20160219


Est-ce qu’on peut dire quelque chose de soi dans le métro, ou bien les autres neutralisent sans rien faire toute velléité d’affirmation ou d’énonciation ? D’autres choses parlent plus ou moins, selon leur propre manière : je parcours les placards publicitaires, les affiches diverses qui tentent d’intervenir. J’écoute la conversation enjouée de ces deux Italiennes, je me sens très éloigné d’une parole qui serait susceptible de me venir. Ce serait un événement qui outrepasserait la parole, ce serait même une sorte de contre-parole, quelque chose qui contredirait le cours normal. On s’arrête dans un tunnel. Les lumières s’éteignent et la machine s’interrompt. Tout le monde baisse la voix. Nous sommes dans le noir, comme dans une salle de cinéma. Mais les écrans sont dans nos paumes, et nous ne savons qu’en faire.

La cinéphilie de mon adolescence était faite de désir et de frustration, alors qu’aujourd’hui les ressorts en sont complètement inversés : tout est accessible presque dans l’instant, c’est très différent. Pour moi, voir un film était un événement quasiment rare. Je passais plus de temps à lire des articles, à rêver en consultant des synopsis dans Pariscope ou à feuilleter dans tel livre, bien sûr sans le posséder, à rêver sur les photos d’Alice dans les villes.

20160214


Elle n’était pas à sa place. Dans ce petit snack. Et moi non plus ni la personne avec qui j’étais. En fait personne n’était à sa place.
J’observais cette mère de famille banale, avec ses deux enfants. Je l’ai remarquée à son air absent. La petite fille, à côté d’elle, qui dessinait. Le garçon, à peine plus âgé, en train de jouer tout seul à se déplacer dans la boutique, à dépenser son énergie. On est juste entrés quelques minutes pour s’asseoir et manger un œuf. La mère, je me demandais ce qu’elle faisait là, à cette heure-ci. À attendre je ne sais quoi, mais plutôt, à n’attendre rien, c’est bien ce qui m’intriguait. C’est une interrogation fréquente, que donc fait-il, elle, ici ? Le petit garçon souriait vaillamment. Elle n’attendait rien ni personne. Je ne savais pas quoi en penser. Nous sommes partis avant elle. Où allait-elle échouer à la fermeture du petit snack. Je taisais mes ruminations.

20160207


Qu’allais-je dire, écrire. Souvent dans ce genre de questions, les choses s’effilochent, sont par trop volatiles. C’est peut-être la définition, une définition de l’écriture : ces pensées qui viennent trop tard, qui viennent de m’échapper. Quelque chose d’impossible au fond d’un verre sans fond. Je dois bien avouer que la plupart du temps, je suis dans le plus profond désarroi : je sais que je veux écrire quelque chose, mais je ne sais pas quoi, ça ne vient pas au bon moment, ni même au mauvais.
Il faut que je dise non à (presque) tout le monde (presque tout le temps) sans cela je ne m’en sors pas. La nuit dernière alors que je ne dormais pas, (…) (voilà, j’ai oublié d’écrire la suite…)
Les rideaux fermés. Si bien que je ne sais plus du tout l’heure. Je rejoue moi-même tous les rôles de la nuit. Il y a des impacts invisibles sur la vitre. Des messages que je néglige. À la faveur…
J’ai souvent besoin de ne plus entendre parler du monde. C’est trop paralysant, de diverses manières. Qu’on me demande simplement où se trouve telle rue, ou bien le titre d’un film à voir absolument.
Je me souviens quand, enfant, je rêvais de Paris, les yeux ouverts. Mille signes, auxquels mon attention hypersensible s’attachait, me portaient vers cette rêverie. Des phrases innombrables, dans des livres ; des images qui semblaient ne jamais se tarir. Des impressions plus vagues, que je pourrais résumer en un mélange : la ville de nuit, avec ses obscurités, son silence, son mystère, et les lumières des boulevards, les néons, les agitations multiples. Mille raisons incompréhensibles qui animent les corps se frôlant. C’est probablement cette sensation, précisément, qui est la plus forte. C’était le masque détaché d’un violent désir. Une beauté d’ancienne vitrine.

