Violette et liquides


Il y avait toujours beaucoup de bruit entre nous, c’était le seule façon de nous entendre, de ne pas nous quereller et rester sans trouver un mot à nous dire. Des fêtes, des rassemblements, des malentendus. Des gens passant sans cesse au milieu de nous dans la cohue d’un couloir encombré. Tout était brassé, agité — à la fois les moments d’intensité, ainsi que l’ennui et l’incompréhension, industriels — tressé aussi épais que sa longue chevelure noire qu’on aurait cru constituée des fins muscles sombres et battants d’un animal juste écorché. (Je n’avais jamais vu de chevaux aussi puissamment noirs.) Ils ne reflétaient rien, c’était un pur charbon qui ne deviendrait jamais diamant. Son domaine, à elle, à Violette, c’était davantage la terre, le verre. La terre, qui était son odeur ; le verre, que ses mensonges parvenaient à briser en toutes circonstances.
Elle s’inquiétait toujours des boissons, manipulait les bouteilles. Aucune liqueur ne semblait échapper à sa connaissance, à l’expérience la plus précise qu’elle avait accumulée en quelques années. Elle savait reconnaître n’importe quel cocktail en y trempant les lèvres, lèvres toujours humides de Violette. Et, rivière sans retour, le taux de son sang, qui fluait autant que sa démarche.
Je la regardais, là, jamais vraiment ivre, toujours un peu grise, sur n’importe quelle moquette tachée, servant son monde, ou entourée dans une cuisine crasseuse de quinze garçons sans imagination, et je l’imaginais, la soixantaine grossie, avec ce culot toujours de l’extrême beauté, le visage pourtant gonflé, presque méconnaissable si ç’avait été ailleurs que dans mon propre fantasme, officiant derrière le comptoir d’un bar probablement plutôt minable et régnant là comme si c’était un Palace, car sa seule présence suffisait à la gloire. Je voyais les clients, auxquels elle allait immanquablement adresser l’exhaustivité de son amour alors même qu’elle me méprisait, moi, tout en s’excusant de m’aimer trop. Ses clients, toujours prêts à dire du mal d’elle par derrière et se faisant pourtant offrir des verres à longueur de soirées ; ne pas rester seule, surtout ne pas rester seule. Car sa générosité était sans limites (sauf avec moi), chaque chose avec elle, d’ailleurs, était toujours sans limites, jusqu’à l’abstraction, jusqu’à la fatigue, qui devenait une sorte de définition de l’être.
Pourtant, les volumes des différents liquides qu’elle assemblait, ou avalait, eux, étaient des mécaniques de précision, des complots contre le hasard. Oui, j’avais connu cette personne qui abolissait le temps, et qui souffrait telle une panthère de zoo. J’étais persuadé qu’elle pleurait, dans la vie, ou derrière son comptoir ; en cachette, parce qu’elle était cruelle. Mais je n’ai pas pu la surprendre, car elle dissimulait et versait ses larmes à la surface de ces petits verres qu’elle servait, ou buvait.
Mais surtout, ce que je ne peux oublier et qui est encore si intense, c’est, lorsque par exemple elle rit, ou bien sous le coup d’un émotion soudaine et trop vive, ce court jet de pisse que périodiquement elle sème, aussi clair que la plus pure eau de roche, et dont se souvient encore ma cuisse inconsolable.

passe


boulevard

Encore ce boulevard. impair, pair, impair. Que fait-il quand je ne suis pas là, qui joue ?
Au milieu des deux rives qui se toisent et semblent irréconciliables, cette bande de mer à deux vitesses. Dans la journée, le flux incessant, comme un système parfait d’oubli, et là, tard, juste quelques phares dans une nuit d’huile figée, et cette espèce de collant opaque que la nuit a revêtu et qui ne mènera nulle part.

