20160218


J’énumère les restes, je les accommode. Des patches. Compter les jours d’absence aux fenêtres. Il y a des temps qui restent dans la glissière, je fais les distributeurs, les machines à sous, pour récupérer un peu de monnaie de temps. Chaque jour, dans tout qu’on me dit, je pense qu’il doit bien y avoir un truc avec sens caché, une vérité capitale et masquée. Je vais bien en trouver un morceau. C’est un peu comme plonger le bras à travers la gueule jusque dans les entrailles d’un poisson ruisselant. C’est à la fois dégueulasse et très beau, brillant comme cette peau d’argent. Les paroles ordinaires qui ouvrent des coffres en argent. Ordinaire, comme l’étaient les croissants quand ils étaient extraordinaires. D’heures en heures, il y a parfois quelques secondes qui nous sauvent. Un peu plus aiguës, musicales. Je passe tout au rattrapage. Ces journées bénies où l’on ne répond à aucun questionnaire. Des jambes qui n’appartiennent à personne, sur des corps qui fuient dans les coins. Temps d’avance dont je ne fais rien. Soupirs de malaise à l’adresse mal définie, bancales collections de mélatonine.

20151212 « discrète, mais remarquable »


En avançant dans une après-midi déjà déclinante, en marchant dans ces deux rues, dans cette lumière de retour, je sombre très lentement, je me fonds plutôt, dans une sorte de nostalgie un peu précaire, plus forte que les mots. Je ne sais pas ce que c’est, une sorte d’enveloppement de la lumière, un filtre particulier, qui concerne les plus silencieuses artères des vies. Je me retrouve transporté par d’infimes stimulations. Une vitrine éclairée, le mobilier à l’intérieur derrière la vitrine, avec sa couleur de vieux bois mat et mielleux, me téléporte vers des décors, des scènes, pourtant si peu significatives, à peine entraperçues ; mais qui se sont imprimées, tout à mon insu, dans mon répertoire. Comme si les yeux se posaient enfin, vingt ans plus tard, sur telle chose déjà (à peine) croisée ; la révélant enfin. Mais des choses anodines, dénuées d’histoires ou de visages, de personnes. Des matériaux. Mais les matériaux c’est mystérieux. Des matériaux et leurs immatériaux correspondants. Des sortes de transports, en somme ; des machins à remonter le temps. Je retrouve l’odeur de la javel qui sèche, des carottes qui finissent de cuire, une ceinture de cuir qu’on desserre. Quelque chose d’inoxydable mais bref, une pulvérisation.
C’est aussi cette sensation brutale du jour qui s’évanouit, qui vous abandonne, qui se retire à jamais de vous. Une peau tombe et dessous qu’y aura-t-il ; encore moi ? J’ai rendez-vous, je suis en retard, je ne sais pas comment y aller, comment faire, ce qui va se passer. Quoi dire. Je cherche déjà à fuir de mes propres réponses alors qu’on ne m’a encore posé aucune question.
Plus je marche vite, plus le sang bat, plus mon visage s’agite ou se transforme. J’aperçois une femme immobile dans sa boutique de tentures vermillon, qui fixe les passants. De quand date son dernier mouvement. Son dernier mouvement de tête date peut-être d’il y a vingt ans. Elle bouge à ma vue. Ce qui compte, c’est qu’elle s’éloigne et qu’elle s’approche. Qu’elle m’adresse de brefs coups de regards qui me transpercent. En dépit du monde, des codes, de toutes ces choses non dites, nous sommes ensemble mais chacun de notre côté sous l’aile de cette incertitude encore de ce qui pour chacun se passera, dans une éclat de connivence floue.

