Un collage de Violette


Violette découpe des silhouettes dans des magazines féminins, qu’elle colle sur des feuilles volantes. elle leur dessine des bulles un peu maladroites, dans lesquelles elle m’écrit des messages contradictoires. Je pense à toi. Je ne t’aime pas. Je n’aime que toi. elle a quelques crayons gras avec lesquels elle ajoute et peint d’approximatifs ornements. ou bien elle souligne les bustes, les attributs des personnages accumulés sur la page. elle colle aussi tel ou tel objet qu’elle convoite et dont elle a découvert l’existence dans les pages shopping. elle a de ces après-midi d’ennui qu’elle meuble. elle n’a pas le droit de faire venir des gens dans sa prison dorée du bord de ville, mais elle le fait discrètement, pendant la journée, où elle y est seule. elle vit là dans l’entresol, dans la salle de télévision, à regarder des dvd de films sirupeux qu’elle connaît par coeur et qui ne sont jamais dans les bonnes jaquettes. sa chambre, elle, est au premier étage, d’où l’on voit l’unique arbre de la cour. autour et au pied de l’arbre, il y a toujours des assiettes ou des verres cassés, qu’elle lance, je suppose, quand elle n’a pas envie de faire ou de redescendre la vaisselle. dans le mur de sa chambre, de multiples niches où sont entreposées des breloques diverses, ou bien de menus gadgets. on pourrait reconstituer ainsi les dix dernières années de son existence, toc, brisée. il y a des chances qu’après le film vous accédiez à sa chambre si elle a envie de vous voir de plus près. je me souviens d’une après-midi de décembre passée sur son lit à regarder la neige qui devenait cristal à travers les barreaux de la fenêtre. je n’ai jamais connu personne qui s’employait à ce point et si littéralement à tuer le temps. puis elle a tenu à ce que nous couchions ensemble pendant qu’elle téléphonait à un garçon qu’elle faisait tourner en rond, en lui faisant doucement la conversation. c’est insensé et tristement vrai. je vois encore la physionomie de son visage modifiée à chaque instant par les plaisirs divers qu’elle s’accordait simultanément. plus tard elle m’en fit un collage, où le silence, les gémissements et la conversation de ce jour-là sont remplacés par les paroles de chansons d’emballage qu’elle avait en tête en découpant-collant ses petites effigies de papier glacé.

Violette — Premier portrait


elle me fait penser à une idole égyptienne, une pierre d’éclat, un visage très finement gravé sur une tête d’épingle or. tête de femme chat. la couleur de ses lèvres comme un bijou grenat qu’on aurait trouvé dans une tombe pyramidale. les joues fines mais très légèrement bombées. elle vous fait un geste obscène avec un grand sourire irrésistible. tant de beauté ne va pas tarder à vous apporter des ennuis, semble dire l’altesse des bas-instincts. elle dévore des toasts au foie gras en parlant de ses nombreuses superstitions. muse incomplète au ventre découvert. elle n’est pas même bien habillée, ses amis sont inconsistants. elle ne travaille pas, elle vit dans une maison de maître au bord de la ville, chez quelqu’un, un ex, sans rien payer. son corps qui sait.

je n’écoute pas tellement ce que tu dis, là, alors je peux te regarder longtemps, et mâcher ton visage. les cheveux très épais, et très longs, partent en vague vers la taille. légère odeur de varech, ou d’un autre truc nébuleux. tes ongles imparfaits sur la saleté du marbre de la table. je me demande ce qui va se passer après ; ce soir quand nous quitterons le restaurant, et après, dans la nuit, ou après, dans ta vie. j’essaierai de ne pas te perdre de vue dès ce soir. tu m’ennuies et me fascines, tout est une question de temps. je sais tes mensonges, et cela t’amuse. est-ce que tu donnes ainsi à tout le monde l’impression de te connaître? je me fous que les gens te klaxonnent. pourquoi es-tu toujours en retard, déjà absente, si ce n’est pour faire croire que tu ne reparaîtras plus.

peu de soin portés aux détails. elle n’en a absolument ni l’envie ni surtout le besoin, tant son visage déclame et fait taire. elle a des fringales, la nuit.
elle jure de me préparer un repas, chez moi, et le jour venu, elle débarque avec un hamburger de supermarché prêt à consommer, et de quoi faire de kirs. elle vole des menus objets qu’elle perd. elle déchire le journal après l’avoir lu, comme si elle ne supportait pas que quelqu’un le lise après elle, au café par exemple.

Violette Achronologique


les bras en fil de sirène
la voix au téléphone crue
j’étais pris dans un filet de salive d’or
j’étais le privé de sommeil à la vitre cassée
rien ne semblait déboucher sur rien que nous
aux membres endoloris sous la lune de profil
dépassaient toujours de ta poche des raisons incendiées, des billets de fortune

la surprise était le plat du jour
à la dérobée ton visage se reflétait
sur le cuir noir verni de tes escarpins sauvages
du moins c’est ainsi que je l’attrapais
aux restaurants sous les tables les scandales se nouaient
pourquoi avais-je eu ce privilège sous-vide
toi qui aimais les restaurants tristes

il n’y avait pas de jour sans abattement
le sourire était un peu trop serré
la main sur le cœur un peu trop crispée
une terreur ancienne dessinait des vagues fines
qui faisaient de ton visage un Odessa de ruines
jouir et maquillage comme deux versants de la pièce
que tu dépensais à me perdre partout
tu pouvais casser une vitrine ou vider les verres
tout se rattrapait au zinc du matin
les journaux parlaient pour nous l’air ailleurs

un teint de cuivre un aplat de couleuvre
ceinturaient les massives amères arides peines
les attraits pour des langues étrangères
les fourrures dans lesquelles enfouir tes mains
tu faisais tout pour que je te chasse
instinct de louve à l’hiver vouée