Ce soir, on installe des abribus qui n’abritent plus de rien, et qui ne me répondent plus rien. Il y a deux ou trois hivers, on y voyait cet homme qui racontait sa vie à qui voulait l’entendre, il avait fui la gare, je crois, ou on l’avait chassé. Il avait investi l’ancien abribus, celui qui n’est plus là ce soir, où j’attends ordinairement le bus baleine, et qui vient d’être démonté, j’en vois encore le squelette à l’abandon sur le trottoir. Cet homme voulait quitter Paris, mais il ne voulait pas quitter Montparnasse. Un peu comme moi, à la réflexion. Quelque temps après, il avait disparu avec ses caddies, sans doute s’était-il décidé à aller vers le sud où « le temps est plus clément », répétait-il. Et puis un soir sur le banc vide, plus qu’une mère et son fils, il aspirait une brique de jus, et elle, son air mi-distrait mi-désespéré. Mais plus de nouvelles de cet homme massif. Moi je n’ai pas bougé, ou seulement sur quelques photos.

En marchant plus ou moins, disons en piétinant, comme je le fais volontiers, je remarque deux sortes de personnes : ceux qui s’agglutinent sous les lumières des cafés, des restaurants. Et ceux qui se coincent dans les zones d’ombre, et regardent en attendant qui sait quoi. Et il y a moi, qui ne dérange ni les uns ni les autres, qui leur emprunte simplement une étincelle, le reflet et l’excuse d’un regard lointain. Je m’approche régulièrement des vitrines, je regarde les dîneurs : je m’expose à l’envers, j’essaie de leur faire comprendre quelle marchandise hors de prix je suis, quelle confiserie… Mais ils ne me voient pas. Ils regardent les yeux de l’autre côté de la table, leur partenaire, comme s’ils voulaient les duper ou détourner leur attention, ces escamoteurs. Ils n’ont plus faim et ça les déprime, ils se cherchent de nouveaux objets à leurs tourments. Ceux qui sont seuls regardent leurs assiettes vides en pensant quand même à quelque chose. Ces assiettes pourraient aller au musée, tellement elles recueillent de regards concentrés.

Dehors, ceux de l’ombre eux, peut-être, me, nous regardent. En tout cas, on peut toujours l’imaginer car on ne voit pas leurs yeux dans le noir. Peut-être n’en ont-ils plus, à force. Ils restent immobiles, dans les coins, sans savoir quoi faire, attendant qu’on les prenne en pitié, qu’on les remarque, qu’on leur apporte une gaufre. J’entends parfois les sonneries de leurs téléphones, que souvent ils laissent retentir ; ils ne veulent pas qu’on entende leurs malversations.

Soudain je ne sais plus quoi faire, je suis une sonate fragile, je ne sais plus dans quel mouvement me mettre, me confondre. Je ressens des illusions contradictoires. Je regrette vivement que les magasins soient fermés, car ce serait une façon de traîner encore.

Mais l’heure du dîner s’éloigne déjà ce soir. Je n’ai quand même pas épuisé toutes les ressources ? Je passe devant le marchand de lampes ; il n’est pas si tard, elles sont encore toutes allumées dans la vitrine. Une fois de plus, je profite de tous ces kilowatts de lumière électrique sur le visage, je m’aveugle passagèrement, je fabrique du phosphène, je profite du spectacle mental de la projection, je m’éblouis. J’aime cette pluie de clartés que je m’offre régulièrement, sans jamais le prévoir. Car c’est toujours en dernier recours, quand je n’ai plus rien à faire, à voir, que je me retrouve là, à attendre que la minuterie du magasin de lampes se déclenche, s’éteigne et m’éconduise, qu’elle me renvoie au noir, aux voix basses, aux branches les plus crues de l’existence.

