crystal donuts


On voit des gens traverser. Dans la vie, les gens, on n’a souvent pas le temps de les voir, tant ils sont vivants. Dans > ces photographies <, le temps passe, et les gens s’éternisent. Il y a de la place pour tout le monde. Les personnes sont rendues à leur propre être de lenteur, d’interrogation. Leur irrésolution libère notre propre faculté de contemplation. Ils peuvent devenir des personnages, sans en être encore tout à fait. On peut y deviner le volume de leur existence, quelque chose d’à la fois dense et vaporeux, endosser presque leur enveloppe. Il y a la distance juste et fragile du vacillement. Ces prises de vues lumineuses sont comme des feuilles transparentes, ultra fines, à travers desquelles le monde nous serait révélé. Quand il s’agit d’un objet ou d’un paysage, cette distance que le regard épouse instantanément fait transpirer l’image, la fait respirer, vibrer, il est difficile de choisir un terme tant c’est mobile. Vibration de l’âme absente, ou en retrait. On y sent les personnes qui sont hors-champ, bord-cadre, peut-être parce qu’elles viennent de passer et que l’espace est encore rempli de leur présence. Oui, on dirait que quelqu’un vient de sortir du champ, ou va y rentrer. On y voit le mouvement des choses immobiles ; ça paraît une banalité, et pourtant, cela ne se voit pas si souvent. Cela redonne forme au mystère ; énigme relancée d’un coup de dés.
Exister y est comme une indolence d’allures et de contours.
Il y a un télescopage, une superposition de mondes : pourquoi tout à la fois cette silhouette noire découpée dans l’ombre, un alignement de carafes d’eau, et plus à gauche, un peu plus au profond de l’image, cette grappe banale d’américains en maillots ? Les significations ne sont pas prises, elles volètent au gré du regardeur. Vous croyez voir une plaque de neige, c’est le ciel renversé. Vous croyez ne rien voir, et puis deux empreintes de mains, ou un père noël en plein soleil. Il suffit de suivre les sillages. Le monde s’étire, déhiérarchisé, et même très calmement, dans un dérèglement apaisé. Quelqu’un envoie des sms, figé en plein milieu d’une jungle. Mais je ne veux pas décrire davantage ;
simplement, on y trouve cet énorme soulagement : le monde est encore grand.

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Kaïro / Kiyoshi Kurosawa

ce qui fait un cinéaste c’est la densité du regard. Très belle photographie qui n’a l’air de rien d’abord, qui est sans-nom, sans qualificatif.
Puis on se rend compte, il me semble, qu’elle est très travaillée, dans un entre-deux de neutralité-laide et de stylisation précise. Extrêmement discret, et terriblement efficace.
Entre autres, il y a un très beau plan-séquence entre deux personnages, a priori pas spectaculaire mais magnifique avec une très belle musique qui monte et s’interrompt.
La façon, aussi, de s’avancer d’un spectre, avec une espèce de mouvement dansé-étrange, un geste arrondi vers le bas, comme une demi-révérence, un faux trébuchement..
Une très belle comédienne, d’abord un peu anodine, et puis qui se révèle, dans la catastrophe. Son regard égaré est presque inoubliable.
Le prénom Harué.