ÂmeNoire


Ce texte a été écrit pour ce livre-hommage à Daniel Darc.


Je vois écrit dans mes notes du 28.02.2013 :

« La mort de Daniel Darc.
Âme noire.
M.E.R.D.E. La tristesse.
*In The Flat Field* »

le soleil m’avait réveillé / je suis sorti / et j’ai marché / 

j’ai pleuré, beaucoup, ô ma grande surprise, ce jour-là, comme à la roulette si j’avais tout perdu, écorché par la peine, et l’impression qui m’en reste aujourd’hui est que personne ne voulait écouter ma vieille tristesse, elle était explosive, maîtresse, je l’ai laissée me prendre, précise et débordante, j’aurais pu mettre les mots, dire pourquoi, mais je ne voulais pas, je préférais de loin l’ébranlement, c’était comme une redécouverte, une momie qui sort de terre

le deuil soudain de tout ce qu’on ne sera jamais, la mort impossible de ce qu’on a pourtant été
l’évanouissement d’un héros de soie ou d’un dieu sale de soi.

Comme souvent, probablement, j’enjolive ou j’invente, je me raconte des souvenirs, je les écris, je les fabrique de vitesse. Mais, la tristesse, bien solide ce jour, je l’ai mâchée tout seul.

Je suis sorti, je ne sais pas, je n’ai plus de mémoire, et j’ai marché, toute la place était prise, grise, prise sous une lumière figée, les lignes étaient brisées, je crois me souvenir qu’il y avait un soleil d’hiver, qui ne me réchauffait plus, j’ai recomposé une figure, et je l’ai posée sur mon visage, elle ne m’allait plus tout à fait, il y avait une petite veine intérieure, un sillon invisible qui en était absent.

Plus tard, j’ai écouté les disques. J’ai regardé une fois encore sur YouTube ce clip de P.A.R.I.S. que j’adore ; me suis maquillé de Nijinsky cet autre phare ; j’ai soufflé la poussière du 45 tours de Cherchez qui porte de la main Darc mon prénom tracé au marker.

Et puis j’ai écouté, à nouveau, Parce Que. Parce que c’était, c’est, un disque précieux, toujours présent, jaloux. Il ressurgit à certains moments, comme un besoin, une échappée, une balle qui brise une vitre, un rappel des faits, un lynx à rebours qui me saute au visage.
Et il a instantanément rallumé une centrale oubliée, ou disons, en veille, tout un fracas de baleines de parapluie qu’on rouvre et qui vous griffe et vous reconfigure.

J’ai fait quelque chose : j’ai éteint la lumière, ouvert les rideaux, je me suis assis, et j’ai avalé le disque d’un bloc comme un sabre japonais

j’ai reconnu le doux coup de couteau de l’harmonica qui lance la machine, oui je me suis assis dans le noir et j’ai écouté et vu dans mon dos des formes, des visages, se rallumer sur les murs de ma chambre
(là seul las des souvenirs affluent)

alors, symétriquement, comme une autre nuit des années auparavant, j’ai mis un walkman, j’ai ouvert la fenêtre, m’en suis approché et je suis sorti, j’ai juste marché dans les rues en écoutant la musique, la tonalité sourde de l’album résonnant parfaitement dans l’obscurité, j’ai vu que les trottoirs, heureusement, ne changeaient pas, produisant toujours ce beau bruit de miroir mat, et savaient encore me conduire au hasard de détours intranquilles,

et j’ai compris que je marchais dans la ville d’il y a tant d’années, j’avais pris ce passage sons et images, Violently Haunted Signal. La musique est une fleur qui crache.

J’ai pensé à « ces années ». Quand cela me revient, depuis l’autre côté, j’ai l’impression qu’il faisait toujours sombre, que le jour se cachait. Des moments très seul, des après-midi ou des soirées entières sans rien faire d’autre que tourner sur le fauteuil du bureau, longer les murs de la pièce, regarder par la fenêtre, et puis sans transition, la foule dans un appartement, les gais concours de mensonges et de salive, les rêves de corps électriques, les prénoms de filles aux lettres calcinées, et toutes ces promesses d’ambiguïté dans lesquelles on pouvait mieux respirer
(où sont-elles ?).

