20160211


Il n’y a que les nuits qui soient assez vides, creusées et profondes pour égaler ce sentiment de pièces pour clavecin qui contiennent tout (livres, film, pictural, univers). Je ne suis pas obligé de faire des choses, de rebondir partout, je peux rester immobile, trou noir d’un vaste désir et reparcourir le temps en sens inverse. Des choses remontent comme un courant d’air large au visage, perméabilité de l’immobilité.

20160209


04H25 dans le silence le plus complet. « Refus d’étagères », me dis-je, confusément en m’éveillant. J’aime bien ces formules obscures qui prennent naissance dans le sommeil et qu’on cueille au réveil ; peu importe. Un peu de somnolence pour un peu de réveil. La pluie m’est témoin. Je me souviens tout à coup de ces règles larges en plastique orange, très souples, qui contenaient en creux toutes les lettres de l’alphabet qu’on pouvait ainsi tracer en en suivant les contours au stylo. Une sorte de règle pochoir. Je cherche le mot qui désignait ce plastique, ce genre de plastique, synthétique, cristalline, je vois très bien ces règles larges, pas très pratiques à utiliser, fastidieuses, acrylique, je pense à acrylique, des règles en acrylique. Est-ce que cet outil existe encore, en vend-on encore, translucide acrylique. Qu’il fallait tenir fermement sur le papier, et tracer une lettre après l’autre. Traces du rêve au moi acrylique, voilà.

les détectives privés de dessert


Le jour, ma tête est une cage à oiseau dont la porte est laissée ouverte (où est l’oiseau ?). Je me sens aussi volubile, fait rare, qu’usagé. J’ai des coups de fil à passer. L’air des coups de fil au passé. Je parle facilement, dans le noir, à deux personnes qui cherchent leur chemin, se sont trompées ; tout à coup dans le noir, je sais des choses, je suis comme un voyant. Il est un peu trop question, sur la frange silencieuse, de numéros de téléphone qu’on n’échangera pas. Il y a une installation faite de vent, et sur les murs, des poèmes pornos en 5 mots.
La nuit et le thé. Noter un peu n’importe quoi, pour en voir l’ombre. Ou une peau tomber. Les post-it sont d’un jaune trop pâle, avec ces adresses, ces codes.. Et ta folie de courtisane qui ne vient pas, sa peau d’échappement. Tranchant et doux le saxophone ; bien que pacifique un assaut. J’attends un peu cette somnolence qui dégivre. Je pense aux détectives privés. Privés de desserts. Le soir j’ai laissé éteinte la petite lampe de chevet que j’allume d’habitude quand je travaille, derrière moi. Qu’est-ce que ça change, ça change. L’assombrissement au travail. À trois heures du matin, un type en veste épaisse et casquette à oreilles rembourrées joue au foot dans la rue avec un balle toute blanche. Tiens, on a oublié la neige, et son cortège de murmures entrefermés. Pour tuer le temps l’arme est d’inventer.

dimanches sas


Trouver quelque chose, par hasard, qui touchera l’âme de celui qui le lira. Une seule personne, inconnue. Comme V., aujourd’hui. Sur le drap qui claque apparaît son visage en projection, sa mâchoire tendue. Espérer la faire sourire. Prodige des distances. Penser à un dimanche d’il y a quinze ans, être traversé par les mêmes états, à l’identique. Les états du silence des dimanches soirs. Nous aimions ça. Nous retrouver, puis nous laisser seuls, tard. Aller de pleine nuit à la station-service, La station-service est un cinéma ouvert de nuit. Acheter confiseries industrielles, retrouver l’homme qui nous encaissait, sans dire un mot. Les coups de piano, après, dans un appartement voisin, en pleine nuit. Plus rarement, rouler dans une voiture avec quelqu’un en fumant. Feuilleter des magazines qu’on connaissait par cœur. Une revue de cinéma, un magazine de mode, un roman policier bon marché, un livre de cul, sacré. Tout était si matériel alors. Tout était symbole à saisir avec les mains. Qualité particulière de silence de la ville, ces nuits-là. Les quais sans circulation. Pas de différences entre dedans et dehors, élastiques. Un film en cassette de plastique gris ; ou programmé en pleine nuit, synchrone avec nos veilles. Marcher dans le quartier des immeubles déserts. Aller voir un ami qui ne sort pas de chez lui. La cage d’escalier, avec toujours cette tenace odeur de purée de légumes. Les choses, dans le désordre. La voisine, rentrée se coucher. Je l’ai entendue dans les escaliers quelques heures avant. Elle n’est pas passée. Elle se lève tôt le lundi matin ; elle passera dans l’après-midi après ses cours. Je lui sers un verre de lait, elle se déshabille. On trouvait toujours quelque chose à faire de soi. La nuit était quelque chose de vivant, qui changeait sans cesse. Ça montait du sol, aucune préoccupation du légitime. À un moment, le son racole, change de trottoir. Nous avons les traits tirés, on parle de moins en moins, le sommeil nous rappelle à son ordre. On se déçoit pour quelques heures.