dimanches sas


Trouver quelque chose, par hasard, qui touchera l’âme de celui qui le lira. Une seule personne, inconnue. Comme V., aujourd’hui. Sur le drap qui claque apparaît son visage en projection, sa mâchoire tendue. Espérer la faire sourire. Prodige des distances. Penser à un dimanche d’il y a quinze ans, être traversé par les mêmes états, à l’identique. Les états du silence des dimanches soirs. Nous aimions ça. Nous retrouver, puis nous laisser seuls, tard. Aller de pleine nuit à la station-service, La station-service est un cinéma ouvert de nuit. Acheter confiseries industrielles, retrouver l’homme qui nous encaissait, sans dire un mot. Les coups de piano, après, dans un appartement voisin, en pleine nuit. Plus rarement, rouler dans une voiture avec quelqu’un en fumant. Feuilleter des magazines qu’on connaissait par cœur. Une revue de cinéma, un magazine de mode, un roman policier bon marché, un livre de cul, sacré. Tout était si matériel alors. Tout était symbole à saisir avec les mains. Qualité particulière de silence de la ville, ces nuits-là. Les quais sans circulation. Pas de différences entre dedans et dehors, élastiques. Un film en cassette de plastique gris ; ou programmé en pleine nuit, synchrone avec nos veilles. Marcher dans le quartier des immeubles déserts. Aller voir un ami qui ne sort pas de chez lui. La cage d’escalier, avec toujours cette tenace odeur de purée de légumes. Les choses, dans le désordre. La voisine, rentrée se coucher. Je l’ai entendue dans les escaliers quelques heures avant. Elle n’est pas passée. Elle se lève tôt le lundi matin ; elle passera dans l’après-midi après ses cours. Je lui sers un verre de lait, elle se déshabille. On trouvait toujours quelque chose à faire de soi. La nuit était quelque chose de vivant, qui changeait sans cesse. Ça montait du sol, aucune préoccupation du légitime. À un moment, le son racole, change de trottoir. Nous avons les traits tirés, on parle de moins en moins, le sommeil nous rappelle à son ordre. On se déçoit pour quelques heures.

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s’il vous plaît


en pensant à Chantal Akerman, à Anna, aux rendez-vous. 

Un serveur, déjà âgé, dépose un café sur la table de la jeune héroïne, en prononçant simplement « S’il, vous plaît ».
Cette réplique de cinéma, la plus banale du monde, une simple expression, depuis ces dizaines d’années, est restée obstinément dans ma mémoire, dont elle ressurgit très régulièrement, et à l’occasion des moindres prétextes. Je l’entends très précisément, très exactement, il m’est resté dans l’oreille, ce « S’il vous plaît », avec son accent indéfinissable presque chantant. Aucun sens, juste un air. Et le son de la tasse sur la table du café, persistances auditives.
Ce que je trouve fascinant, dans les films, c’est l’immense majorité silencieuse des détails dont on ne parlera jamais, et qui sont pourtant tout ; je crois que je pourrais parfois m’épuiser à d’écrire ce que je vois dans deux ou trois films que j’aime, et qui, alors que désormais bien souvent je le maudis (et souvent sans raison), me laissent encore penser que le cinéma est la plus belle chose du monde.

On ne voit donc pas ce personnage qui vient de prononcer « S’il vous plaît », il passe devant nous, invisible de son visage, il est seulement une forme brève qui va là. Il passe simplement devant la caméra une fois en arrivant, une fois en repartant, recouvrant et découvrant pendant moins d’une seconde le visage de la jeune protagoniste, cette jeune fille si grave qui lit le Soir dans la gare du Midi.
Un échange se passe, entre son regard à elle, sa voix à lui, qui nous est offert et qui nous échappe à la fois, instable, ne tenant à presque rien. J’aurais tout à fait pu l’oublier, car tout est si négligeable, si déchirable, tout le temps.
Mais l’attention que la cinéaste insuffle à son film est d’un magnétisme probablement trop fort pour oublier ; d’ailleurs, ne serait-ce pas presque insoutenable, si ce n’était si beau ? Partout sont semés ces grains de douleur, photosensibles, qui écorchent la lumière et pour des années nos cœurs aux parois très fines aussi parfois. L’attention que la cinéaste donne, celle son regard, dans lequel je dépose le mien. Peut-être d’ailleurs est-ce ce qui définit les grands cinéastes, non pas seulement une qualité d’observation, mais un don du regard qui serait aussi vital qu’un don du sang.

2015-11-05_Circé_Akerman_ 2015-11-05 à 18.52.05

Bien sûr, ce sont des films de voix. Cet homme à la tasse de café qui apparemment existe si peu à l’écran existe pourtant entièrement dans ces trois mots, qui lui confèrent tout à la fois un exil et un abri, une sorte de réclusion de haute place. Je me souviens que la cinéaste racontait sentir et même déterminer la justesse du rythme de ses œuvres en bredouillant pour elle, à mi-voix, justement, une suite de murmures indistincts, le rythme organique du film en train de se faire et dont elle dévidait le fil en tournant et en murmurant.
La voix d’Anna, celles de sa mère, d’Heinrich ont un soir littéralement percé la chair de mon silence. Leur opacité sourde, cet écrasement qu’elles ont même en se posant, et la voix d’Anna la presque mutante, presque mutique, sa belle tristesse, son air buté, le claquement de ses talons, sont entrés à jamais dans l’histoire de mes perceptions.