reste


car de chaque nuit il y a un reste
c’est comme si je la repassais à l’envers pour en entendre tous les sons.
une histoire d’un ton noir, de pavillon désert où se chuchotent les badinages de la plus capitale importance.
vers le matin, il y a ce moment où comme bouillent les pains frottés de nos ventres, ensemble.

il y a ce moment où tu es tellement là, intensément, te tenant, dans le retrait calme d’une patience refaite.
déterminant l’écart entre le désir et la forme absente.

et dans le langage et pendant toute une journée seront passés en fraude entre nous des noms d’animaux, de lieux, un décompte de kilomètres, dérisoire ; un restaurant aux vitres fumées, des descriptions encore imprécises de baisers, l’ouverture d’une page au hasard sur le mot myrtille, qui veut à toute force dire autre chose.

et à cette heure la plus tardive, après ton départ, je ferme les yeux quelques instants, la main sur le front, reposant tout entier sur mon coude, mal assis, le dos de biais, penché vers un peu de sol (« sol »…), et j’arrive à retourner, à me retrouver quelque part où j’ai déjà été, où j’avais même peut-être oublié que j’étais.
je reconnais l’espèce de figue qui pourrissait par terre et que je n’avais pourtant aperçu qu’un dixième de seconde il y a dix ans de cela et sans le savoir, sans même l’avoir remarquée.
et pourtant elle me parla alors de toi que je ne connaissais pas encore.
ou bien reconnais-je toute une scène, ou tel dos croisé une seule fois, ou l’amère lumière d’un jour oublié, ou bien ce Paris d’il y a vingt ans, peut-être d’avant-moi.
telle minute sonne juste et je m’avance, je fais tinter quelques pièces dans ma poche. je ne sais plus de quel acte je suis. je cherche partout, à cette heure enfuie, quelqu’un à qui offrir une cigarette.

mais, j’ai approché ton front, c’est une certitude qui m’étreint. je me sens peint, peint par toi dans le regard. tout est aigu comme le terrible beau qui vient, et à la fois très précis comme l’entrebâillement d’un coffre très ancien, précieux, le couvercle qui tourne pour s’ouvrir comme le sexe d’un matin inédit.

days of —

(fuite à travers janvier)

comme les jours sans intérêt en prennent un, à les écrire.
c’est tout à fait
fascinant
Polka
électro
magnétique
J’aime les après-midi, les après-midi oisives. Il en faut, des après-midi presque oisives, pour raconter des après-midi oisives.
frôlé dans la figure une fausse branche d’arbre qui servait de décoration. du bois dans le visage, sans doute du faux bois de ville.
mon penchant à décevoir

faux oisif

mots de peu

on parle de choses et d’autres comme souvent et c’est parfois agréable comme ne pas faire les choses bien c’est de passer d’une chose à l’autre on n’y pense pas assez souvent ça commence toujours comme ça, « être présent à l’intérieur » comme un oiseau furtif

cacher des choses dans peu de mots

Paris vide et idiot L’Avenue de l’Opéra un peu plus sombre Que le reste de la ville La nuit ne sait jamais Comment elle s’appelle Quel nom du jour elle porte, et si elle a déjà basculé Une nuit qui voudrait être d’un autre jour Où personne n’attend personne Pas mal de chaises vides Me retourne vers les dévisages
Nos deux Taxis se croisent comme des divinités accordées

ne même pas comprendre. une chose simple. un nom qui s’efface. ou plutôt qui s’inscrit. sur une pierre froide. nos ventres retournés. brisées nos âmes. l’amer rend place. quand et quoi. inquiète terrasse. j’irai plus tard. mais où? caresser les plumes de couleurs. quoique rétives. danse des retranchements. tout se bouscule, les mots ne veulent pas faire de sens. ils s’imbriquent juste plus ou moins, se heurtent

