phrases autonomes


je m’étais endormi en regardant les yeux
une sorte d’attente sans objet
une attente A
et chaque soir par les airs m’arrivait toujours le même message
«dormez bien» ;

j’hésitais quant à
l’expéditrice
que j’appelais aussi l’exécutante
message simple mais doublé d’un mystère
qui était-elle, et que voulait-elle ? dire ?

«les reines adorent l’onde»,
une phrase dans un journal que j’avais retenue
qui se surexposait à tout le reste
je n’en avais plus le contexte, mais l’usage hasardeux
quand je ne savais quoi dire ;

il y avait des sens à manger de toutes parts
et je n’arrêtais pas de sortir les griffes ;
à chaque passage piéton je me disais:
«je n’ai jamais vu de cerf»
mais trop de choses, derrière leurs vitrines, arrivent ou pas,
gélules à espoirs faibles dans des blisters ;

ces phrases parlaient d’elles-mêmes, sans contrôle, elles se disaient toutes seules
sans dates de phrases d’achats
sans l’aide d’aucune bouche ni mode d’émoi

blush sans maîtrise
par l’air m’arrivait l’air d’un cerf qui respire
et des automatismes de sangs froids

poème sans soirée de nouvel an


entortillant le fil des pensées ou du téléphone
s’ennuyant aux onze coups de onze heures
des soirées à détester d’avance
à rêver de taxis disponibles
pendant ce temps, une jeune femme va bientôt descendre du Paris-Nice
et embrasser des inconnus dans la rue
c’est un autoportrait qu’elle m’a fait dans un message
je me demande si ce n’est pas un rendez-vous masqué
il faut tout laisser jouer
de deux choses l’une, la troisième
embrassez qui vous trouverez
retrouver dans la rue le rougeoiement d’une joue
sur la voie de disparition perpétuelle
lutte croisée de deux jambes en cônes
et bas sans visage
agenouillé devant des pierres angulaires
pourquoi toujours imaginer des trucs sans fin
en longues et interminables détresses
triangle noir
geste d’invite à écarter les réticences

crème fraîche


je n’arrivais pas à écrire ce poème que j’avais nommé « Crème Fraîche »
le titre était parfait, il m’était venu en ne lavant pas mes carreaux,
ce film suivez-mon-regard que j’avais vu cent fois
j’étais là avec ce titre, ce titre parfait, « Crème Fraîche », mais rien ne venait.
c’était pourtant aussi clair et beau que ces lettrages au pochoir
vantant sur les vitrines, « Crèmes Fraîches »,
tenant bien les promesses limpides de ce qu’elles vendaient

mais disons que j’avais le titre d’un poème, c’était déjà pas mal, je n’avais pas envie de m’accabler,
déjà que pour diverses raisons liées à une fille je me trouvais un peu minable,

je la voyais, impériale derrière le volant de sa décapotable, lipidineuse
(j’étais quand même pas peu fier de connaître une fille qui possédait une décapotable)
avec son sourire carnassier, elle avait déjà la pied sur l’accélérateur, souriait à, je regardai tout autour,
oui à moi et à tout va,
elle attendait que je monte ou que je lâche la poignée de la portière, j’avais pas trop envie de savoir
elle avait le style boxeuse en vacances

on s’écrivait de petits billets cochons qu’on avalait, c’étaient les instructions,
des petites formules fleuries et impubliables,
sans «phrases-sans-je-pour-faire-moderne»,
ah si j’avais pu m’en souvenir pour Crème Fraîche!

tout ce que je savais c’est que c’était un poème fouet à sens multiples
un poème à crinière dans laquelle mettre la main et l’en ressortir sale
et puis le poème venant quand il veut, il suffit d’attendre en mangeant des obsessions de popcorn
ou de fermer les yeux devant la route qui défile derrière le pare-brise
(quitte à chantonner un peu discrètement sous la fenêtre de la concierge, pour sa fille)

j’attendais toujours, et il y avait chaque matin le mot « prévarication »
qui s’écrivait tout seul sur le mur en face de ma fenêtre,
et je regardais chaque jour ce que ça voulait dire dans le dictionnaire,
et pourtant chaque soir j’avais oublié
et le mot s’était effacé

enfin bref c’est pas le propos, car crème fraîche je savais ce que ça voulait dire
et je tournais toujours autour
et le moteur de la décapotable aussi tournait c’était pas trop écolo mais je m’en fichais,
le vert et le jaune m’indifféraient
la voiture était noire, la crème était blanche, les murs étaient gris,

j’avais le titre, j’étais presque dans la décapotable, c’était quoi qui clochait?
des oublis mineurs, qui me mettaient dedans, des déserts trop fléchés ;
je me retrouvais face à mon grand miroir, mon grand malheur,
celui de ne pas me prendre au sérieux, celui de boire d’un trait les meilleures raisons,
mais après tout, certains jours, les teintes valent tous les mots,

alors, dans la défaite je sortis,
préférant m’accabler à la contemplation d’une dresseuse de tifs sous-alimentée,
et de son bas qui filait doux

poème superréaliste


des longues phrases
des cous de téléphones

on passe la journée à grumeler ensemble, entre les grilles de la clim
à l’hôtel des araignées comme d’âpres majestés

