Sarah Altmejd


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je t’aperçois et j’ai tout de suite le souffle coupé. beauté non-diffuse, brute, la question ne se pose pas. chercher sans réponse. il suffit de trouver une manière, une façon (main, faire). une sorte de panique des sens. mal faire. fuir la foule, foraine. bousculades. démesure de tout ce qui est perdu. soudain je comprends quelque chose. de l’ordre des penchants. je ressens cette émotion si particulière où le ventre est comme traversé par un souffle qui emporte. une sorte de lyrisme totalement invisible, intérieur, puissant, et qui me porte. histoire qui s’est retinée. tirée par les cheveux. qu’on répète à défaut. la beauté débordant de l’œil unique, amas de couleurs éventrées. qui me rentre par les yeux. beauté de l’action précise, physique, de chaque rayon porté sur les objets. propageant les impulsions chirurgicales et narratives. commandements multiples, sans territoire précis. ce bruit permanent qui me permet la concentration. repartir de rien, sans main devant la lèvre mate. impossible visage de n’importe qui. n’est-elle pas la sœur jamais arrivée. l’incarnation d’un tu qu’on ne prononcera jamais. insoumission, disparition. il faut partir, sans se retourner. je me souviens avoir trouvé si belle ton écorchure au coude, glacis rouge et violacé. un peu de salive pour la faire briller. l’aimée.

faits et défaits de décembre


quelques faits, sans importance, mais que j’ai pourtant prélevés, un peu arbitrairement.
des preuves à soi-même, mécanique gratuite. parfois ce qui reste, c’est l’accessoire ; et c’est quand on s’éloigne que l’ombre grandit.

après-midi où j’observe quelqu’un installer une gouttière en acier pour mieux conduire la pluie dans la vraie gouttière (mais déjà la pluie rit sous cape). je pense au couvreur-zingueur, et à ceux qui marchent sur les toits et qui font rêver les écoliers. la ville leur appartient, là-haut, l’heure n’existe pas. il y a des angles qu’on enjambe et la ville est une forme qui toujours nous échappe. je voudrais, je le fais, me déplacer mentalement pour absorber mieux la grande toile, toucher toutes les matières, les regrets de la pierre ; déplacements en ouvre-boîte, en association libre d’idées irmavepées.

70 est le plus petit « nombre étrange » ; certains énoncés vous dispensent du besoin d’en savoir davantage [1] tant tout est déjà parfait dans leurs formulations. scénarios de mathématiques policières. enchaînements sans logique apparente.

le cigare de JLG que j’avais recueilli, étudiant, dans le cendrier d’une brasserie, matière et pensées qui venaient en même temps de se consumer, que je touchai de la main, encore tiède, que j’emportai avec moi comme un animal vivant encore dans ma paume.

souvenir de l’attente d’un gymnaste en mangeant des pâtisseries en silence l’endroit n’existe plus.
je regardais chaque objet du décor comme un objet de désir, comme si j’allais m’y enchâsser, et les murs étaient remplis de signes. 

je ne sais plus trop où me situer sur ce qu’on appelle « tard » ;
un mot résumait bien la situation, mais je l’ai oublié, 

un réseau de silence de très haute qualité.

« — vous avez fait des études d’art?
— non, mais je connais très bien leur tableau : il était accroché près du téléphone. »
(Helmut Berger, Gruppo di famiglia in un interno)

la nuit, j’aimais me logger en même temps qu’elle
on ne se disait rien, mais on était connectés en même temps.

je me souviens de ses bottines au cuir taillé en V de manière à ce qu’on puisse voir ses chevilles,
à l’endroit précis où saille cet os dont j’ignore le nom.
langage discret des chevilles où parfois les choses se décident.
je sais exactement détailler sa tenue, mais je suis incapable de dire la couleur de ses yeux ;
c’est un détail qui m’échappe, sauf s’il brille d’un bref éclat dans le noir complet d’une chambre
« ce serait drôle de se croiser par hasard et de s’embrasser » (sms, insolent, somnolent)

parfois, essayer des choses, tenter ces « fonctionnalités bizarres » que probablement personne n’utilise, à moins qu’elles soient justement inventées pour que quelques rares personnes, désœuvrées, entrent en contact, au gré de leurs tentatives hasardeuses. des collisions de portiers de nuit.

