pseudo patience


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il me semblait que j’étais absent, très absent. mais ce n’était pas tout. je regardais les choses. je n’étais pas absent, mais je me mettais à la hauteur, à la fréquence de l’absence des choses. à leur niveau de « présence en quelque sorte ». quelque chose me disait d’être patient. j’avais ce pseudo, ‘patience’, il y a longtemps. je me sentais un peu comme un mur, il y avait des phrases diverses qui s’écrivaient sur moi. des phrases de laboratoire. je regardais le matin arriver. les mots parfois aussi, parallèles à la lumière. je me laissais remplir à moitié, laissant l’autre moitié en repos. j’avais envie de regarder le monde à travers un verre de ce que tu veux. j’avais envie d’écouter l’album en entier, comme on faisait avant. j’imaginais que j’allais ouvrir la porte, sans que personne n’ait frappé, et qu’un homme d’un siècle précédent, gris et courtois, m’attendrait derrière, me saluerait en soulevant son chapeau et en murmurant: « bien aimable… ». tout en restant là sans rien faire. mon œil était attiré par la lumière reflétée par les couverts en inox, dans ces petits restaurants où j’allais regarder et manger. je me couchais trop tard. parfois le sommeil me surprenait aux moments les moins attendus. après-midi de sommeil et de stase. je m’hypnotisais je ne sais trop comment mais ça marchait. mais le plus souvent, je ne sortais pas. ou bien je sortais pour sentir des parfums passer la rue. d’autres choses encore. j’attendais le jour pour me coucher, comme si j’avais moi-même été la nuit.

une tenue


Me revient le parfum de la fille de dimanche. Accroché au pull en laine bleu superclair. Sa tenue, pendant qu’on marchait à côté l’un de l’autre. Dressée. Sa jupe en velours noir est d’une longueur incertaine, hésitante. Ce genre de personnes dont les paroles les plus capitales sont tues. Les couleurs qu’elle portait, la ceinture en cuir à la boucle chromée, rutilante, dispersant sa lumière en cinq rayons parfaitement étoilés, et qui contrastait avec sa mine pâle, et les teintes caramel de son sac, de ses joues. Nous visitions une exposition en nocturne, il y avait très peu de monde, des gens qui clignaient des yeux. C’étaient de vastes plateformes ou plateaux, tour à tour sombres et soudain noyés de lumière blanche et crue, des paysages d’installations. Noirs, blancs, noirs, blancs. Il y avait aussi un énorme labyrinthe suspendu, réalisé en scotch, à l’intérieur duquel vous pouviez vous promener à quatre pattes ; des dizaines et des dizaines de kilomètres de scotch à plusieurs mètres de hauteur sur une surface de plusieurs dizaines de mètres.

Pendant qu’elle serpentait dans ce long tunnel translucide, elle m’avait confié ses vêtements. Elle s’était déshabillée sommairement et m’avait laissé ses affaires. C’était chaud et encombrant, je me promenais avec un pull, une paire de chaussures et un manteau vides dans les bras. En même temps, elle évoluait, parallèle, juste au-dessus de ma tête. C’était comme si je la saisissais, la tenais contre moi, mais sans elle, sans son corps ; elle semblait s’être volatilisée de mon étreinte, tout en s’étant matérialisée quelques mètres plus haut. Je n’avais plus que ses restes, ses reliques. Seul son parfum s’en dégageait. C’était une odeur entêtante, et que je n’arrivais pas à cerner, qui semblait faire le tour de mon propre corps sans cesse, me colonisant. Je devais la connaître d’ailleurs. Bride éternelle et illusoire.
Je l’entendais ramper au-dessus de moi dans le cocon suspendu, j’entendais le bruit de sa progression, je levais la tête vers elle, vers son ventre, comme si elle était un insecte vu d’en-dessous, et je voyais sa forme floue à travers le scotch qui bougeait, c’était un peu comme mes pensées.

Un peu plus tard, c’est nous qui étions des filaments, errant dans l’immensité d’un palais en béton, montant et descendant des escaliers parmi des bandes-sons peu adaptées à la situation, bandes-sons où des gens toussaient, pleuraient. Était surtout diffusé en boucle un fragment d’une chanson de Sinatra, mais réduite à l’essentiel, comme étirée et légèrement ralentie, oui, réduite à trois mots: « night and day, day and night, night and day, day and night, night and day and night »… jusqu’à l’obsession ; on l’entendait de partout, sans savoir même d’où elle provenait. On aurait dit le disque rayé, lassé, d’une fête que tout le monde a abandonnée précipitamment, ne tournant plus pour personne, n’énonçant plus que l’alternance des jours et des nuits.

Je lui avais rendu ses affaires, les métadonnées de son parfum se diffusaient encore. Message atomisé, en quelque sorte. Je détestais Sinatra, mais je l’aimais haché ainsi, nous poursuivant, semblant ne jamais vouloir s’arrêter de répéter « night and day, day and night », comme si nous allions à jamais piétiner cette chanson dans un dimanche perpétuel.

J’avais l’impression cotonneuse qu’on ne sortirait jamais d’ici, de ce palais de naufrage ; qu’il y aurait toujours quelque nouvelle plateforme de béton ou de scotch à conquérir et d’où à nouveau, tout se reconfigurerait, d’où toute la vue, toute la vie même, serait différente, rafraîchie par chacun de nos clins d’œil sibyllins.

Mais l’ennui qui menace était trop grand : c’est dimanche soir, et les amusements, les insouciances se font rares. Même les palais ferment ; et elle a cette politesse extrême de disparaître de la fable dès qu’elle a remis son manteau.
Et moi, mélangé comme en cent, avec son âme d’hiver, je n’avais plus rien, rien que le squelette de cette chanson en tête, « night and day, day and night, night and day. »


2014-1207