Violette dans le parc


J’attends Violette dans ce parc magnétique. Une zone fantomatique qui sépare le quatorzième et le quinzième arrondissement, et où presque toute notre presque-histoire se sera située. Nous sommes en novembre, un novembre plutôt clément, mais traître aussi, à nous donner ainsi des envies d’été, alors que très prochainement le froid viendra métalliser nos visages. Violette est avec une amie, en train de nettoyer un appartement qu’elles occupaient, elle doivent rendre place nette et restituer l’endroit au plus vite, elles s’y sont évidemment prises à la dernière minute. Elle sait à peine où elle habitera après. Je ne me souviens plus pourquoi il est décidé de nous voir dans ces circonstances peu propices, entre deux portes. Mais à la réflexion, tout aura été ainsi, bancal, emprunté, juste mordu, en dents de scie ; sauf à quelques moments qui sans nul doute peuvent aujourd’hui être considérés comme des accidents, des arrangements fortuits dont seule la réalité détient le secret et la cause, bien serrés à la gorge.

Il fait quand même assez frais, en attendant Violette. Je tremble peut-être un peu. Des enfants jouent en se découpant en silhouettes devant le soleil relatif. Je me souviens de mon impatience, car je ne savais qu’en faire. Tournoyer sur moi-même en piétinant les trottoirs et la chaussée, me regarder dans les rétroviseurs. Jeter un œil aux marchands de vin, au marché des esclaves d’un coup d’œil par dessus le passé qui traîne là. Les rues font des angles, comme toujours, mais j’ai le temps de m’y accrocher. Il y a des restaurants et des gens qui finissent des déjeuners hostiles, des déjeuners d’affaires, d’étranges affaires. Ça se voit à la manière qu’ils ont de tripoter les restes de pain à la fin du repas. J’attends ; je voudrais déchirer la brume mais je ne sais pas comment m’y prendre.

Voilà qu’arrive Violette, je la vois au loin s’avancer en coupant le parc en diagonale. Je la vois de loin, je sais que c’est elle, j’ai un sens spécial qui lui est dévolu tout entier, ma peau est en alerte complète, hérissée, quelque chose m’a poussé aux extrémités, depuis que je la connais, je regarde tout différemment car son visage a ouvert une voie dans l’horizon, qui a tout bouleversé.

Nous faisons quelques pas dans le parc, elle me parle de taches sombres qu’elles ont faites dans l’appartement, et qu’elles n’arrivent pas à enlever, sur la moquette. La propriétaire les a vues et les harcèle. Je ne demande pas de quoi il s’agit. Son jean est extrêmement sale. Je regarde ses cuisses, parfaites dans leur rondeur ovale, on dirait les fuselages de je ne sais quel véhicule.

Au centre du parc, y a un petit temple dérisoire, et tout autour de la boue car il pleut presque sans cesse depuis deux jours, on a l’impression que nous allons tous nous décomposer, cela me revient soudain, cette pluie, qui frappe le visage de Violette, le fouette.
On reste assis, dans cette imitation de temple ou de ruine, même pas à couvert, sous l’eau, le temps de quelques cigarettes qui ont toutes les peines du monde à se maintenir allumées. Elle ne me dit presque rien. Toujours des enfants jouent, on entend leurs cris, tendus, en joue. Si je ferme les yeux, leurs cris de joie sont des cris de panique.
L’amie de Violette lui téléphone plusieurs fois de suite, car elle ne supporte par de devoir continuer de nettoyer seule les taches dans l’appartement, si bien qu’elles échangent davantage de mots que Violette et moi, laquelle néanmoins, en contrepartie, ne cesse de me regarder, comme si elle craignait d’oublier mes traits. Elles communiquent leurs secrets dans une langue codée de produits d’entretien et d’extraits chimiques. Un instant j’ai l’impression que Violette a peur, peur que je comprenne je ne sais pas quoi. Elle raccroche, me dit qu’elle va y retourner.

Dans ce parc où nous ne nous aimions pas, j’en avais pourtant la folie ; en dépit de toutes les impossibilités à le faire, en dépit de cet égarement que je pressentais chez elle, et de son incapacité, bien pire que la mienne, à n’exister que dans l’intensité d’instants en courant alternatifs et discontinus. Nous ne jouons pas dans la même pièce, chacun de nous dans la tragédie d’à-côté.