« 2014 : une année sentimentalement cataclysmique à Hollywood. »

et Juliett, pendant deux ou trois jours non-stop, égrène sa partie de pokémon, du soir jusqu’au matin. mélange de noms étranges de créatures, de mythe et de pop auquel je ne comprends rien mais que je trouve fascinant. ce sont mille bris de mots qu’elle jette sur internet, en temps réel, et qui accompagnent, devancent, commentent sa partie, ses hésitations, en rarement plus de trois ou quatre termes obscurs à la fois, en direct de ses tâtonnements.
il me semble d’ailleurs que souvent elle invente un régime d’expression tout à fait spécial, hors norme ; parfois presque insupportable, brouillé, sans pudeur ni censure, mais passionnant, stupéfiant, comme si l’on assistait aux énonciations convulsives d’un cerveau ouvert, à l’air libre.

il y a dans la rue, quelque part dans un immeuble en face, quelqu’un qui regarde à travers l’obscurité vers ma fenêtre allumée, et qui se demande qui je suis, et qui grâce à moi se sent moins seul. il se tient debout, songeant qu’il devrait se coucher, mais se disant que ça ne servirait à rien et qu’il est mieux ainsi à sentir les secondes en rafales lui refroidir la nuque, déshabillant l’existence. un courant d’air un peu trop fort l’éteindrait comme une bougie qu’on souffle, il vacille d’ailleurs un peu parmi ses souvenirs qu’il retraverse comme un long couloir vide.

à chaque fois qu’il se couche c’est comme s’il se préparait à un long voyage.

— et se pose délicatement sur mon visage le souci de transparence —



[1] mais si l’envie venait de tester ses propres limites, il y a les belles formulations de Wikipedia :
Un nombre étrange est, en mathématiques, un entier naturel n qui est abondant mais non semi-parfait.
Le plus petit nombre étrange est 70.
Les premiers nombres étranges sont 70, 836, 4030, 5830, 7192, 7912, 9272, 10430…
Il a été montré qu’une infinité de nombres étranges existe.
En 2012, aucun nombre étrange impair n’a encore été découvert.
S’il en existe, ils doivent être plus grands que 232 ≈ 4 × 1093.

froid de personne


c’est le froid de personne. je regarde souvent la rue vers une ou deux heures du matin, par la fenêtre. quelque chose de fascinant, car rien ne va bouger pendant cinq, six heures. il suffit d’observer quelques minutes pour avoir un aperçu de la nuit en pause longue. je prends soin du décor minimal. on sent bien que le froid cherche à s’abattre sur les passants, mais il n’y a personne. je devine sa rage, je le vois parcourir les rues noires. on dirait un concours d’âmes mortes. parfois une ou deux rares silhouettes pressées, dont on ne distingue rien, juste une forme un peu pliée en trombone, qui avance.
et moi, qui me sens libéré pour quelques heures, je compose avec la fatigue et une lucidité tremblante, qui ouvrent un canal inespéré. c’est comme une rançon sur le rien, sauver quelque inconnu dont vous avez à peine entrevu le visage. ça peut me prendre toute la nuit, jusqu’aux premiers camions. mais c’est le seul moment où je peux inventer un peu l’invisible, le rendre palpable, élastique.

boulevard de dépit (rue du départ)


amer mais j’ai mordu dans rien
tout le monde était de sortie sans moi
et pourtant les rues que je prenais restaient obstinément vides
et mes chaussures ne faisaient aucun bruit sur le trottoir

j’ai fini par arriver sur le 105 boulevard
histoire de voir les gens se parler
et chacun mener son petit travelling

cheverny excusez-moi monsieur
me disait le serveur à chaque passage
car il oubliait sans cesse de me servir
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

c’était cette petite mélancolie détestable
d’un cœur qui hésite entre automne et printemps
et j’entendais sur la terrasse une femme répéter n fois le mot « erreur »
quand résonnait sans cesse dans ma tête le mot « dépit »

passaient de grands cygnes en mode escarpins
des proies et des ombres
des lécheurs de glaces
des costumes rayés genre « pas mal »

le garçon récitait le menu et ses variations
j’entendais un type parler de faux-départs
il me faisait penser à quelqu’un qu’il n’était pas
il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

j’imaginais qu’assez loin en face
dans ce grand immeuble d’un autre temps
un homme nous regardait derrière sa haute fenêtre noire

pourtant le spectacle se terminait
et je n’avais même pas envie d’achever le poème