j’ai effacé les phrases d’hier. comptant en trouver d’autres en-dessous.
j’ai remplacé chaque mot, l’un après l’autre. par celui qui était juste  caché dessous. opérer substitution à défaut d’autre chose. j’ai gardé le silence deux jours. oh ça ce n’est pas si exceptionnel. je savais qu’ils allaient beaucoup parler. j’ai gardé le silence deux jours. oh ça ce n’est pas si exceptionnel. mais le silence lui-même n’y suffisait plus. c’était vouloir se lever sans y parvenir. je mesure mal tout ce qui me sépare de tant de choses, pourtant, je le mesure dans le manque. je suis aussi seul que le pianiste qui termine de jouer, se retourne, et voit qu’il n’y a personne, que tout le monde est parti. tant d’essouflements, alors qu’on est assis
voilà, le monde s’est retiré à nouveau. plus personne ne s’enquiert je suis seul et m’inquiète

je n’ai pas envie de faire la chasse aux idées

et j’ai l’intérieur comme un frigo

Mais, il, lui, est toujours là, penché sur ses mains grelottantes de beauté

exercer les mots à déserter   le sens
la rue Lord Byron, un vendredi soir /

la traverser comme un ventre

depuis quelques jours, le piano de la voisine se fait plus lent, plus mélancolique. je n’entends plus non plus ces éclats de rire qui ponctuaient la journée. les portes ne se ferment plus avec la même légèreté qui caractérisait ses allées et venues Sa main
s’éternise
son
tempo se
fige

un soir pas grand chose se sentir un peu liquide, au loin, sans pouvoir faire signe à quiconque de la main
de temps en temps, je relève le visage, vers l’absence de visage

une horloge confirme, merci les machines

tout est vrai


Il y avait des rues désertes et des rues pleines. Mais Paris me semblait vide, j’ai eu plusieurs fois cette impression ces derniers temps. Sinon vide, très ralentie, cathédrale. Je ne sais pas, question de moments, de carrefours.
Peut-être que quelqu’un n’a pas encore joué son coup.
J’ai trouvé que les mannequins étaient un peu tristes dans leurs vitrines, je ne sais pas, question de circonstances d’un premier jour de soleil. Le soleil porte toujours déjà la trace de sa disparition. Et peut-être avaient-ils tout simplement envie de sortir à la lumière. Il y avait beaucoup de robes, j’ai remarqué les robes en premier, bien avant l’air des mannequins dont j’aime toujours le beau visage plastique. Il y a tant à écrire sur les robes. Mais cela, pour commencer : les bruits multiples des robes.

Dans une galerie. Un homme perplexe devant un tableau se demandait à quel moment les personnages allaient y entrer pour y figurer. Il regardait et disait à voix mi-basse, désarçonné : « les personnages, où sont les personnages ? »
Il ne savait pas que je l’entendais, ou bien s’en foutait, ou il savait que j’allais réutiliser sa phrase.

Moi aussi, j’étais dans cette même galerie, et une femme est venue me serrer la main. C’était la peintre, elle aimait comment je regardais ses tableaux. On s’est observés pendant quelques minutes, j’ai essayé de la voir comme à l’instant je regardais ses peintures. Du reste elle portait un parfait maquillage, avec de beaux yeux de peintre qui imaginent tout. Pendant qu’on se dévisageait, les tableaux nous regardaient nous taire.
Il y avait aussi d’autres tableaux, très noirs : des femmes en robes sombres, et toujours de dos. Vraiment.

Me revient quelque chose que j’ai entendu, aussi. À une terrasse de café, je crois ? Ça me paraît quand même un peu bizarre. Ou alors c’était dans un rêve, franchement, là, je ne sais plus du tout. Mais je vois bien ces deux types. Ils parlent d’avocats aveugles dont les réunions se passent dans le noir. Il y a des sous-entendus qui m’échappent.