Soudain, au moment de partir, elle se jette dans mes bras, s’agrippe littéralement à mon torse, se serrant de toute sa férocité, comme si elle voulait frotter son désarroi au mien, pour qu’il se passe peut-être quelque chose d’imprévu, pour fabriquer un peu d’électricité. Elle sanglote, les enfants cessent leurs jeux et nous regardent, nos vêtements et chevelures sont trempés, je crois qu’elle a simplement envie de laisser les traces de ses vêtements salis sur les miens, mais je sens aussi qu’elle a froid de très loin et depuis très longtemps, peut-être depuis toujours, et qu’ainsi, accrochée à moi, elle me parle pour une possible dernière fois sa langue des frissons.

boulevard de dépit (rue du départ)


amer mais j’ai mordu dans rien
tout le monde était de sortie sans moi
et pourtant les rues que je prenais restaient obstinément vides
et mes chaussures ne faisaient aucun bruit sur le trottoir

j’ai fini par arriver sur le 105 boulevard
histoire de voir les gens se parler
et chacun mener son petit travelling

cheverny excusez-moi monsieur
me disait le serveur à chaque passage
car il oubliait sans cesse de me servir
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

c’était cette petite mélancolie détestable
d’un cœur qui hésite entre automne et printemps
et j’entendais sur la terrasse une femme répéter n fois le mot « erreur »
quand résonnait sans cesse dans ma tête le mot « dépit »

passaient de grands cygnes en mode escarpins
des proies et des ombres
des lécheurs de glaces
des costumes rayés genre « pas mal »

le garçon récitait le menu et ses variations
j’entendais un type parler de faux-départs
il me faisait penser à quelqu’un qu’il n’était pas
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

j’imaginais qu’assez loin en face
dans ce grand immeuble d’un autre temps
un homme nous regardait derrière sa haute fenêtre noire

pourtant le spectacle se terminait
et je n’avais même pas envie d’achever le poème

précipité de l’été


souvenirs enchevêtrés d’instants inachevés

Aujour’nuit 

Je ne sais pas quel jour on est, je ne sais plus quelle heure il est.
Une petite panique, qui tourne à mon poignet.
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Nous sommes mardi. Enfin nous étions mardi. Ah ces jours, qui bougent sans cesse, dérapent.
Fin d’été. Je me promène au soir en n’écoutant que les bribes de musiques qui sortent des cafés tout le long du boulevard. Un long ruban de son qui bouge en même temps que moi.
Les gens devant les bars ont toujours quelque chose à dire. Ça fait des morceaux de phrases que je recompose, et puis que j’oublie. Ça m’aide à savoir qui je ne suis pas encore.
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Début juillet

J’avais envie de l’été, j’en voulais à mon été, j’avais l’impression d’avoir perdu mon être ou ma raison.
J’avais envie de me réveiller dans une maison endormie et de sortir dans le jardin écouter le silence, un silence rempli d’infra-sons voiler la sphère atmo, d’être écrasé par la chaleur et un demi-litre de sommeil.

Paris était laid vieux pluvieux triste, comme ne tournant pas rond, je regardais les photos de vacances d’inconnus, en espérant m’y voir passer. Je me sentais abandonné, je parlais à des avatars, je n’arrivais pas à me coucher.
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Juillet

Pendant que le France perd je ne sais quoi ni combien au foot, j’embrasse une inconnue, par hasard, dans une cabine de la grande roue du jardin des Tuileries, sans vertige.
Le reste du temps, j’essuie la pluie comme un chat trempé, un chat qui parlerait japonais dans ses rêves.
«Essayez donc de rester silencieux, pour voir»
Heureusement il y a ces deux trois moments par jour où je deviens une phrase même incomplète.
Un jour, je plaisante avec une femme que je croise dans la rue, désemparée, car elle en est à sa quatrième boulangerie à porte close. On rigole par-dessus, parce qu’il y a un truc triste par-dessous.