précipité de l’été


souvenirs enchevêtrés d’instants inachevés

Aujour’nuit 

Je ne sais pas quel jour on est, je ne sais plus quelle heure il est.
Une petite panique, qui tourne à mon poignet.
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Nous sommes mardi. Enfin nous étions mardi. Ah ces jours, qui bougent sans cesse, dérapent.
Fin d’été. Je me promène au soir en n’écoutant que les bribes de musiques qui sortent des cafés tout le long du boulevard. Un long ruban de son qui bouge en même temps que moi.
Les gens devant les bars ont toujours quelque chose à dire. Ça fait des morceaux de phrases que je recompose, et puis que j’oublie. Ça m’aide à savoir qui je ne suis pas encore.
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Début juillet

J’avais envie de l’été, j’en voulais à mon été, j’avais l’impression d’avoir perdu mon être ou ma raison.
J’avais envie de me réveiller dans une maison endormie et de sortir dans le jardin écouter le silence, un silence rempli d’infra-sons voiler la sphère atmo, d’être écrasé par la chaleur et un demi-litre de sommeil.

Paris était laid vieux pluvieux triste, comme ne tournant pas rond, je regardais les photos de vacances d’inconnus, en espérant m’y voir passer. Je me sentais abandonné, je parlais à des avatars, je n’arrivais pas à me coucher.
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Juillet

Pendant que le France perd je ne sais quoi ni combien au foot, j’embrasse une inconnue, par hasard, dans une cabine de la grande roue du jardin des Tuileries, sans vertige.
Le reste du temps, j’essuie la pluie comme un chat trempé, un chat qui parlerait japonais dans ses rêves.
«Essayez donc de rester silencieux, pour voir»
Heureusement il y a ces deux trois moments par jour où je deviens une phrase même incomplète.
Un jour, je plaisante avec une femme que je croise dans la rue, désemparée, car elle en est à sa quatrième boulangerie à porte close. On rigole par-dessus, parce qu’il y a un truc triste par-dessous.

Et cette femme, encore sur le boulevard.
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Quinze Août

J’étais dehors, il faisait enfin beau, c’était agréable d’être, « dans l’air », pas du tout apprêté, livré en vrac, à déambuler comme un clochard de l’âme.
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C’est un ascenseur, c’est un magasin fermé pour l’été ou pour toujours.
Je marche si lentement, à regarder tous les détails, qu’ils vieillissent littéralement sous mes yeux ; je remonte le temps à force de lenteur.
Ma journée de soleil, à faire très lentement le tour de cette place, au rythme de l’astre, à attendre qu’arrive une éternelle retardataire en veste horizon.

Il pleut à la sortie du film, on fume une cigarette.
Petite iconographie érotique et portable d’un visage de jeune femme sous la pluie devant une affiche de cinéma.

Août s’étirant 

Le bar anglais est fermé, et tous les taxis sont libres. Il fait froid chez soi et je bois dans un gobelet en porcelaine froissée du scotch coupé d’eau. La voix et les réparties de Humphrey Bogart dans Le Grand Sommeil (où il pleut aussi beaucoup) me tiennent éveillé. Lauren « The Look » Bacall parle de Marcel Proust à Philip Marlowe, et puis disparaît. Il y a un moment que j’aime beaucoup, où Marlowe attend, pour reprendre sa filature d’un homme en face, en compagnie d’une jolie libraire à lunettes qui l’abrite un long moment en fermant sa boutique et en lui servant des whiskys. C’est un moment très court dans le film, mais dans ma tête, il s’éternise.
Une après-midi, je reste assez longtemps chez Picard surgelés, le vendeur était accueillant et avait l’air de s’ennuyer comme moi. On attend que la pluie cesse en bavardant.

Cette langueur, cette lassitude qui est une étreinte vide, un train vide ; le train des 3 heures du matin.
Prière d’insérer, sourires et smileys. Un jazz de peau qui flotte en silence.
Je symnole (je somnole en pensant à des symboles).
Je lis que Donizetti était capable d’écrire un opéra en une semaine, et plusieurs chansons «le temps que le riz cuise». Je me fais du riz et rien.

Un ami de retour de vacances m’offre une affiche du film Les Maîtresses de Dracula.
(«He Turned Innocent Beauty Into Unspeakable Horror»)
(traduction à ma sauce : il tourna l’horreur coupable en indicibles beautés)
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« Aimer son nom ». « Aimer son propre nom ». « Aimer son nom propre ». Enfin des trucs comme ça qui remplissent l’espace vacant du cerveau. Mais avec une base 100% vraie.

