond de l’œil ? y a-t-il des sédiments, des plages, des fuseaux horaires ? peut-être a-t-elle lu toutes mes pensées, ramassées sur un galet, écrites en lettres minuscules. elle a testé les muscles des yeux. elle a sondé la tension de l’œil. trop élevée. à surveiller. elle m’auscultait avec ses gestes précis, calculés, presque économes. et je ne pouvais pas arrêter de penser : « la journée d’une ophtalmo ». et de penser qu’elle répétait et polissait ces gestes tout au long de sa journée. je me demandais à quel pourcentage elle était, à ce moment précis, elle, d’ophtalmologie, et du reste, inconnu. j’étais incapable de déceler, elle enchaînait, elle avait l’air secret que donne parfois la vitesse ou la parfaite régularité, impénétrable. impossible de dire son âge. j’épiais le cabas sous le bureau, à côté du sac à main, en me demandant. si elle avait fait des courses, si elle allait à la piscine ou faire du sport après sa journée de travail. j’ai regardé ses mains, elle n’avait pas d’alliance. j’ai senti l’odeur de la paume de sa main quand elle m’a caché un œil puis l’autre pour un exercice. je me demandais s’il était possible qu’elle me reconnaisse. nous nous voyions une fois par an. elle devait m’avoir oublié, elle m’a retrouvé sur sa fiche bristol. tout était assez clair, elle expliquait bien les choses. elle ne m’a pas proposé de thé ni de biscuits. je n’ai pas vu de boîte en fer-blanc. le dentiste, au moins, vous propose de l’eau, même si ce n’est que pour cracher. regarder le point blanc. la lumière verte. suivre son doigt. à un moment je ne voyais pas les lettres sur le tableau lumineux, il se trouva que c’étaient des chiffres. elle a légèrement revu ma correction de verres. elle faisait tourner sa table octogonale pour me placer devant les appareils auxquels je devais appuyer mon menton et mon front. des appareils de mesure qui me semblaient déjà un peu anciens, de science-fiction dépassée. elle changeait les petites lentilles de verre sur la monture-test, et peu à peu, je voyais mieux, un fin réglage s’opérait entre moi et le monde. pourtant, elle affirmait que cette différence était négligeable. je trouvai cette remarque étrange, presque déplacée, de sa part. en plein cœur de la précision, elle faisait l’éloge d’un flou léger. en me disant ça, sa paupière battait imperceptiblement, clin d’œil qui ne disait pas son nom.

Violette à l’opéra


un soir, croyant bien faire, j’invite Violette à l’opéra.

elle ne trouve rien de plus intéressant et amusant à faire que de balancer des petits bouts du programme qu’elle déchire, depuis le balcon où nous sommes installés, vers le parterre.
le spectacle avait commencé dans le silence de fin du monde qui suit l’extinction de la lumière, et je n’avais d’abord pas remarqué que dans la pénombre Violette déchiquetait son fascicule et l’envoyait en neige fine par-dessus bord. elle avait gardé ses gants, les beaux gants de cuir rouge que je lui avais offerts, et ce fut de voir leur couleur vive s’agiter comme deux petites oriflammes qui attira en premier mon attention. sans qu’elle le remarque, je regardai son visage, un long moment. au point d’en oublier ses mains et leur bricolage. j’évitai d’imaginer les spectateurs qui recevaient les bribes de papier. un instant j’eus l’impression qu’elle utilisait même un petit cutter dont je crus voir briller l’acier. une femme à côté de Violette essayait de lui manifester sa désapprobation en hennissant, toussotant, etc., sans aucun effet. j’espérai qu’aucune autre fantaisie ne lui vienne avec cette lame. je n’avais aucune envie d’intervenir, aucune velléité de la censurer, puisque c’eût été nier tout ce qu’elle m’inspirait, tout ce pourquoi je passai mon temps avec elle, du moins le temps qu’elle voulait bien, par négligence ou faiblesse, m’attribuer.
je voyais qu’elle n’écoutait absolument pas la musique, pas une seule fichue note ne lui entrait dans l’oreille, nous aurions tout aussi bien pu être dans une station-essence, à attendre notre tour, légèrement étourdis par l’odeur du carburant. moi-même, à la regarder, je n’entendais plus rien. je ne comprenais pas le mystère de ce visage, de ce qu’il représentait, depuis à peine quinze jours, pour moi. quand je le regardais, un voile obscurcissait tout le reste alentour. je ne voyais plus du réel que le rai d’une poursuite qui n’aurait laissé que le visage de Violette surnager, se mouvoir en laps, traçant des courbes subtiles. en même temps, j’avais envie de rire, sa superficialité me fascinait et m’énervait alternativement. je songeai un instant à l’objet précieux et rêvé qu’aurait été sa figure vivante montée sur une fine colonne dorée, et posée sur un bureau ou une table basse. ciel ses lèvres, très légèrement bleutées, s’écartant et se fermant…
Violette s’était rapidement débarrassée de son programme, qui devait probablement garnir une voilette, plusieurs mètres en contrebas.
ainsi délestée de je ne sais quelles preuves, elle se calme, atonale pendant un acte, puis s’agite aussi vite que les chanteurs sur scène.
je réussis à la contenir jusqu’à l’entracte, qui la met en joie. elle descend les escaliers de l’opéra comme une demi-déesse en deuil, incubant des virus, attirant l’œil de trentenaires tremblants, me traînant ostensiblement par la main. je sais qu’elle n’a qu’une envie, précise, qui est de boire et de brandir des coupes de champagne.
je la soupçonne de vouloir se faire remarquer, et elle ne me fait pas défaut, elle a choisi un type au bar pour lui renverser son verre sur les genoux en s’excusant. elle est si imprudente qu’elle demande pardon avant même d’avoir exécuté son geste.
dans ce MacDonald de l’avenue Leclerc (elle a une passion pour les hamburgers et plus encore pour les steaks tartares, surtout aux heures les plus tardives de la nuit) aux lumières crues, par la belle loi arbitraire des contrastes, je la trouve plus belle que la diva, dans ses airs de traviata. sous les néons du fast-food, je pense soudain à Violetta Valéry. Violette retourne se chercher une ration de frites. pendant qu’elle est dans la file d’attente, je la vois au téléphone, je me demande instantanément si elle a pris cette excuse pour passer un mystérieux coup de fil ou bien si on vient seulement de l’appeler à l’instant. elle n’a pas du tout l’air de se cacher. je crois que je pourrais quitter les lieux qu’elle ne s’en apercevrait même pas, ou bien qu’elle pourrait s’assoir à une autre table, avec quelqu’un d’autre, comme si rien n’avait existé.
cela faisait deux fois dans cette soirée que je me trouvais à l’observer à son insu, me disais-je, sans rien en conclure.
mais enfin, allait-elle enfin me regarder, moi, à un moment, elle aussi ?
je me fis la réflexion que ses yeux ne se portaient jamais sur moi, bien que me faisant face, par exemple au restaurant ou au café.
dans les bars, déjà un peu ivres, pourtant, oui, son regard s’ouvrait comme une mer rouge.