Et cette femme, encore sur le boulevard.
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Quinze Août

J’étais dehors, il faisait enfin beau, c’était agréable d’être, « dans l’air », pas du tout apprêté, livré en vrac, à déambuler comme un clochard de l’âme.
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C’est un ascenseur, c’est un magasin fermé pour l’été ou pour toujours.
Je marche si lentement, à regarder tous les détails, qu’ils vieillissent littéralement sous mes yeux ; je remonte le temps à force de lenteur.
Ma journée de soleil, à faire très lentement le tour de cette place, au rythme de l’astre, à attendre qu’arrive une éternelle retardataire en veste horizon.

Il pleut à la sortie du film, on fume une cigarette.
Petite iconographie érotique et portable d’un visage de jeune femme sous la pluie devant une affiche de cinéma.

Août s’étirant 

Le bar anglais est fermé, et tous les taxis sont libres. Il fait froid chez soi et je bois dans un gobelet en porcelaine froissée du scotch coupé d’eau. La voix et les réparties de Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil (où il pleut aussi beaucoup) me tiennent éveillé. Lauren « The Look » Bacall parle de Marcel Proust à Philip Marlowe, et puis disparaît. Il y a un moment que j’aime beaucoup, où Marlowe attend, pour reprendre sa filature d’un homme en face, en compagnie d’une jolie libraire à lunettes qui l’abrite un long moment en fermant sa boutique et en lui servant des whiskys. C’est un moment très court dans le film, mais dans ma tête, il s’éternise.
Une après-midi, je reste assez longtemps chez Picard surgelés, le vendeur était accueillant et avait l’air de s’ennuyer comme moi. On attend que la pluie cesse en bavardant.

Cette langueur, cette lassitude qui est une étreinte vide, un train vide ; le train des 3 heures du matin.
Prière d’insérer, sourires et smileys. Un jazz de peau qui flotte en silence.
Je symnole (je somnole en pensant à des symboles).
Je lis que Donizetti était capable d’écrire un opéra en une semaine, et plusieurs chansons «le temps que le riz cuise». Je me fais du riz et rien.

Un ami de retour de vacances m’offre une affiche du film Les Maîtresses de Dracula.
(«He Turned Innocent Beauty Into Unspeakable Horror»)
(traduction à ma sauce : il tourna l’horreur coupable en indicibles beautés)
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« Aimer son nom ». « Aimer son propre nom ». « Aimer son nom propre ». Enfin des trucs comme ça qui remplissent l’espace vacant du cerveau. Mais avec une base 100% vraie.

Je rêve d’une chose en avance, sans rien savoir, et qu’on m’annoncera effectivement le lendemain par téléphone.

Pendant que je dors, une serveuse de bar me tend, en échange d’une cigarette, un paquet de biscuits vide dont je peux lire la marque dans le sommeil, mais plus au réveil. Or, cette inscription était très importante.

Justement, moi qui lis toujours les emballages, parce que j’aime beaucoup cette forme de texte ;
je retiens par exemple: « œuf entier liquide pasteurisé ».
Je me répète la phrase, la formule, « œuf entier liquide pasteurisé ».

Quelqu’un me dit «je voyais le sacré cœur de mon lit».
Une autre phrase passe «peut-être que tu te fous de la poésie», à trois heures trente-sept du matin (je n’ai aucune mémoire des chiffres, mais je l’avais noté). 03:37, c’est une poétique en soi.