Mes vêtements avaient changé, j’ai marché ainsi, accompagné à mes côtés d’un visage cher, aux joues pâlement roses, avec lequel on regardait le jour arriver, rosée fade, au-dessus des toits, et ses promesses d’ondes brouillées. Notre duo, de larges parts d’improvisation ; comme on se semait et comme on s’aidait ; nos désirs de travestissement, d’un quotidien exceptionnel ; le jeu avec les modes et les codes, et comme on aimait se chuchoter ce qu’on voulait être. Et toute une fabrique d’amertume et de tourments qui se scellait à la soudure de nos lèvres.

Parfois, on se téléphonait pour lancer en même temps Parce Que chacun de notre côté de la ville, on raccrochait et on l’écoutait chacun chez soi, sûrs d’apprendre ainsi quelque chose sur l’autre sans rien dire, nos pourquoi.

À six heures du matin je suis arrivé dans l’ancien quartier. Tout avait changé, j’arrivais trop tard. Je me suis assis au café (il avait changé de nom et d’aspect), et tu n’es pas venu/e. Je sais que personne ne viendra, mais j’attends. Le disque tourne sans fin dans mes yeux, cela me laisse le temps de rêver aux anges véhéments qui se retrouvaient là, à leur panache sur le seuil, à la lenteur partout de l’amour absent, au trouble causé par deux voix se parlant dans le noir, fading émerveillé

l’album avait silencieusement tout absorbé et me le restituait, les nuits de demi-lune ou de complet dépit.

Ainsi pendant des heures j’ai tenu sur la coulée de miel sauvage de ta respiration
arquant la mienne sur des souvenirs encore drus — et la distorsion de la cassette

mais heureusement,
la machine à lumière tourne sans fin dans la nuit sans jamais se consumer

est-ce déjà trop tard, est-ce encore trop tôt
quand le jour viendra, seras-tu encore là ?

Paris, 27 mai 2014


tout est vrai


Il y avait des rues désertes et des rues pleines. Mais Paris me semblait vide, j’ai eu plusieurs fois cette impression ces derniers temps. Sinon vide, très ralentie, cathédrale. Je ne sais pas, question de moments, de carrefours.
Peut-être que quelqu’un n’a pas encore joué son coup.
J’ai trouvé que les mannequins étaient un peu tristes dans leurs vitrines, je ne sais pas, question de circonstances d’un premier jour de soleil. Le soleil porte toujours déjà la trace de sa disparition. Et peut-être avaient-ils tout simplement envie de sortir à la lumière. Il y avait beaucoup de robes, j’ai remarqué les robes en premier, bien avant l’air des mannequins dont j’aime toujours le beau visage plastique. Il y a tant à écrire sur les robes. Mais cela, pour commencer : les bruits multiples des robes.

Dans une galerie. Un homme perplexe devant un tableau se demandait à quel moment les personnages allaient y entrer pour y figurer. Il regardait et disait à voix mi-basse, désarçonné : « les personnages, où sont les personnages ? »
Il ne savait pas que je l’entendais, ou bien s’en foutait, ou il savait que j’allais réutiliser sa phrase.

Moi aussi, j’étais dans cette même galerie, et une femme est venue me serrer la main. C’était la peintre, elle aimait comment je regardais ses tableaux. On s’est observés pendant quelques minutes, j’ai essayé de la voir comme à l’instant je regardais ses peintures. Du reste elle portait un parfait maquillage, avec de beaux yeux de peintre qui imaginent tout. Pendant qu’on se dévisageait, les tableaux nous regardaient nous taire.
Il y avait aussi d’autres tableaux, très noirs : des femmes en robes sombres, et toujours de dos. Vraiment.

Me revient quelque chose que j’ai entendu, aussi. À une terrasse de café, je crois ? Ça me paraît quand même un peu bizarre. Ou alors c’était dans un rêve, franchement, là, je ne sais plus du tout. Mais je vois bien ces deux types. Ils parlent d’avocats aveugles dont les réunions se passent dans le noir. Il y a des sous-entendus qui m’échappent.

Je me sens comme soulagé de vidéos que je n’aurais pas regardées (sentiment un peu confus, mais c’est ainsi) ; à la place j’ai regardé des photographies de Robert Walser.
J’aimerais bien avoir le portrait de Robert Walser peint sur un oeuf.