Circé

Il dit qu’il baise, il répète ça sans cesse, qu’ils baisent, comme si il voulait s’assurer de quelque chose de tangible, mais pourtant sans cesse disparu, comme s’il avait du mal à y croire, peut-être qu’il baise sans y être, en pensant à autre chose, en enfonçant ses ongles dans la chair de passage, comme on presse le bouton de l’étage dans un ascenseur.
On ne sait même pas de qui il parle, moi je le regarde en me demandant s’il sait lui-même, sait-on jamais de qui on parle vraiment, d’ailleurs. Nous sommes cinq ou six autour de la table, dans le café, face à cette petite pyramide de vanité qui pose ses bras sur cette table pourtant déjà encombrée ; et son envie de choquer est tellement conventionnelle.
Les autres se regardent entre eux, approuvent en ne disant rien, en souriant comme des pares-choc.
On le laisse parler, mais il ne dit plus rien, c’est un rideau sans le vent.

Passe au carrefour une grappe de collégiens qui hèlent en riant les voitures, sans peur, passant à travers, traversant n’importe comment, j’entends les klaxons par dessous les rires, ils trébuchent et n’ont peur de rien. Pour l’instant, eux ne s’occupent que de l’air, et je les envie.

La parole est là disponible, sur la table parmi les verres pas encore vides, mais personne ne la prend, personne n’en veut plus. Elle est un peu sale les traces de doigts on ne voit plus très bien à travers les gens sont fatigués, ils ont la flemme de se lever et de partir, si encore on pouvait le faire sans autre formalités, non il va falloir se dire au revoir etc.
On a parfois déjà dix ans de trop pour tant de choses, l’invisible passe toujours trop vite, quelqu’un pense ça en nous voyant derrière la vitre du bistrot, j’ai croisé ses yeux depuis déjà cent ans.