Violette Plaisance


beaucoup plus tard dans l’hiver, je ne voyais plus Violette depuis des mois, je vais aider une amie à déménager, un matin très tôt de serpillière grise. en sortant du métro à Plaisance, quelques mètres après, je croise Violette, avec toujours son caban bleu nuit. il est très tôt, les gens vont travailler, ils expirent des buées en silence, certains font du bruit en pensant. je n’ai pas le temps de l’apercevoir, je me trouve d’un coup pile face à elle et à son regard bleuté que j’identifie instantanément. mais pourtant, il a terriblement changé. elle me regarde, tout cela va très vite, j’ai l’impression de voir une demi-folle. en tout cas un fille totalement étrangère que je ne retrouve pas malgré le visage, les vêtements. elle même me regarde sans rien dire, avec une espèce d’effroi, j’ai l’impression de voir une égarée, dans une forêt ou que sais-je. elle a les cheveux sales et emmêlés, ce qui la rend très belle, ses cheveux épais de méduse braque.
mais ce regard a l’air de découper tout ce sur quoi il porte, je me sens dévisagé, mais j’ai surtout la sensation qu’elle ne me reconnaît pas, ou de manière très confuse. est-il possible qu’elle ne sache plus qui je suis, voilà ce que je me demande, toute cette matinée-là, une fois que la surprise de l’avoir rencontrée et la stupeur de son visage rendu à l’inconnu se sont dissipées.

Violette, un premier soir


nous voilà cette première nuit à marcher sur les boulevards, nous cherchions un endroit où nous asseoir, un refuge provisoire pour ne pas encore rentrer, enfin en tout cas moi je cherchais à prolonger l’effet produit sur moi par sa présence physique, ses attraits divers et mal définis. plusieurs personnes nous demandèrent leur chemin, à nous qui ne savions même pas où nous allions. on parlait d’attendre l’ouverture (il était très tard, cela me revient) d’une brasserie qu’elle connaissait et qui ouvrait bientôt. je comprenais qu’elle était familière de ce genre de situations, chercher un endroit en pleine nuit. je regardais sur mon téléphone si je pouvais trouver quelque chose d’ouvert, mais ça ne marchait pas, je n’arrivais pas à trouver le précieux renseignement. et nous n’allions pas tourner ainsi indéfiniment dans le quartier. de temps en temps elle s’éloignait en diagonale et allait regarder une vitrine, et je me souviens qu’elle posait à chaque fois ses mains sur l’étroite plaque de verre. je me demande aujourd’hui si ce n’est pas une tonalité très précise dans sa voix qui me retenait à ce point, en plus de ce qu’il faut bien appeler sa beauté un peu viciée. comme si j’avais été spécialement sensible à telle fréquence qu’elle modulait en parlant et qui m’attachait ainsi à elle. elle me parlait de son goût pour les tartares de boeuf, de son retour à Paris (elle avait suivi un type qu’elle connaissait à peine dans une autre ville, pendant quelques mois, elle venait de revenir, il n’arrêtait pas de lui envoyer des sms, elle m’en faisait lire quelques-uns). elle n’avait pas de travail, elle parlait de se faire engager dans une boulangerie, bizarrement je trouvais que ça lui allait bien. plus tard et la connaissant un peu mieux (l’ayant même accompagnée dans sa recherche d’emploi une fois ou l’autre), j’imaginerai d’ailleurs facilement violette vivre sa vie de nuit, et puis rejoindre son travail non pas après les heures de sommeil, mais émergeant de ses nuits cahotiques pour prendre son poste de boulangère, comme si de rien n’était, pas même fatiguée.

Violette


un soir, une conversation, dans un ascenseur. ils disent qu’il faut l’empêcher de boire. sinon « son cerveau fait ffft”. nous entrons dans l’appartement, ceux qui sont montés à pied arrivent juste derrière. le studio est minuscule, il est tard mais personne (six ou sept personnes en fait) n’est fatigué ni raisonnable. c’est une brune belle à la voix perdue, grave. mais est-ce bien elle aussi dont ils parlaient, dans l’ascenseur ?
tout le monde y va de sa petite musique. il y a des maquettes de décors de théâtre un peu partout sur les étagères, des maquettes démantibulées pour la plupart. la cuisine m’évoque une échoppe de trottoir asiatique. violette et moi, je ne sais plus comment, je crois que j’ai parasité une conversation, nous parlons d’un peintre, Spilliaert. dont l’autre type ignore tout. parfois ça sert de connaître le nom d’un peintre. quand elle voit que je connais bien, son visage s’illumine vers moi, comme si c’était la première fois qu’elle me regardait (nous nous connaissons depuis deux trois heures seulement). elle déplace son corps dans ma direction, jean bleu, haut bleu, de fins bracelets d’or au poignet. elle boit quand même, mais pas trop. elle est distraite. elle répète sans cesse vouloir toujours rentrer, je veux toujours qu’elle reste. on fait un pari dont j’ai oublié la teneur, mais que je gagne, elle reste donc, sans précision de durée. elle se décrit comme la fille qui n’a jamais rien dans les poches. toutes les cigarettes qu’elle sort de la poche de son jean sont soit cassées, soit recourbées.