J’imagine et envisage d’écrire une « Histoire du Cinéma les Yeux Fermés ».

quatre mains des saisons


J’aime bien ce temps où je peux me croire aux quatre saisons simultanément, non pas seulement dans la même journée, mais dans le même instant : il y a un vent d’automne, derrière lequel se pointe une chaleur de printemps tardif, sur les façades une lumière de fin d’été, et l’hiver, il est sur les visages de la plupart.
Je sens comme un ubiquitaire privilège d’être de toutes ces saisons à la fois, sans aucune décence.
Des rêveries rivales se déchirent l’une l’autre sans aucune retenue.

En allant à la poste, j’entends une petite fille se soucier de la « larve » qu’elle porte avec tendresse dans un petit bocal en plastique de couleur. Elle portait aussi une coiffe d’Indien chamarrée, tout à fait authentique et sauvage.

Une inscription sur une devanture retient mon attention : « Massage traditionnel à quatre mains », avec un dessin sur la vitrine, qui ne correspond pas tout à fait. Seulement si on s’arrête suffisamment de temps devant, et qu’il n’y a pas trop de circulation, on perçoit depuis l’intérieur un faible ronronnement électrique.
Mais on ne peut pas rester trop longtemps, sinon on commence à voir à travers la vitre un peu obscurcie.
Et l’hôtesse qui vous regarde elle aussi sans savoir trop quoi penser.

L’envie de quitter cette ville ne trouve rien à quoi s’accrocher.
Eh, pourquoi n’y voit-on pas de singes s’y promener, y sauter les réverbères ?

Au supermarché j’achète sans préjugés pour les goûter des thés, parfois bon marché. Certains sont bons, faut essayer. Ça m’occupe à peu de frais.
(Je n’arrive pas à me défaire de tous ces « -és », c’est moche, tant pis ou tant mieux)

La caissière, qui me pose à chaque fois la question, et à laquelle je fais chaque fois la même réponse, me demande à nouveau d’un air tragique :
« — Avez-vous la carte de fidélité ? »

Et neuf fois sur dix je ne peux m’empêcher d’y entendre un espoir. Mais, que m’arrive-t-il ?
Systématiquement je lui souris et lui réponds « — Non » en emballant mes achats. Sont-ce donc nos deux rôles ?

Un homme me fonce dessus et me demande l’air menaçant : « — T’as donné quoi aujourd’hui à la beauté ? »
Je change de trottoir comme on change d’histoire.

Plus tard j’aimerai longtemps l’air entêté et démonial hérissé de pointes frénétiques d’une phrase de Olé que je me promets de réciter comme un mantra à la première occasion.


« I like to play long »
John Coltrane

lollipop


Je me plains (à moi même, à qui d’autre) de ne pas savoir aussi bien qu’E. me décliner, me raconter, m’envisager. Parlant d’elle-même, elle semble danser, glisser sur une pente tout comme elle ne cesse de changer de ville et de sortir du décor. Moi, j’ai l’impression d’avancer avec des béquilles dans une rue dont un lampadaire sur deux est brisé, j’entends juste le verre craquer sous mes pas, j’ai le nez dans la confiture, je ne vois rien, je me cogne à moi-même.

Au bar anglais où nous allons toujours, Hélène nous prépare ses dangereux godmother à l’amaretto fumés-sucrés, dont nous aspirons au début la fine pellicule qui veut bien s’accrocher à l’agitateur de cocktail, comme si nous sucions des sucettes en plastique dur. — Lollipop, comme dit E. Je me demande un instant, en voyant l’usure de l’objet, combien de personnes avant moi l’ont déjà porté à la bouche, petite seconde obsessionnelle et qui me fait rire et paniquer à la fois. Je me demande si E. n’a pas pensé la même chose, car j’ai vu un sourire inexpliqué rôder autour de ses lèvres. Mais évidemment, il y avait sans doute mille autres raisons de sourire, qui toutes nous auront échappées.
La pensée qu’il existe des collectionneurs de ces objets m’anéantit et m’enthousiasme à la fois. Je n’arrive pas à me souvenir quel mot, quelle marque arborait le petit mélangeur en plastique, je suis sûr qu’il aurait une portée ironique qui serait bienvenue.

On parle de nos mots de passe, des noms qu’on s’invente. Elle me raconte qu’on peut commander sur internet des préservatifs taillés sur mesure (il y a un système de patron pour effectuer la mesure, apparemment..), elle a toujours une science parfaite des ces choses-là. J’essaie de parler allemand, ça fait beaucoup rire E. Je note que je sais faire rire en allemand. Quelques verres s’enchaînent comme les différentes déclinaisons d’un même motif, le bar va bientôt fermer. E. remplit encore un peu les verres avec un reste de soju qu’elle a dans son sac, la petite bouteille du repas coréen pris à Opéra.