2015-1129_04028

ruses de la ville


2015-0928_01041_1
Je repense aux rues de la petite ville de S. C’étaient des rues très mal éclairées, qu’il fallait autant imaginer que parcourir pour les faire exister. Des rues dans lesquelles on pouvait marcher de nuit sans se faire remarquer. Les voies étaient étroites, il n’y avait personne, les gens avaient cette habitude de dormir. Et nous, de marcher, en murmurant. Les murs transpiraient une sorte de foutre minéral sombre dont on respirait en passant l’odeur d’encens poussiéreux. Si on les touchait, ces murs, c’était une texture de gâteau brisé, de miettes. Je me croyais à Prague, à chaque fois que je passai sous un réverbère, j’inventai une généalogie en déclin. C’étaient des nuits de petites tragédies, martelées sur le pavé, et tout aussi vite oubliées. Quand on marquait un arrêt, c’était qu’il allait se passer quelque chose. Parfois l’échange d’un baiser imprécis ; ou une transaction quelconque. De temps à autre un oiseau s’envolait à notre passage. Pourquoi ne dormait-il pas ? C’était peut-être déjà l’envol du matin, quand les mains sont froides, que les corps des dormeurs se sont séparés à jamais pendant leur sommeil. Merveilleux hivers parfaitement somnolents et sans heures, ne semblant jamais finir, et dont les sons étaient intégralement bannis ! hormis celui de la neige, de nos pas de chute s’enfonçant. L’unique couleur que je revois, en y pensant aujourd’hui, était celle de cette petite bouteille d’éther, ce bleu translucide qui accrochait si précisément la lumière. Personne n’avouait y toucher, mais le niveau tremblait quand même toujours doucement, semblant parler. Ça se passait dans la pièce du fond. Des mains, sur des torses, des vagues tièdes de fatigues. Nous nous amusions beaucoup, mais en gardant tout notre sérieux et sans jamais sourire. Moi, je regardais, pour plus tard. Quand on cherchait quelque chose, il fallait faire glisser de lourds et bruyants tiroirs. Dans lesquels il n’y avait pas tellement d’objets, ni d’espérances. Les tissus des vêtements étaient plus épais que nos remords, facilement volatils, et nous avions l’impression, en marchant dans ces rues noires, de traverser des draps déchirés.

2015-0928_01041_2

2015-0928_01041_4

2015-0928_01041_6

dépourvoir


2015-0904_04025_1
Il faudrait tout noter à rebours, ce pour quoi il me manque de la volonté.
La nuit fait douze degrés. Douze degrés qui font la nuit.
Il y a quelque chose qui s’est transformé en froid.
Ces quelques minutes indispensables, tout au long de la journée, et qui finissent par la constituer toute. Juste attendre. attendre, vers le soir. un très beau fond bleu, à défaut des yeux. j’attends déjà le départ vers la lune.
Quoi faire d’essentiel, quand le dérisoire réclame nos mains pour le devêtir.
2015-0904_04025_2

la littérature maintenant, ça doit être ce qui résiste à l’information.

cadran


il y a toujours un moment dans la journée où je me détache. où je n’appartiens plus à personne, nulle part. un torrent s’écrase en moi et se fige. quelques fourmis passent à l’intérieur de mon avant-bras. j’ai tout juste le temps d’apercevoir l’hésitation qui occupe mon propre visage comme une terre de passage. ma tempe semble avoir la douceur d’une statue antique, que personne n’a plus caressé depuis longtemps. mon visage devient un cadran solaire.

couchée sur le sol, la forme de mon corps devient énigmatique à force d’obstination. l’obstination des absents, des mendiants, des regards de peine et de pierre. mais la sensation d’une veine courante cristallise tous mes qui-vive, je suis une autoroute de nuit, rythmée par les éclairages, les rares dépassements, les brusques débrayages de ce qui tourne autour de moi. je sens les rares regards des phares, tout un enveloppement de phosphènes qui m’éblouissent, des striures qui sont autant de serments.

2015-0712_01038b