avril


qu’est-ce que j’ai fichu, où ai-je mis mes clés, mes affaires, mes préoccupations. j’écris un peu de tout et surtout n’importe quoi dans des carnets de petite taille que je perds, que j’oublie. parfois un peu volontairement, hop, derrière un fourré. j’entends des plaintes perceptibles de moi seul. je suis pensionnaire libre de ces parcs d’après-midi. je signe avec la paille d’un cocktail et le peu d’encre d’alcool qui s’y trouve, sur des tables de bistrots où tu ne viens pas. allez soyons honnête, je ne sais même pas à qui je parle, à moi-même, collectionneur de reflets. j’aime les portes en verre, les battants, les œillades songeuses derrière l’acétate des porteuses de lunettes. tout à coup le pianiste devient lyrique en frappant ses douze notes à dix doigts. je suis le seul à le remarquer. il pense à une fille précise et absente. dans ma tête, je monte le son, je joue la pièce au soleil. les gens sont aveuglés par la lumière de printemps, ils ne me voient pas quand ils passent à mes côtés. des hommes consistants recueillent les suffrages en disant des énormités, je les écoute, j’ai cette passion pour la chose parlée quand elle ne me concerne pas. oui comme des paroles en plomb et en l’air ; ils ont cet aplomb qui m’échappe, et j’ai les oreilles sensibles. le plus souvent, je ne réponds pas à ceux qui m’ignorent, le monde va comme ça, indifférent comme un sous-sol de supermarché. dans la soirée, une fatigue vient me soulager, et moi-même, par fatigue, je ne soulève jamais aucun grand mot.

la grande banalité


c’est-à-dire que je n’avais personne à qui m’adresser. j’avais envie de parler, de raconter quelque chose à quelqu’un, les circonstances d’un récit. quelqu’un à qui l’adresser. je n’ai parlé de cela à personne, je n’avais personne en face. je ne voulais pas parler au hasard des rues. je souhaitais plus que tout dire quelque chose à quelqu’un en regardant ses yeux, suivre, croire moi-même à ce que je dirais en regardant simplement le reflet de ses yeux s’intensifier ou juste varier, vivre. voir dans son regard, les inflexions du récit, au contact de l’oeil fluide, la sécrétion de l’histoire. mais je n’avais personne à regarder ou à parler. en un geste de désarroi, mon cou se tournait à gauche et à droite, je crois qu’on pouvait lire une forme de détresse dans le mouvement de mes paupières car j’étais un train au heurtoir, j’allais encore devoir rester en travers de ma propre gorge. les mots n’étaient pas encore là, et ils étaient déjà morts. je ressentais une sorte de dégoût de la solitude comme un acide trop fort qui la rongerait même. il y avait toute cette banalité qui me découpait les mains, qui me faisait une robe trop grande. tout était hésitant, je pensais avec des fautes entre les articulations. dans ma tête il n’y avait plus que des tirets, des pointes, des virgules et des injures. la journée était presque finie. mais de quelle manière continuerait la vie alors que tant de choses finissaient, le soir ? car le soir n’était jamais une promesse. je sentais une tension, quelque chose de grave se passer. je savais que c’était perdu, que personne ne m’aurait attendu. il y avait pourtant grand bruit autour de moi. j’étais comme une imprimante sèche, je ne savais pas si à la prochaine occasion, j’aurais encore cette faculté de parler. peut-être ne ferai-je plus qu’un son de caddie grinçant, la prochaine fois que j’ouvrirai la bouche, et que la brune qui fait peser ses légumes devant moi ne saura réprimer un rire que j’entends déjà et pour lequel il n’y aura jamais de péremption.