J’ai beau chercher, depuis plusieurs jours, je ne sais plus très bien comment ce film est entré dans ma vie. Mais il est vrai que j’oublie tant les circonstances. J’oublierai probablement ton anniversaire, ou une chose importante que tu m’auras confiée, et puis, va savoir pourquoi, un peu embarrassé de cette négligence, je me souviendrai, sans rien dire, de la couleur précise de ton vêtement, d’une inflexion ou d’un geste, et tu n’en sauras rien.


Parfois les films sont beaucoup plus que ces objets distants pour lesquels on développe le plus souvent une indifférence, quelquefois une admiration, très rarement, une sorte d’amour. Ce sont alors des membranes qui viennent se poser sur tout votre corps et peser d’un poids imperceptible, se mélangent à l’être, rejouant dans un coin de votre âme l’antique et indispensable croyance de transmutation. C’est une rencontre amoureuse et muette, un rendez-vous inévitable, qui s’opère par ces simples variations de lumière avec lesquelles vous entrez en contact, presque magiquement, ayant pour cela peut-être banalement acheté d’occasion dans un magasin poussiéreux et désormais disparu le boitier plastique d’une cassette VHS qui se trouvait à la hauteur de votre regard et qui aura on ne sait comment, attiré votre attention. En fait, c’était, oui, un rendez-vous. Il se passe alors un phénomène proprement inouï, vertigineux, qui je crois n’arrive que très rarement, voire jamais, peut-être un seule ou deux fois dans une vie. Une sorte d’hallucination vous précipite dans le mirage qui se déroule sous vos yeux. Vous pourriez jurer avoir été là auparavant, connaître ce personnage, ce décor, reconnaître l’air qu’untel siffle à peine, ou ressentir très exactement ce que semble ressentir cette figure à l’écran, comme si c’était vous qui étiez là, filmé, quelle que soit la forme, l’âge ou l’apparence que prend le personnage sous vos yeux. Ce froid-là, vous le connaissez sur vos épaules.
Plus profondément et plus abstraitement, les parcours des images et des sons, des rythmes, semblent accordés presque parfaitement aux vôtres, avec la distance minimale nécessaire pour que cela ne se confonde pas intégralement, ce qui empêcherait toute identification. J’ai aimé ce film plus qu’on ne peut aimer une œuvre, un objet. Je l’aime toujours, mais différemment. L’amour véritable sans doute se transforme. Son poids s’allège, il vous accompagne. Il se dissout peut-être en vous en quelques impressions qui restent.

C’est pas tellement la peine que je raconte ma vie. Mais ce film y a joué sa part. Il ne s’agit pas de révélation, on n’a pas toujours besoin de larmes ni même de raisons. De très nombreuses fois, je regarde le film, qui semble toujours vouloir me dire quelque chose, savoir quelque chose sur moi. Je le connais par cœur, instantanément, intensément.
D’elle, je me souviens, toujours, toujours, des voix dans ses films. Une tonalité particulière du dire. S’y dissimule et s’y révèle une sorte de quoi, de peur. De peur passée là, peut-être dépassée. Tu marchais dans la rue, et soudain une fenêtre s’est illuminée. Tu connais ça, ça fait du bien. Tu sais qu’il y a quelqu’un. Ça mord un peu moins. C’est remis à plus tard. Quoi. J’entends tellement, dans tout, ces sons de trains, de vitres qui s’écartent pour laisser passer les souffles froids. Toute l’action se déroule la nuit, et un peu le jour, mais le jour en bout de course. Quatre saisons troublées s’inscrivent derrière mon visage. Il y a un amour éconduit là-dedans, et que je transforme. Si c’est une bouche, elle parle pour moi. Si c’est un geste, c’est ce bras qui écarte les pensées. Un regard dans le vide. Le futur est un mot du passé.

Film de haute solitude, de voix brisée, de déplacements intérieurs. 
Quand tu auras vu Anna, en pleine nuit, écouter seule son répondeur téléphonique, allongée sur son lit, épuisée, ou se désaltérer devant la porte du frigo qui, seul, donne un peu de lumière à sa pénombre, alors, tu me connaîtras un peu mieux, moi aussi.

Aujourd’hui, je ne parviens pas à concevoir, en regardant la lumière sur le visage de Circé qui joue la jeune fille de Bruxelles de la fin des années 60, et puis sa nuque quand elle marche accompagnée par Schubert et par un autre adolescent tragique (personne d’autre ne sait si bien filmer des personnes qui marchent), que l’artiste, la personne qui a filmé ça est morte, que le générique qui défile est un faire part de deuil, que les larmes ne sont pas des larmes de cinéma.

