Revoir Le Décalogue — Dzisiaj Dekalog – 01


«Vivez avec égards, regardez autour de vous, prenez garde à ce que vos actions ne causent pas préjudice aux autres, ne les blessez pas ou ne leur causez pas de peine.»

Regardez autour de vous

Une œuvre très courte peut venir brûler d’un feu plus brûlant toutes les très grandes œuvres très amples. Ce film est aussi fascinant, aussi fort qu’un filmfleuve (comme par exemple, Satantango). Pourtant il passe par une forme beaucoup plus classique, si je devais catégoriser: le film avec personnages qui dialoguent. C’est aussi un film avec personnages qui se taisent. Ce qui est troublant, je redécouvre, avec Kieslowski, c’est à quel point l’ancrage réaliste est à la fois très stylisé. Mais, discrètement: ça peut passer presque inaperçu, il n’y a pas d’effets de style, et c’est quelque chose là d’une grande beauté. J’aime de plus en plus le cinéma discret, le cinéma qui passe en fraude, qui passe parfois dans tel ou tel « petit (télé)film » qui ne paie pas de mine. Il faut déceler. Cela peut passer presque inaperçu, car bien sûr, comme dans toutes les grandes œuvres, cela trafique avec l’invisible. En quelque sorte, le cinéma insaisissable.

Je me repassais tout le film dans ma tête, en pleine nuit. Je revoyais sa construction, d’une précision et d’une finesse inouïes. Les larmes de la tante, les larmes de l’ange-vagabond, au tout début du film, alors même que leur sens nous échappe, car elles sont situées en amont dans le métrage, avant l’histoire, en quelque sorte. C’est musical, en plus d’être narratif par anticipation. Et bien, on ne peut pas les comprendre, on ne peut pas les voir, on ne peut même pas les apprécier, dramaturgiquement.
Cela n’appartient encore qu’aux personnages, eux seuls savent, nous ne savons pas encore, nous ne souffrons pas encore. (À noter que seule la sœur verra « l’image d’après », contrairement au frère qui, pourtant incrédule, ira renverser l’autel…).
L’entrelacs des signes tout au long du film est une sorte de piège, piège à la beauté. C’est peut-être symbolique, mais ce n’est pas allégorique. Je veux dire que cela ne prime pas, cela vient en plus, ou après, comme par enchaînement de forces. Mais les liens, les signes, les mystères, peuvent s’imprimer en nous et se révéler plus tard, dans la pensée, dans l’insomnie, ou secondairement bien sûr à revoir le film, ce qui est tout à fait faisable: car on peut revoir dans la foulée le film une deuxième fois sans ennui et prendre conscience de son effroyable densité, force, puissance. Et quelle douleur aussi, ça frappe très fort, sans artifice.
Il n’est pas inutile, pour une fois, de préciser cette chose: l’interprétation de l’enfant est extraordinaire, et la technique et les choix cinématographiques (cadres montage sons respirations couleurs détails articulations) d’une acuité, justesse, esthétique, … quand l’expressivité est si forte, ces trois termes sont synonymes ; et tout cela enchâssé en moins de 53 minutes.
À titre plus personnel, Le Décalogue est inscrit dans mon histoire et dans ma mémoire, c’est un film d’une foule de résonances intimes, c’est aussi mon voyage dans le passé bien sûr, et dans mes passés ; ça me permet de retourner en Pologne, dans mes polognes ; je compte bien revenir là-dessus.

Les choses peuvent aller par deux, mais aussi, par trois ; encre, eau, lait. Traverser le film est un parcours et un cérémonial. On peut gagner, mais aux échecs. Le calcul est voué à chute ; la raison, tout comme la croyance, ces deux termes opposés, de manière égale refroidissent les corps, comme ce glaçon d’eau bénite passé sur le front. Comptent en revanche, le mouvement imprévisible auquel on doit bien pouvoir croire, la course, la glissade, la caresse du loup ; l’envol d’une joie toujours trop brève.

Tu ne m'as pas parlé de l'âme.
À quoi tu rêves ?