épaves délavées (beautés banales)


2015-0619_01038 je regarde des photos de fêtes où je ne suis pas, où je n’ai pas été. passées, trop vieilles, déjà trop lointaines.
c’est ainsi quand certains soirs on n’a pas d’âge.
mais la bande-son qui passe, qui tourne autour de moi — comme ces panneaux lumineux en haut des immeubles, semblant discrètement décrire le monde en différé —, ne colle pas, elle est bien trop mélancolique.
est-ce qu’elle essaie de me dire quelque chose malgré les sourires des noceurs ?

certains ont des costumes blancs, un peu trop grands pour eux. d’autres arborent un masque. le flash a écrasé à jamais les arrières-plans. la lumière dessine quelquefois, par pulsation, des objets incompréhensibles. ou bien c’est une cuisse aussi belle. et qui se palpe. on suit quelqu’un dans les toilettes. comme les gens riaient, souriaient ! derrière certains rires et les années se fait voir à l’occasion une incroyable cruauté mais généreuse et joueuse. d’aucuns préfèrent avoir les yeux fermés, se soustrayant ainsi par avance à mon propre regard.
du noir délavé surgit parfois une manche dont on ne saura jamais à qui elle appartenait, une matière de chemise qui ne se fait probablement plus mais qu’on reconnaît, un regard arrêté une seconde à l’endroit d’un corps délicat et qui s’est figé là, une pose maladroite qui, avec le temps et l’absence de regards, est devenue belle, inédite. les visages sont parfois déformés par la danse, ou par des mouvements très libres que plus personne n’ose faire.

je sens la lenteur de mon regard qui cherche à travers les images, qui prend un temps auquel ma volonté n’a aucune part. c’est comme si la machine de l’œil obéissait à la surface de ces visions instantanées et lointaines, qu’une transmission par courroie invisible se faisait entre elles. je ne sais pas exactement ce qui s’échange, mais il y a comme un troc de voluptés. je pourrais presque en entendre une infime mais avide vibration. mon œil vernit d’une fascination renouvelée ces figures oubliées, il se gorge d’une liqueur qui transfuse ainsi, brillante dans le peu de lumière, et qui résonne puissamment à travers les lamelles. comme un pianiste, posant sa toute dernière note dans une pièce noire, fait se déployer tout l’espace, où quelque chose devient palpable, visible.
parmi tous ces visages inconnus je tombe sur un visage inconnu qui du regard semble m’inviter, et me demander «est-ce qu’on pourrait recommencer ?», comme si depuis tout ce temps, il attendait mon approbation et ma venue.
je suis attiré comme par une main à travers une porte, comme par un aimant ; mais les aimants sont aussi des brise-âmes, n’est-ce pas.

Sarah Altmejd


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je t’aperçois et j’ai tout de suite le souffle coupé. beauté non-diffuse, brute, la question ne se pose pas. chercher sans réponse. il suffit de trouver une manière, une façon (main, faire). une sorte de panique des sens. mal faire. fuir la foule, foraine. bousculades. démesure de tout ce qui est perdu. soudain je comprends quelque chose. de l’ordre des penchants. je ressens cette émotion si particulière où le ventre est comme traversé par un souffle qui emporte. une sorte de lyrisme totalement invisible, intérieur, puissant, et qui me porte. histoire qui s’est retinée. tirée par les cheveux. qu’on répète à défaut. la beauté débordant de l’œil unique, amas de couleurs éventrées. qui me rentre par les yeux. beauté de l’action précise, physique, de chaque rayon porté sur les objets. propageant les impulsions chirurgicales et narratives. commandements multiples, sans territoire précis. ce bruit permanent qui me permet la concentration. repartir de rien, sans main devant la lèvre mate. impossible visage de n’importe qui. n’est-elle pas la sœur jamais arrivée. l’incarnation d’un tu qu’on ne prononcera jamais. insoumission, disparition. il faut partir, sans se retourner. je me souviens avoir trouvé si belle ton écorchure au coude, glacis rouge et violacé. un peu de salive pour la faire briller. l’aimée.