Pourtant, je le comprends maintenant, le début du film, déjà, était si déchirant, il n’y avait que vingt cigarettes dans le paquet, le regard bleu fantaisie qui souriait en te fixant n’aura jamais fini de sourire et quoi de plus triste qu’un sourire qui ne finirait jamais. —


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épaves délavées (beautés banales)


2015-0619_01038 je regarde des photos de fêtes où je ne suis pas, où je n’ai pas été. passées, trop vieilles, déjà trop lointaines.
c’est ainsi quand certains soirs on n’a pas d’âge.
mais la bande-son qui passe, qui tourne autour de moi — comme ces panneaux lumineux en haut des immeubles, semblant discrètement décrire le monde en différé —, ne colle pas, elle est bien trop mélancolique.
est-ce qu’elle essaie de me dire quelque chose malgré les sourires des noceurs ?

certains ont des costumes blancs, un peu trop grands pour eux. d’autres arborent un masque. le flash a écrasé à jamais les arrières-plans. la lumière dessine quelquefois, par pulsation, des objets incompréhensibles. ou bien c’est une cuisse aussi belle. et qui se palpe. on suit quelqu’un dans les toilettes. comme les gens riaient, souriaient ! derrière certains rires et les années se fait voir à l’occasion une incroyable cruauté mais généreuse et joueuse. d’aucuns préfèrent avoir les yeux fermés, se soustrayant ainsi par avance à mon propre regard.
du noir délavé surgit parfois une manche dont on ne saura jamais à qui elle appartenait, une matière de chemise qui ne se fait probablement plus mais qu’on reconnaît, un regard arrêté une seconde à l’endroit d’un corps délicat et qui s’est figé là, une pose maladroite qui, avec le temps et l’absence de regards, est devenue belle, inédite. les visages sont parfois déformés par la danse, ou par des mouvements très libres que plus personne n’ose faire.

je sens la lenteur de mon regard qui cherche à travers les images, qui prend un temps auquel ma volonté n’a aucune part. c’est comme si la machine de l’œil obéissait à la surface de ces visions instantanées et lointaines, qu’une transmission par courroie invisible se faisait entre elles. je ne sais pas exactement ce qui s’échange, mais il y a comme un troc de voluptés. je pourrais presque en entendre une infime mais avide vibration. mon œil vernit d’une fascination renouvelée ces figures oubliées, il se gorge d’une liqueur qui transfuse ainsi, brillante dans le peu de lumière, et qui résonne puissamment à travers les lamelles. comme un pianiste, posant sa toute dernière note dans une pièce noire, fait se déployer tout l’espace, où quelque chose devient palpable, visible.
parmi tous ces visages inconnus je tombe sur un visage inconnu qui du regard semble m’inviter, et me demander «est-ce qu’on pourrait recommencer ?», comme si depuis tout ce temps, il attendait mon approbation et ma venue.
je suis attiré comme par une main à travers une porte, comme par un aimant ; mais les aimants sont aussi des brise-âmes, n’est-ce pas.

auto portrait


je rôde et   progressivement    ajoute des mots   autour d’elle  recomposant (plusieurs versions)


le bruit de fond de la nuit         dont j’ai besoin 
                                    et qui me dilue 

vitres fermées     vitres froissées
le vieux fond de la  nuit                
                                               moi au jour'nuit

   parcours dévasté de           néon 
                                    et qui me mouille 
        vers celle     

  
des gestes de solitude en pleine foule immerge universelle

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beautés_banales, escalator


2015-0307_esc

beauté d’un escalator, figé. celui-ci est intérieur. une manière de désapprivoiser le vertige. je m’arrête à mon tour. j’ai l’impression qu’il n’y a plus rien, que telle une boîte de conserve le monde s’est vidé. j’ai l’impression cependant d’en percevoir le bruit fantôme, le roulement de sommeil. je ne sais pas s’il va se remettre en marche et m’inviter à monter, ni vers quel endroit inconnu où peut-être l’on m’attend déjà. ou si à l’inverse, une personne va s’y présenter et en descendre, se dirigeant vers moi dans ce lent et continu mouvement sans effort, robotique, tournant à mesure son visage à mon endroit et bouleverser mon mode d’existence par sa carnation, son vêtir, la parole qu’elle va m’adresser. c’est un silence où toute projection se dilue, rien ne se passe qu’une contemplation basse, secondaire, la conscience qu’il devrait y avoir autre chose me remplit d’une joie à son tour mécanique, en pause ; de courte durée, et qui menace de s’inverser à la peine. suis-je le seul ? devant un dieu d’entrailles. de marque oracle. où plus personne ne se toise. depuis combien de temps. un cadran doré. tout cela se passe sans moi. je ne pense à aucun agencement, ni à la complexité fragile de l’ensemble. je me retrouve comme devant un cerf en soir de campagne, son regard couvrant le mien. où êtes-vous ?