20160219


Est-ce qu’on peut dire quelque chose de soi dans le métro, ou bien les autres neutralisent sans rien faire toute velléité d’affirmation ou d’énonciation ? D’autres choses parlent plus ou moins, selon leur propre manière : je parcours les placards publicitaires, les affiches diverses qui tentent d’intervenir. J’écoute la conversation enjouée de ces deux Italiennes, je me sens très éloigné d’une parole qui serait susceptible de me venir. Ce serait un événement qui outrepasserait la parole, ce serait même une sorte de contre-parole, quelque chose qui contredirait le cours normal. On s’arrête dans un tunnel. Les lumières s’éteignent et la machine s’interrompt. Tout le monde baisse la voix. Nous sommes dans le noir, comme dans une salle de cinéma. Mais les écrans sont dans nos paumes, et nous ne savons qu’en faire.

La cinéphilie de mon adolescence était faite de désir et de frustration, alors qu’aujourd’hui les ressorts en sont complètement inversés : tout est accessible presque dans l’instant, c’est très différent. Pour moi, voir un film était un événement quasiment rare. Je passais plus de temps à lire des articles, à rêver en consultant des synopsis dans Pariscope ou à feuilleter dans tel livre, bien sûr sans le posséder, à rêver sur les photos d’Alice dans les villes.

retour à ex-city


Pour me réincorporer à Paris, après seize jours d’absence, oui seize jours d’absence, seize jours sans moi (je me suis cherché à la gare, le gouffre), j’ai signé le registre inépuisable des retours et des tourments.

Alors aujourd’hui je fais des lignes de métro. J’en prends une au hasard, je descends à une station, j’opère un changement, je marche no direction dans les tunnels, de la danse d’après-midi, je prends des couloirs à Opéra, à Louvre, Grands Boulevards souvent des tunnels de tailles moyennes, pas trop larges mais très fréquentés, où nous sommes des aimants condamnés à nous repousser, jeu sans solution d’éviter les corps en nombre, je me dilue à la densité de la ville et à ce silence de bruits frottés. Je reprends de la vitesse, le moteur, la partie.

Je laisse pour l’instant les visages à d’autres, à d’autres jours ; je me fixe sur les couleurs, les vêtements de couleurs criardes qui accrochent bien la lumière, tout cela vous sale enfin le regard, ça change de la nature toujours un peu éteinte, polie d’ennui, qui m’horrifie tant elle est et sera toujours, convenue, indifférente. Ici, pas moyen de ne pas être surpris continûment. Ces teintes de villes, vives et aplaties, se découpent sur le gris des murs qui nous lapent, on l’oublie le plus souvent à force de ne jamais rien quitter. On ne voit plus ces lèvres muettes, closes la plupart du temps, d’où certains néanmoins parlent à voix basse, avec ou sans téléphones, on ne sait plus maintenant comment reconnaître les fous parlants, on est tous passés, en puissance, dans cette catégorie. Pour l’instant, je me tais.

Je laisse les visages me dépasser, sans distinction, ou alors peu à peu, seulement par découpages, prélèvements, par grappes. Surtout pas les yeux, encore trop mouvants et sinueux, trop nombreux et intimidants. Je m’attache seulement aux formes des lèvres justement, ces petites vagues obscènes, les variations de courbures, l’infime sueur qui perle, qui la lèchera dans un couloir confus ? J’ai si souvent envie de goûter cette texture élastique et résistante, souple, mouillée, dérapante. Un quartier d’orange mal famé, l’intérieur exposé imprudemment aux regards. Ce sont les plus beaux portraits de langueur et il y en a partout autour, sans monotonie. Je sens que ma langue est vivante, partout des lèvres s’attachent et se séparent dans un pop imperceptible. J’imagine un jeu vidéo à manœuvrer de lèvres collantes. Match nocturne quand tu répètes que « tout est trop tard alors faisons-le ».

Je cherche l’horaire affolé à midi, les lumières crachées sur nos visages pris entre le rouge et le vert, le soir venu trop vite refroidir nos espoirs. Je retrouve ce mélange de parfums infâmes mais qui vous fouettent comme des mots nouveaux, je retrouve les cages d’escaliers aux minuteries parfois décisives, ces pièges à fuites.

Sandwiches infinis ; revues froissées ; étreinte de mèches froides contre mes côtes ; remontée de cuirs morts ; je retrouve tous tes visages étranges de ville qui tourne noir, ces physionomies distraites ou terrifiantes, intarissables, ce truc injuste qui court partout en désordre, baskets à talons, cet esprit insaisissable, je ne sais jamais si j’aime ou pas, lumières encore de boucheries et d’acryliques, j’attends devant des portes d’immeubles, je le fais, vraiment, on me regarde (in)différemment, je fais le personnage de roman quoi.

Et bien, oui, car j’espère, naïf, trouver des issues nouvelles derrière les portes anciennes ; et en attendant, tout est là ; et j’admire en marchant ces élégances indignes qui désirent à chaque pas.

cobalt, dimanche cut


je retrouve de grandes plages muettes, tout le long de longs jours,
et que je parle ou pas n’y change rien, je traverse, atone, le contre-bal
alone sur le catwalk

ces moments, je suis comme entièrement fait de fictions que personne ne lit pendant longtemps (mais dont j’occupe moi toutes les travées avides)

mes cils battent en faisant des bruits de mouettes mécaniques, mes regards portent loin, vers ces cartes postales que personne ne lira, qui n’arrivent jamais

mes genoux se précipitent au sol, quelque chose comme toutes les deux heures, dans un fracas de terre sèche et sans âme

qu’on ne me demande pas ce que je veux, surtout, sous peine
rien n’étant assez

je tends mes poignets nus pour que les veines en saillent, pour qu’on me menotte, mais la rue est déserte
je ne croise personne
et je n’ai pas de ces vasistas depuis lesquels me pencher sur les toits bleuis en taches de pouces
suis-je le seul à entendre cette nachtmusik
bandes sonores scotchées de sons-silences à contre-basse

j’ai fait à nouveau de longs trajets en métro, de haut en bas, je ramène les visages chez eux, chacun avec son axe démis, pauvres réflexes,
c’est comme un diapason d’ennui qui vibre en les frôlant, une contre danse
(mais il y avait cette fille aux cheveux verts qui téléphonait « je rentre »)

de temps en temps, une rue, une rue courte, et vide,
une rue mineure, dans laquelle je voudrais rester, rester, rester
et y voir la lumière la peindre et la repeindre sans cesse

effort le suspens un rythme le coup d’archer