Souvenir de la main qui t’a blessé


Nouvelle parue dans la revue Tiers Livre


there isn’t any portrait of Jennie except in my heart

Un homme parle à une femme qui l’a quitté — il se parle à lui-même — et à tout le monde. Il n’y a pas de centre. Il fait un portrait. Il se souvient pour ne plus attendre. Il parle pour ne pas être seulement constitué du silence qui tisse sa toile autour de lui. Il divague dans le vrai. Il monologue, il soliloque. C’est un blues de genre encombré fait de mots qui viennent trop tard. Tout ça un peu dans le désordre comme on a oublié de se démaquiller. 


Some other time

Je suis face au reflet que la petite glace de la salle de bain, dans sa lumière un peu atténuée, veut bien me renvoyer. On dirait qu’elle consent tout juste à me prêter mon propre visage. Du coup je me sens un peu tremblant, j’ose à peine bouger. Le miroir semble vouloir se mettre à vibrer, en surface, liquide, comme dans ces films de mystères, de deuxième série, où l’on s’endort après trois-quarts d’heure, après avoir davantage essayé de regarder la fille de la rangée devant que le film lui-même. Vous vous faites mal aux yeux, la pénombre remporte le morceau, et le sommeil seul gardera peut-être une infime trace des films d’épouvante qui étendaient leurs griffes sur vos après-midi. Je ne suis pas réveillé depuis très longtemps, j’ai toujours un peu de mal à me reconnaître, au réveil. Oui, pourquoi les gens sont-ils si scandalisés, se retournant démonstrativement dans la rue à mon passage, ou au contraire m’ignorant à petits coups de parapluie dans les tibias ? Je suis plutôt normal, là, seul face au miroir. Je me ferais presque penser à un tableau, un portrait démodé, plutôt de ceux qu’on laisse dans les greniers, retournés contre les murs. Toute la gueule qui se casse, la gueule, triangulaire, féline, air de rien traînant, en retard pour aller où. Pourtant assez vite une grimace, légère, se dessine. Un peu hésitante, car je ne sais pas trop quelle tête prendre face à moi-même. Je cède face à l’image. Je baisse doucement les yeux vers le reflet de mon épaule que je fais entrer tout juste dans le carré de verre et de sable en face de moi, et ça suffit. À cette heure-ci le reste de mon corps n’existe pas, ou pas encore. Je me tiens là, un demi-corps, comme on dirait « prenez un demi-comprimé pour commencer » (et si ça ne va pas mieux, revenez me voir), ou bien comme on prendrait un demi au comptoir alors que ce n’est pas l’heure, les yeux entrouverts. Vaguement regardant le champ reflété de la chambre derrière moi, vide, vide, vide. Cette chambre ressemble de plus en plus à un carton de déménagement. Après, je ne sais plus bien où regarder, à vrai dire, alors en général je baisse les yeux, je me brosse les dents, je sors de la cuisine.