« oh passe moi le ciel de novembre que je t’en fasse un puits à champagne »

elle me met la main sur le ventre à la videodrome et
j’éclate de rire
car « mais il n’y a aucune épaisseur! »!

plus tard on descend à la pharmacie centrale, pour voler des cure-dents,
qu’on va fissa au musée
planter dans des picasso
pour qu’ils aient l’air plus vrais.

en rentrant, j’achète des groseilles en promo
dans sa bouche, qu’on écrase, pour faire un sang joyeux liquide acide et sucré
et on se laisse tomber lourdement sur le lit, comme ces objets dont on ne veut plus

poème déceptif /1


(exultoire)

-esthétique du sèche-cheveux
-j’en ai froissé, des lettres d’amour
-la confiance aveugle des moteurs
-vérité du papier-peint
-pressé, un klaxon
-beauté quasi disparue des boucheries
-forme parfaite des précipices
-le faux feulait
-impossibilité de fixer l’étincelle
-un équivalent aux télégrammes et aux soupirs
-bruit du bijou qui racle la surface
-j’ai passé le portique en sonnant
-edward g. robinson s’endort sur le fauteuil du club
-les images oui au frais dans le frigo
-couloir d’hôtel foutoir honnête
-je m’expose sous la lumière électrique
-une leçon de cosmétiques
-je connais par coeur l’oubli
-la vie des dessous, le vide des bureaux
-trop tard pour les sirènes
-c’est faux en sortant après le coin
-j’ai larmé le vin d’opale
-pas de message de nulle part en pleine nuit
-une marque de baiser qu’on ne trouve plus nulle part
-unn filmm noirr
-herbier des pensées
-la vérité sous le papier-peint
-les enfants du manège ont grandi

poème d’ennui /1

-encore seul chez moi à tenter de joindre deux trois idées tentatives mais personne ne répond
-tu avais dit que tu serais là à minuit de la minute précise
-ou bien plus jamais et tout refroidissait
-à la minute précise où tu jetterais ton manteau à tes pieds l’arme la pincée de sel
-la règle du jeu dans tous les gestes à prise rapide
-définitions imprécises enlever le papier d’emballage mettre la prise électrique charbon ardent
-je pense à l’été cette chaleur qui passait partout acides litres de citronnade
-la patience avec laquelle tu me parlais une langue que je ne connaissais pas
-je me laissais guider par seul l’accent, la langue de l’oeil et quelques pâles étincelles
-les choses belles dont je me foutais en rayon-gps autour de moi
-au fond du décor où j’évoluais chaque protagoniste avait sa vie propre rejointe à la nuit
-sur la banquette noire du bar ouvert la chaise longue la nuit courte le lit de cyprès
-je masquais les marques de ma présence
-comme le clandestin heureux qui existe peu mais bien
-ma seule présence c’était combien j’avais tenu telle main
-les expressions m’avaient quitté l’une après l’autre
-j’avais un lexique nouveau d’un seule poignée de mots prénoms
-pas trop d’histoires suivies mais marcher le long d’un ruban de boulevard les contenait toutes
-comme un blues déshabillé de faits
-une rame gravée d’une phrase dont l’eau efface le sens pour peu que la barque avance
-je voyageais sur les mensonges
-je te trouvais toutes les excuses, par terre ou sous des statues
-c’étaient de simples papillons de papier d’emballages à ramasser brillants
-brûlant à minuit au briquet la minute précieuse
-chemin défait dans l’eau froide
-dans la ville j’imagine quelqu’un lire derrière mon épaule
-le film que je ne vais pas voir préférant les passants
-et répéter les phrases du journal de la veille pour une pièce de théâtre à trois sous
-piano à cru
-avec la marque des dents destin au cou
-que font les gens quand ils ne sont pas là nageurs voleurs aéronautes
-ils regardent une lumière un peu moins vive à travers telle main
-je sais que tout ce que je dis est entre juste et faux
-et synchronisé à l’ancienne mode en morsure de vampire
-comme une faille au plafond pour romancier du présent et romans à ficelles
-cette absurde migraine de tout vouloir justifier
-je ne corrige pas je n’abrège pas
-j’avais besoin de toi comme de google
-j’adressais des marques de silence aux rues de la ville
-réunion de cous et de dos nus il y avait le temps de se perdre et de se trouver
-halo de fêtes et d’ennui dans les bosquets
2013-14035