Il m’était resté heureusement quelques soirs pour dissiper la chaleur et la foudre,
faire fondre les contretemps, une distorsion des principes,
un tremblement de mains mélangées, les deux bras de la musique,
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pour apercevoir entre deux pulsations de lumière et de noir quelques beaux visages
experts en l’art de la construction de halos démesurés
à crier ce qu’ils avaient envie de se chuchoter.
IMG_3899De toute façon, il était trop tard,
et on se laissait des messages car on n’arrivait plus à se trouver dans la foule.
IMG_3933J’ai envie de fruits d’été, je n’en ai pas mangé assez.
Et voilà les fruits d’automne qui arrivent dans les supermarchés.
IMG_3923L’indifférence, l’indifférence. Je trouve que ça a presque quelque chose de mystique, cette indifférence.
Écrire quelque chose sur l’indifférence. Qui ne rencontrera qu’indifférence.

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«Filles des nombres d’or / Fortes des lois du ciel / Sur nous tombe et s’endort / Un dieu couleur de miel»
Paul Valéry

Violette à l’opéra


un soir, croyant bien faire, j’invite Violette à l’opéra.

elle ne trouve rien de plus intéressant et amusant à faire que de balancer des petits bouts du programme qu’elle déchire, depuis le balcon où nous sommes installés, vers le parterre.
le spectacle avait commencé dans le silence de fin du monde qui suit l’extinction de la lumière, et je n’avais d’abord pas remarqué que dans la pénombre Violette déchiquetait son fascicule et l’envoyait en neige fine par-dessus bord. elle avait gardé ses gants, les beaux gants de cuir rouge que je lui avais offerts, et ce fut de voir leur couleur vive s’agiter comme deux petites oriflammes qui attira en premier mon attention. sans qu’elle le remarque, je regardai son visage, un long moment. au point d’en oublier ses mains et leur bricolage. j’évitai d’imaginer les spectateurs qui recevaient les bribes de papier. un instant j’eus l’impression qu’elle utilisait même un petit cutter dont je crus voir briller l’acier. une femme à côté de Violette essayait de lui manifester sa désapprobation en hennissant, toussotant, etc., sans aucun effet. j’espérai qu’aucune autre fantaisie ne lui vienne avec cette lame. je n’avais aucune envie d’intervenir, aucune velléité de la censurer, puisque c’eût été nier tout ce qu’elle m’inspirait, tout ce pourquoi je passai mon temps avec elle, du moins le temps qu’elle voulait bien, par négligence ou faiblesse, m’attribuer.
je voyais qu’elle n’écoutait absolument pas la musique, pas une seule fichue note ne lui entrait dans l’oreille, nous aurions tout aussi bien pu être dans une station-essence, à attendre notre tour, légèrement étourdis par l’odeur du carburant. moi-même, à la regarder, je n’entendais plus rien. je ne comprenais pas le mystère de ce visage, de ce qu’il représentait, depuis à peine quinze jours, pour moi. quand je le regardais, un voile obscurcissait tout le reste alentour. je ne voyais plus du réel que le rai d’une poursuite qui n’aurait laissé que le visage de Violette surnager, se mouvoir en laps, traçant des courbes subtiles. en même temps, j’avais envie de rire, sa superficialité me fascinait et m’énervait alternativement. je songeai un instant à l’objet précieux et rêvé qu’aurait été sa figure vivante montée sur une fine colonne dorée, et posée sur un bureau ou une table basse. ciel ses lèvres, très légèrement bleutées, s’écartant et se fermant…
Violette s’était rapidement débarrassée de son programme, qui devait probablement garnir une voilette, plusieurs mètres en contrebas.
ainsi délestée de je ne sais quelles preuves, elle se calme, atonale pendant un acte, puis s’agite aussi vite que les chanteurs sur scène.
je réussis à la contenir jusqu’à l’entracte, qui la met en joie. elle descend les escaliers de l’opéra comme une demi-déesse en deuil, incubant des virus, attirant l’œil de trentenaires tremblants, me traînant ostensiblement par la main. je sais qu’elle n’a qu’une envie, précise, qui est de boire et de brandir des coupes de champagne.
je la soupçonne de vouloir se faire remarquer, et elle ne me fait pas défaut, elle a choisi un type au bar pour lui renverser son verre sur les genoux en s’excusant. elle est si imprudente qu’elle demande pardon avant même d’avoir exécuté son geste.
dans ce MacDonald de l’avenue Leclerc (elle a une passion pour les hamburgers et plus encore pour les steaks tartares, surtout aux heures les plus tardives de la nuit) aux lumières crues, par la belle loi arbitraire des contrastes, je la trouve plus belle que la diva, dans ses airs de traviata. sous les néons du fast-food, je pense soudain à Violetta Valéry. Violette retourne se chercher une ration de frites. pendant qu’elle est dans la file d’attente, je la vois au téléphone, je me demande instantanément si elle a pris cette excuse pour passer un mystérieux coup de fil ou bien si on vient seulement de l’appeler à l’instant. elle n’a pas du tout l’air de se cacher. je crois que je pourrais quitter les lieux qu’elle ne s’en apercevrait même pas, ou bien qu’elle pourrait s’assoir à une autre table, avec quelqu’un d’autre, comme si rien n’avait existé.
cela faisait deux fois dans cette soirée que je me trouvais à l’observer à son insu, me disais-je, sans rien en conclure.
mais enfin, allait-elle enfin me regarder, moi, à un moment, elle aussi ?
je me fis la réflexion que ses yeux ne se portaient jamais sur moi, bien que me faisant face, par exemple au restaurant ou au café.
dans les bars, déjà un peu ivres, pourtant, oui, son regard s’ouvrait comme une mer rouge.