J’ai parfois la tendre envie de dire « en ces temps-là », ou « je me souviens », de commencer par le début, mais il y a toujours quelque chose qui bloque, qui s’étrangle, qui s’enraye. Le monde me semble parfois étroit comme le boyau d’un ascenseur. Si j’avais du coffre, j’achèterais un instrument à vent, j’apprendrais les notes, quelques-unes au moins, et c’est ainsi que je respirerais. Je cherche les mots-clés, la serrure, la lampe pour éclairer. Souvent, on me demande des faits. Mais les faits, c’est ce que tous les matins tu faisais bouillir et que tu appelais du « vrai », et que tu me lançais à la figure. Au moins, ça me réveillait, je n’avais aucun doute sur la question. Maintenant, il y a tant de jours où je ne suis pas sûr d’être réveillé. Je suis obligé d’allumer la radio, de comparer la date du calendrier avec celle du journal de la veille. J’évite d’allumer le téléviseur, je crois qu’il est hanté. Il m’arrive de demander à quelqu’un, un passant, ou une personne dans un magasin, si je peux toucher son enveloppe (peau de chair fragile et orange). D’ailleurs, c’est à ça que me servent les magasins, j’achète assez peu de choses, j’en ai déjà trop et je ne m’en sers pas. De temps en temps je vais me parfumer chez Monoprix, juste avant la fermeture. Je m’approche alors de quelqu’un, je demande prudemment si je peux entrer en contact. C’est la fin de la journée, ils baissent un peu la garde. En général je choisis le front, qui épouse bien la forme de la paume, c’est un écrin, parfois d’une humidité rafraîchissante. Certains acceptent, bizarrement, on trouve de tout dans le quartier. Ce sont sûrement ceux qui ont le plus envie de se parler, et qui font traîner leurs achats dans les allées. Certains même, je le sens imperceptiblement, adhèrent à la main que je ne vais plus tarder à retirer, ils avancent en même temps pour prolonger le contact avec l’écran de leur front, ils penchent légèrement vers moi, je me fais l’effet d’un médium qui endormirait son sujet. Pendant ces quelques instants, plus aucun sens n’est interdit. Les gens n’ont pas toujours cette mesure qui les sépare des autres. Il arrive que je continue ma promenade avec eux dans le supermarché, en discutant des produits et des objets, c’est très agréable, très plastique. Mais bien vite le magasin ferme, et nous devons nous séparer.
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Souvenir de la main qui t’a blessé / extrait


Un homme parle à une femme qui l’a quitté — il se parle à lui-même — et à tout le monde. Il n’y a pas de centre. Il fait un portrait. Il se souvient pour ne plus attendre. Il parle pour ne pas être seulement constitué du silence qui tisse sa toile autour de lui. Il divague dans le vrai. Il monologue, il soliloque. C’est un blues de genre encombré fait de mots qui viennent trop tard. Tout ça un peu dans le désordre comme on a oublié de se démaquiller. 


(…)
J’ai parfois la tendre envie de dire « en ces temps-là », ou « je me souviens », de commencer par le début, mais il y a toujours quelque chose qui bloque, qui s’étrangle, qui s’enraye. Le monde me semble parfois étroit comme le boyau d’un ascenseur. Si j’avais du coffre, j’achèterais un instrument à vent, j’apprendrais les notes, quelques-unes au moins, et c’est ainsi que je respirerais. Je cherche les mots-clés, la serrure, la lampe pour éclairer. Souvent, on me demande des faits. Mais les faits, c’est ce que tous les matins tu faisais bouillir et que tu appelais du « vrai », et que tu me lançais à la figure. Au moins, ça me réveillait, je n’avais aucun doute sur la question. Maintenant, il y a tant de jours où je ne suis pas sûr d’être réveillé. Je suis obligé d’allumer la radio, de comparer la date du calendrier avec celle du journal de la veille. J’évite d’allumer le téléviseur, je crois qu’il est hanté. Il m’arrive de demander à quelqu’un, un passant, ou une personne dans un magasin, si je peux toucher son enveloppe (peau de chair fragile et orange). D’ailleurs, c’est à ça que me servent les magasins, j’achète assez peu de choses, j’en ai déjà trop et je me sers d’assez peu. De temps en temps je vais me parfumer chez Monoprix, juste avant la fermeture. Je m’approche alors de quelqu’un, je demande prudemment si je peux entrer en contact. C’est la fin de la journée, ils baissent un peu la garde. En général je choisis le front, qui épouse bien la forme de la paume, c’est un écrin, parfois d’une humidité rafraîchissante. Certains acceptent, bizarrement, on trouve de tout dans le quartier. Ce sont sûrement ceux qui ont le plus envie de se parler, et qui font traîner leurs achats dans les allées. Certains même, je le sens imperceptiblement, adhèrent à la main que je ne vais plus tarder à retirer, ils avancent en même temps pour prolonger le contact avec l’écran de leur front, ils penchent légèrement vers moi, je me fais l’effet d’un médium qui endormirait son sujet. Pendant ces quelques instants, plus aucun sens n’est interdit. Les gens n’ont pas toujours cette mesure qui les sépare des autres. Il arrive que je continue ma promenade avec eux dans le supermarché, en discutant des produits et des objets, c’est très agréable, très plastique. Mais bien vite le magasin ferme, et nous devons nous séparer.
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