Et puis mon oeil se dépose sur Circé, la plus jeune de l’assemblée, je la connais à peine, et il me semble d’un coup évident qu’elle a envie de dire un truc mais qu’elle n’ose pas, et j’aimerais bien l’entendre (en plus j’aime bien le ton de sa voix un peu rayée), j’ai comme l’impression que ça pourrait sauver un peu quelque chose.
Circé a un cordon de cheveux qui tournoie et rayonne autour de son front très pâle comme un noeud laissé ouvert, un charme inachevé. Jour après jour après jour, elle presse le bouton de l’étrange ; je ne sais pas grand chose d’elle, si ce n’est qu’elle tient un bar de nuit, et qu’elle étudie une matière scientifique, les probabilités des coups de dés peut-être. Moi c’est un coup d’épée dans la chevelure trop épaisse, ce miel trop compact, gelé, que je projette. Elle a des reflets de mousse sur les joues, elle est très brune, avec un rire en escalier, qu’on n’entend trop rarement mais qui peut vite vous frapper le coude. Et soudain j’ai envie d’être sentimental félé et de sentir sa sueur de près, son odeur sans épines ni couronnes, de lui retirer délicatement son ciré et ce qui suivra, mais j’attends que la piqure passe, et, comme une autre discussion a vaguement repris autour de la table, dans le filet de laquelle ni elle ni moi nous ne sommes englués, je chuchote, droit dans sa direction, concentré, son prénom, pour qu’elle soit la seule à l’entendre, en empruntant le canal direct de ma bouche à son oreille. Elle lève son menton au goût de prune mûre (je suppose, j’anticipe), ça a marché, mon invocation murmurée lui est parvenue, elle bouge un peu la tête en diagonale, le contact ducal est établi. Elle m’interroge, inquiète, me fait signe de silence par le regard.
Un pacte de silence à distance, à propos duquel je ne sais rien.
Je me demande alors un instant si ce pourrait être elle dont il parle (“qu’il baise »), et qu’elle m’intimerait de rester discret, mais quelque chose m’empêche d’adopter ce raisonnement, que j’extirpe comme une écharde d’une autre histoire. Pourtant, ce signe de silence, oui ce devait être elle.

Nous sommes maintenant debout, sous la pluie, plus qu’à trois ou quatre. Circé à ses pieds domine une valise à sangles de cuir, je ne savais pas qu’elle revenait ou qu’elle partait, j’en ressens une légère panique, parce que je ne me sens pas peser lourd face à l’impératif d’un voyage ou même d’un retour, j’ai seulement les mains dans les poches, des poches sous les yeux, mais ça s’arrête là. Je calcule mentalement combien de temps il me faudrait pour courir chez moi et mettre n’importe quoi d’essentiel dans une valise à mon tour, et de revenir, mais le paysage de rue se brouille sans cesse sous la pluie (nous vivions une saison de pluies incessantes), il faut faire un effort et plisser les paupières, et je peux remarquer entre les lignes ondulées de la scène qui nous unit qu’il, lui, lui tient la manche, tirant lâchement dessus, elle résiste et finit par extraire de ses cheveux une longue épingle avec laquelle elle lui laboure le dos de la main, ce à quoi il semble prendre un plaisir certain, les deux arborant un sourire, se mêlant à la conversation générale à laquelle je suis le seul à ne pas m’intéresser. Mon regard est sans cesse attiré par sa main à elle, l’épingle dans la chair de l’autre, je crois que le sang se mêle à la pluie si bien qu’elle l’emporte et l’efface sans cesse, plus forte, je ne suis plus sûr, peut-être lui caressait-elle seulement le dos de la main, languissante.

Un collage de Violette


Violette découpe des silhouettes dans des magazines féminins, qu’elle colle sur des feuilles volantes. elle leur dessine des bulles un peu maladroites, dans lesquelles elle m’écrit des messages contradictoires. Je pense à toi. Je ne t’aime pas. Je n’aime que toi. elle a quelques crayons gras avec lesquels elle ajoute et peint d’approximatifs ornements. ou bien elle souligne les bustes, les attributs des personnages accumulés sur la page. elle colle aussi tel ou tel objet qu’elle convoite et dont elle a découvert l’existence dans les pages shopping. elle a de ces après-midi d’ennui qu’elle meuble. elle n’a pas le droit de faire venir des gens dans sa prison dorée du bord de ville, mais elle le fait discrètement, pendant la journée, où elle y est seule. elle vit là dans l’entresol, dans la salle de télévision, à regarder des dvd de films sirupeux qu’elle connaît par coeur et qui ne sont jamais dans les bonnes jaquettes. sa chambre, elle, est au premier étage, d’où l’on voit l’unique arbre de la cour. autour et au pied de l’arbre, il y a toujours des assiettes ou des verres cassés, qu’elle lance, je suppose, quand elle n’a pas envie de faire ou de redescendre la vaisselle. dans le mur de sa chambre, de multiples niches où sont entreposées des breloques diverses, ou bien de menus gadgets. on pourrait reconstituer ainsi les dix dernières années de son existence, toc, brisée. il y a des chances qu’après le film vous accédiez à sa chambre si elle a envie de vous voir de plus près. je me souviens d’une après-midi de décembre passée sur son lit à regarder la neige qui devenait cristal à travers les barreaux de la fenêtre. je n’ai jamais connu personne qui s’employait à ce point et si littéralement à tuer le temps. puis elle a tenu à ce que nous couchions ensemble pendant qu’elle téléphonait à un garçon qu’elle faisait tourner en rond, en lui faisant doucement la conversation. c’est insensé et tristement vrai. je vois encore la physionomie de son visage modifiée à chaque instant par les plaisirs divers qu’elle s’accordait simultanément. plus tard elle m’en fit un collage, où le silence, les gémissements et la conversation de ce jour-là sont remplacés par les paroles de chansons d’emballage qu’elle avait en tête en découpant-collant ses petites effigies de papier glacé.