Je me sens comme soulagé de vidéos que je n’aurais pas regardées (sentiment un peu confus, mais c’est ainsi) ; à la place j’ai regardé des photographies de Robert Walser.
J’aimerais bien avoir le portrait de Robert Walser peint sur un oeuf.

J’imagine et envisage d’écrire une « Histoire du Cinéma les Yeux Fermés ».

pourtant mes yeux n’avaient fait que glisser

En arrivant en gare de Paris, ce soir, fondent à nouveau sur moi — je ne sais par quelle brutale synesthésie — ces sensations d’appartements, d’intérieurs inconnus mais attirants, espaces à remplir, n’attendant que moi. Ce sont aussi des rythmes de chambres, les unes à la suite des autres, en enfilade. Il me semble même que quelqu’un (qui serait silencieux, dans la pièce d’à côté, à lire ou à dormir, ne m’ayant pas encore entendu rentrer) est peut-être là, pas loin, ayant laissé tomber du bord de sa main un crayon, la page d’un livre, un minuscule objet d’albâtre qui a maintenant sombré entre le mur et le lit et qu’on ne retrouvera qu’au grand étonnement, quelques années plus tard, d’autres gens peut-être. Sans réelle explication je lie dès l’instant et inévitablement ces endroits à Jacques ou Alix-Cléo Roubaud, à cause, je ne sais, de leurs livres, du Grand Incendie de Londres, du Journal d’Alix (d’ailleurs c’est aussi lié à Jean Eustache). Je me dis qu’il doit y avoir dans un de ces livres une description ou une évocation si juste qu’elle s’est enfichée dans mon esprit, et que même si j’ai oublié ce passage, une condition de lumière, une qualité de l’air suffit à me la rendre, à me rendre présent et comme “sortant de moi », parfaitement limpide et transparent, tout ce que les mots bien qu’oubliés ont versé un jour en moi. Pourtant mes yeux n’avaient fait que glisser.
Le fait que ce fut dimanche, ce soir, y joue aussi un rôle certain. Je passe d’une pièce à l’autre. Il y a dans ces « visions » des couleurs assourdies, un abat-jour jaune qui distribue une lumière inégale comme on le ferait pour des cartes à jouer, un calme déployé qui s’étend autour de moi, un salon avec une table, une fenêtre éclairée, personne d’autre de présent directement dans le décor. Des espaces qui s’emboîtent. Lumière basse mais suffisante pour lire mais c’est la nuit déjà. C’est en rapport avec la lumière et l’heure et Paris sans doute. Je suis peut-être chez quelqu’un, pas tout à fait chez moi, l’un ou l’autre indifféremment, c’est indécidable. Oh, bien sûr, les chambres, nos chambres. celles. avant après. aux murs épais. maintenant inoccupées. les papiers peints. pas de plus grande vérité que dans les papiers peints.
Juste en dessous à un étage à peine inférieur qu’on peut toucher du doigt, ou bien dans un grenier au parquet grinçant, je sens aussi l’acidité d’une peau, la couleur carmin de sous la peau, un battement un peu précipité, des mots à peine tus, une fausse patience.
La personne qui était couchée dans la pièce à côté se réveille, lourdement, péniblement, elle redécouvre, de l’oeil, partisane, la chambre, l’hémisphère hypnotique qui lui tient lieu de fourrure, elle se redresse avec entre les doigts un filet (attrape-rêve).
Elle saisit l’écran brillant de son téléphone, qui transpire, lui aussi, légèrement.
Je sors de la gare en hésitant sur le trajet et le transport. Un garçon perdu et poli me demande, en restant toujours de profil, du feu pour une cigarette qui n’est plus qu’un mégot. L’étincelle unique de son visage. Il a des traces de pensées sur les doigts.
Le ciel recouvre tout ; pendant un bref instant, plus personne nulle part ne regarde plus personne. Mais quelque chose repart.
Depuis le bus je vois une femme qui attend, devant une porte close.
Qu’on lui ouvre.