Je rêve d’une chose en avance, sans rien savoir, et qu’on m’annoncera effectivement le lendemain par téléphone.

Pendant que je dors, une serveuse de bar me tend, en échange d’une cigarette, un paquet de biscuits vide dont je peux lire la marque dans le sommeil, mais plus au réveil. Or, cette inscription était très importante.

Justement, moi qui lis toujours les emballages, parce que j’aime beaucoup cette forme de texte ;
je retiens par exemple: « œuf entier liquide pasteurisé ».
Je me répète la phrase, la formule, « œuf entier liquide pasteurisé ».

Quelqu’un me dit «je voyais le sacré cœur de mon lit».
Une autre phrase passe «peut-être que tu te fous de la poésie», à trois heures trente-sept du matin (je n’ai aucune mémoire des chiffres, mais je l’avais noté). 03:37, c’est une poétique en soi.

Il m’était resté heureusement quelques soirs pour dissiper la chaleur et la foudre,
faire fondre les contretemps, une distorsion des principes,
un tremblement de mains mélangées, les deux bras de la musique,
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pour apercevoir entre deux pulsations de lumière et de noir quelques beaux visages
experts en l’art de la construction de halos démesurés
à crier ce qu’ils avaient envie de se chuchoter.
IMG_3899De toute façon, il était trop tard,
et on se laissait des messages car on n’arrivait plus à se trouver dans la foule.
IMG_3933J’ai envie de fruits d’été, je n’en ai pas mangé assez.
Et voilà les fruits d’automne qui arrivent dans les supermarchés.
IMG_3923L’indifférence, l’indifférence. Je trouve que ça a presque quelque chose de mystique, cette indifférence.
Écrire quelque chose sur l’indifférence. Qui ne rencontrera qu’indifférence.

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«Filles des nombres d’or / Fortes des lois du ciel / Sur nous tombe et s’endort / Un dieu couleur de miel»
Paul Valéry

pleine bruine (impromptu)


il aurait fallu ne jamais parler d’amour, n’en jamais parler, on aurait fait comme si cela n’existait pas, on aurait remplacé tout ça par des fuites d’eau, des silences mâchés,
on aurait inventé quelque chose d’autre à la place, quelque chose que nous ne connaissons pas et qui nous manque probablement terriblement.

..puisqu’on parle d’amour et que ça nous bouche la vue.
on aurait trouvé une autre chose dont on n’imaginerait pas pouvoir se passer,
si ce déluge n’était pas passé par là, et on la verrait émerger sur un bout de terre ferme, une roue nouvelle, la nouvelle collection des vestiges

il aurait fallu n’en jamais parler, mais peut-être n’est-ce pas trop tard, le chanteur va s’interrompre, il a trouvé une occupation, une fille à embrasser sans rien dire, juste en regardant sa gorge vaciller

il aurait fallu des orages, longs, des laves, le mystère de ta présence et la mysère de ton absence sans rien comprendre à tout ça,
comme une éternité un peu chancelante, tardive, mise à mal, « en l’absence du châtelain »

on aurait écrit des histoires de cette autre chose 

..mais je sais, moi, ce dont je ne peux me passer, cette sonate, ce rire un peu vulgaire qui tombe d’une fenêtre, les goûts accumulés au long d’une nuit, regarder tes avant-bras, et comment roule la bille de ton œil, ou lorsque tu transpires,
et ainsi, ensemble, nous pouvons nous passer des grands mots

milonga triste


à l’heure de fermer cette porte
je prends une dernière respiration de l’air d’ici

les grands blocs d’immeubles comme ils étaient laids et comme je vous aimais
par le ventre
par les tangos de sous-sol
ceux des seize ans qu’on continue d’avoir toujours
en dépit de tous les poids

l’arrachement de quitter quelque chose,
on ne pense pas à ce qu’on trouvera ailleurs,

rassemblés, en un instant, ce n’est pas une pensée, mais une brèche dans le cœur
tous les souvenirs de café
réunis en un seul souffle
les rires derrière la buée,
la douce pente du dos de ta main

je n’ose pas relever les yeux vers ton visage
au point de contact nous risquons, cette fois-ci, de pleurer,
dans le trop-tard
est-ce à tant danser, sur le carrelage fendu, qu’on s’est perdus de vue ?