20160709 toboggan


je rêve (endormi) du mot toboggan. piétiné par des bottes en caoutchouc, roses, jaunes, bleues, claires comme un visage d’été. cette souffrance de parc criard pour enfants. je rêve (éveillé) de phrases qui soient libérées des verbes. je les écris, et je les relis comme on les lècherait. rêve de faire des trucs organiques aux choses, aux mots, que les pratiques soient désordonnées, écrire un poème avec une fourchette.
confronté à l’impossibilité d’écrire, il me semble cependant qu’il s’agit là d’écrire néanmoins, que c’est bien la même chose. la demi-seconde d’après, épouvante à nouveau devant la page verticale, l’écran est injecté de sang à force de me regarder, de regarder le vide dans mes yeux. même pas un billet de dix à me filer. juste un peu de sueur là et là. sueur dans l’œil de trop de vide.
il faut deux lignes vivantes qui sautent au visage, un seul mot nouveau qui annihile les paragraphes liquides et ces répétitions qui se veulent neuves mais ne font qu’ânonner.
l’été c’est quand les corps deviennent collants, ne trouvent pas de bonnes positions pour dormir, qu’il y a plus de bleu, que les odeurs sont plus mélangées, volatiles (« un mélange d’odeurs d’essence, de salon de coiffure, de mésange envolée : l’été »).
j’aime entendre le souffle de la ville rendue disponible. un temps de chansons désespérément gaies qui sortent des vitres des véhicules, de pailles dans l’œil. les sourires sont plus blessants, les gens plus nus. et moi, j’hésite davantage, dans les climatisations.

avril


qu’est-ce que j’ai fichu, où ai-je mis mes clés, mes affaires, mes préoccupations. j’écris un peu de tout et surtout n’importe quoi dans des carnets de petite taille que je perds, que j’oublie. parfois un peu volontairement, hop, derrière un fourré. j’entends des plaintes perceptibles de moi seul. je suis pensionnaire libre de ces parcs d’après-midi. je signe avec la paille d’un cocktail et le peu d’encre d’alcool qui s’y trouve, sur des tables de bistrots où tu ne viens pas. allez soyons honnête, je ne sais même pas à qui je parle, à moi-même, collectionneur de reflets. j’aime les portes en verre, les battants, les œillades songeuses derrière l’acétate des porteuses de lunettes. tout à coup le pianiste devient lyrique en frappant ses douze notes à dix doigts. je suis le seul à le remarquer. il pense à une fille précise et absente. dans ma tête, je monte le son, je joue la pièce au soleil. les gens sont aveuglés par la lumière de printemps, ils ne me voient pas quand ils passent à mes côtés. des hommes consistants recueillent les suffrages en disant des énormités, je les écoute, j’ai cette passion pour la chose parlée quand elle ne me concerne pas. oui comme des paroles en plomb et en l’air ; ils ont cet aplomb qui m’échappe, et j’ai les oreilles sensibles. le plus souvent, je ne réponds pas à ceux qui m’ignorent, le monde va comme ça, indifférent comme un sous-sol de supermarché. dans la soirée, une fatigue vient me soulager, et moi-même, par fatigue, je ne soulève jamais aucun grand mot.

Violette dans le parc


J’attends Violette dans ce parc magnétique. Une zone fantomatique qui sépare le quatorzième et le quinzième arrondissement, et où presque toute notre presque-histoire se sera située. Nous sommes en novembre, un novembre plutôt clément, mais traître aussi, à nous donner ainsi des envies d’été, alors que très prochainement le froid viendra métalliser nos visages. Violette est avec une amie, en train de nettoyer un appartement qu’elles occupaient, elle doivent rendre place nette et restituer l’endroit au plus vite, elles s’y sont évidemment prises à la dernière minute. Elle sait à peine où elle habitera après. Je ne me souviens plus pourquoi il est décidé de nous voir dans ces circonstances peu propices, entre deux portes. Mais à la réflexion, tout aura été ainsi, bancal, emprunté, juste mordu, en dents de scie ; sauf à quelques moments qui sans nul doute peuvent aujourd’hui être considérés comme des accidents, des arrangements fortuits dont seule la réalité détient le secret et la cause, bien serrés à la gorge.