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures…

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures, je l’entends quand je suis chez moi à travailler, quelqu’un passe dans la rue en poussant une sorte de cri guttural, qu’il est difficile d’identifier et de décrire. je dis “cri” par défaut, râle n’irait pas non plus, il n’y a pas cette sensation d’excavation, de faille, de souffrance, que possède le cri ; ça ressemble plus à un bruit-machine, une machine qui aurait un ventre et une gorge, et qui marcherait dans la rue venant et allant je ne sais où. il me semble que c’est un jeune homme, par le timbre de la voix, plutôt très jeune, même.
le son ressemble à une phrase unique, toujours la même, mais répétée, non pas continûment, mais avec des pauses. une phrase sans variation, poussée d’un seul souffle d’air, une même note, répétée.  je suis incapable de dater depuis quand je perçois ce phénomène.
maintenant j’y suis familiarisé, mais je me précipite encore régulièrement à la fenêtre, par réflexe (et curiosité), pour tenter de voir qui en est l’auteur, car l’effet de surprise subsite toujours à la première seconde de l’incident, aussitôt tempéré par l’habitude. mais je n’ai encore jamais réussi à l’apercevoir, je suppose qu’il marche toujours, être-rituel, sur le côté du trottoir qui est à la verticale de mon immeuble, échappant ainsi à ma vue. et il passe, chaque jour, il a des horaires réguliers, c’est la seule chose que je peux déduire, peut-être rentre-t-il chez lui, je me demande comment il occupe ses heures, d’où il va et où il vient, s’il rentre chez ses parents, où s’il vit esseulé, s’il regarde la télévision seul chez lui le soir, etc.
j’écris ces quelques lignes, mais en fait j’y pense très peu, ce n’est pas une obsession, c’est comme un trait discret sur un dessin, un trait qu’on ne comprendrait pas, mais qui, une fois qu’on l’aurait enfin perçu parmi les autres traits intelligibles, me semblerait essentiel et nécessaire, par une raison inconnue.
je n’y pense jamais, je le remarque seulement quand il passe, quand il crie, les jours où je suis chez moi, pendant la minute que dure ce passage. mais aujourd’hui, c’est dimanche, il y avait de l’air et du soleil, j’ai absorbé ces manifestations par la fenêtre ouverte, et il n’y avait pas ce cri de jeune homme invisible, il m’a presque manqué un instant, j’ai hâte d’être à demain et de l’entendre, parmi la rumeur transparente et limpide, évidente, de la rue vibrante des fins d’après-midi.