20160223


Je regarde une photo de B., en noir et blanc. En chemise claire et entrouverte, moins raide d’attitude que souvent cet air sérieux qu’il arbore et que j’aime tant. Une sorte de malice dans l’arrière-pensée du visage, un sourire possible (bien qu’il n’arrivera jamais). Au premier plan, les manches de la chemise sont repliées plus haut sur les avant-bras ; et ses mains sont posées sur une table, dans la même attitude ou presque que si elles étaient sur un piano. C’est discret, et très étrange. Il est là comme au piano sans le piano. Le noir et le blanc partout, la musique dans le regard.

cette interprétation


pour B.

je faisais autre chose, je ne faisais pas
attention
peut-être je lisais, ou pensais à quelqu’un
d’un peu lointain
et il y a eu, tu as eu, cette
interprétation
pourtant je connaissais, je connaissais le morceau, la rengaine, j’en avais même un peu marre je crois
ça ne me plaisait plus
je t’avais trop attendue
je t’avais, je l’avais, trop entendue
toujours la même, la même rengaine, la même façon
ça a commencé doucement, je ne faisais pas attention
j’ai arrêté ce que je faisais, de regarder, j’ai refermé mon livre
je suis entré dans l’un
dans l’interprétation
je suis entré dans l’interprétation
je suis passé entre les notes car c’était très lent, ce n’était pas la même
façon
il y avait ces pauses, entre
les pauses, dans ton interprétation
un peu butée un peu brusquée
la main gauche, obstinée, qui marquait le rythme, lent, mais altier
et la main droite, ardente, qui brisait du verre, volcanique
je ne regardai plus rien, j’étais involontaire, j’étais hypnotisé
la pièce était comme tendue de soupirs, reliefs, griffes
nos griefs, nos ruines
je laissais mon regard mordant t’approcher,
par derrière, pendant
ton interprétation, l’unique, l’interprétation
les sons se posaient partout, invisibles, entre nous,
deux accords, désaccords
en pointes de diamant
c’était comme une flèche dans le cœur
une paix, en retard,
qui résumait toute
la situation
ton interprétation


raspoutine rêvant


il faut parfois attendre très longtemps pour que les choses se taisent.
c’est pourquoi j’attends, je veille, jusqu’à ce que le silence soit complet, dans l’immeuble, dans la rue, la ville, la tête. j’attends que le dernier son, la dernière rumeur aient disparu du jour courant à sa perte. je ne m’entends plus moi-même, je peux me mouvoir sans aucun bruit, c’est ainsi la pleine nuit et enfin le silence s’est étendu partout, étale, sans que plus aucun sens n’existe ou ne dicte quoi que ce soit à personne. ainsi il est trois ou quatre heures du matin sur le plateau de la balance, on ne sait pas exactement quel jour on est, plus tout à fait dans celui qui finit, pas encore de celui qui commence. je suis relâché, mes épaules s’indiffèrent, je deviens peut-être le cintre de moi-même. même la voiture qui passe roule sans bruit en même temps que les images qui passent sont cotonneuses, contrastées, noir et blanc. une pensée pour quelque raspoutine rêvant, sourcils froncés mâchant silence et méfaits, façonnant des colères sans objets, une pensée pour la fumée de ce qui a été l’après-midi, la tentation est grande d’attendre, six heures, de sortir marcher à revers. c’est la seule heure où la résonance compte plus que le son lui-même. je bricole une émission de radio de pleine nuit que très peu de gens écoutent, c’est comme d’être le pianiste d’un bar vide, mais pas tout à fait, toujours là pour un échoué de hasard.