Il fait quand même assez frais, en attendant Violette. Je tremble peut-être un peu. Des enfants jouent en se découpant en silhouettes devant le soleil relatif. Je me souviens de mon impatience, car je ne savais qu’en faire. Tournoyer sur moi-même en piétinant les trottoirs et la chaussée, me regarder dans les rétroviseurs. Jeter un œil aux marchands de vin, au marché des esclaves d’un coup d’œil par dessus le passé qui traîne là. Les rues font des angles, comme toujours, mais j’ai le temps de m’y accrocher. Il y a des restaurants et des gens qui finissent des déjeuners hostiles, des déjeuners d’affaires, d’étranges affaires. Ça se voit à la manière qu’ils ont de tripoter les restes de pain à la fin du repas. J’attends ; je voudrais déchirer la brume mais je ne sais pas comment m’y prendre.

Voilà qu’arrive Violette, je la vois au loin s’avancer en coupant le parc en diagonale. Je la vois de loin, je sais que c’est elle, j’ai un sens spécial qui lui est dévolu tout entier, ma peau est en alerte complète, hérissée, quelque chose m’a poussé aux extrémités, depuis que je la connais, je regarde tout différemment car son visage a ouvert une voie dans l’horizon, qui a tout bouleversé.

Nous faisons quelques pas dans le parc, elle me parle de taches sombres qu’elles ont faites dans l’appartement, et qu’elles n’arrivent pas à enlever, sur la moquette. La propriétaire les a vues et les harcèle. Je ne demande pas de quoi il s’agit. Son jean est extrêmement sale. Je regarde ses cuisses, parfaites dans leur rondeur ovale, on dirait les fuselages de je ne sais quel véhicule.

Au centre du parc, y a un petit temple dérisoire, et tout autour de la boue car il pleut presque sans cesse depuis deux jours, on a l’impression que nous allons tous nous décomposer, cela me revient soudain, cette pluie, qui frappe le visage de Violette, le fouette.
On reste assis, dans cette imitation de temple ou de ruine, même pas à couvert, sous l’eau, le temps de quelques cigarettes qui ont toutes les peines du monde à se maintenir allumées. Elle ne me dit presque rien. Toujours des enfants jouent, on entend leurs cris, tendus, en joue. Si je ferme les yeux, leurs cris de joie sont des cris de panique.
L’amie de Violette lui téléphone plusieurs fois de suite, car elle ne supporte par de devoir continuer de nettoyer seule les taches dans l’appartement, si bien qu’elles échangent davantage de mots que Violette et moi, laquelle néanmoins, en contrepartie, ne cesse de me regarder, comme si elle craignait d’oublier mes traits. Elles communiquent leurs secrets dans une langue codée de produits d’entretien et d’extraits chimiques. Un instant j’ai l’impression que Violette a peur, peur que je comprenne je ne sais pas quoi. Elle raccroche, me dit qu’elle va y retourner.

Dans ce parc où nous ne nous aimions pas, j’en avais pourtant la folie ; en dépit de toutes les impossibilités à le faire, en dépit de cet égarement que je pressentais chez elle, et de son incapacité, bien pire que la mienne, à n’exister que dans l’intensité d’instants en courant alternatifs et discontinus. Nous ne jouons pas dans la même pièce, chacun de nous dans la tragédie d’à-côté.

Soudain, au moment de partir, elle se jette dans mes bras, s’agrippe littéralement à mon torse, se serrant de toute sa férocité, comme si elle voulait frotter son désarroi au mien, pour qu’il se passe peut-être quelque chose d’imprévu, pour fabriquer un peu d’électricité. Elle sanglote, les enfants cessent leurs jeux et nous regardent, nos vêtements et chevelures sont trempés, je crois qu’elle a simplement envie de laisser les traces de ses vêtements salis sur les miens, mais je sens aussi qu’elle a froid de très loin et depuis très longtemps, peut-être depuis toujours, et qu’ainsi, accrochée à moi, elle me parle pour une possible dernière fois sa langue des frissons.