Une cohorte d’Anglais séjournant dans l’hôtel s’agglutine au bar, l’un d’eux s’obstine à vouloir entrer dans un placard à balais pour aller pisser et met dix minutes à comprendre le chemin des toilettes, que maintenant tout le bar, nous compris, lui indique en rugissant. Drôle, ce bar plein et pourtant calme, vaste, à la fois kitsch et classique, propice à la confidence, à la coïncidence. Et la discrétion du lieu, de celle qui le tient. Il n’y a jamais que des touristes, et moi.
On va fumer ; il pleut comme dans un film et comme à Paris.

Plus tard, me voici sur l’avenue de l’Opéra. Et me voilà à hésiter, à nouveau. Il n’y a vraiment personne. Beaucoup de parfumeries, aucune odeur. Je capte quelques visages dans les habitacles des rares voitures. Je me sens comme l’Idiot, et j’ai oublié mon texte.
À la réflexion, pense-je dans le taxi, je crois que c’était juste un touilleur « Malibu ».

raspoutine rêvant


il faut parfois attendre très longtemps pour que les choses se taisent.
c’est pourquoi j’attends, je veille, jusqu’à ce que le silence soit complet, dans l’immeuble, dans la rue, la ville, la tête. j’attends que le dernier son, la dernière rumeur aient disparu du jour courant à sa perte. je ne m’entends plus moi-même, je peux me mouvoir sans aucun bruit, c’est ainsi la pleine nuit et enfin le silence s’est étendu partout, étale, sans que plus aucun sens n’existe ou ne dicte quoi que ce soit à personne. ainsi il est trois ou quatre heures du matin sur le plateau de la balance, on ne sait pas exactement quel jour on est, plus tout à fait dans celui qui finit, pas encore de celui qui commence. je suis relâché, mes épaules s’indiffèrent, je deviens peut-être le cintre de moi-même. même la voiture qui passe roule sans bruit en même temps que les images qui passent sont cotonneuses, contrastées, noir et blanc. une pensée pour quelque raspoutine rêvant, sourcils froncés mâchant silence et méfaits, façonnant des colères sans objets, une pensée pour la fumée de ce qui a été l’après-midi, la tentation est grande d’attendre, six heures, de sortir marcher à revers. c’est la seule heure où la résonance compte plus que le son lui-même. je bricole une émission de radio de pleine nuit que très peu de gens écoutent, c’est comme d’être le pianiste d’un bar vide, mais pas tout à fait, toujours là pour un échoué de hasard.

Quelques faits sans rapports (je suis elle je ris heures dire de qui elles mime)


Depuis que je suis rentré de ces quelques jours, le sommeil me prend aux moments les plus inattendus. Je lutte, diversement. Je ne l’écoute pas assez. Pourquoi ne pas lui donner plus souvent raison, s’y rendre (« je me rends ! » comme dans le jeu, étendre les bras, baisser les yeux). « À détailler », tout comme ces « rêves du grutier » auxquels je pense brièvement au réveil, justement, ce matin. Hier soir j’écoutais le bruit typique de la rue un samedi soir (voix jeunes qui rigolent sur les trottoirs). L’abribus est comme un café ouvert toute la nuit. J’ai aussi rêvé que j’étais en train d’acheter un appareil photo. Et j’hésitais entre deux modèles complètement identiques. J’ai eu quelques confidences surprenantes. Un ami rencontré vendredi me parle d’une femme qu’il connaît, célèbre et âgée, qui vit désormais très seule. Son nom est brûlant comme l’a été sa vie. Mais elle ne sort plus désormais, elle a dû sortir « deux ou trois fois en une année ». Il vient juste de chez elle, elle lui a donné deux tranches de cake au citron que nous partageons dans ce café remis à neuf de la rue du Temple. Je rentre chez moi et m’endors un peu. Une amie refait surface et me téléphone. Son appartement est en travaux, elle vit en ce moment dans le bureau qu’un type, un amant, lui a prêté, une chambre de bonne dont il se sert comme bureau. Ils se croisent ainsi, deux fois par jour : le matin, il vient travailler (il apporte des croissants et ils partagent un petit déjeuner), et elle quitte l’endroit pour gagner son lieu de travail à elle. Le soir, elle rentre dans la chambre de bonne que lui quitte pour rentrer chez lui en lui laissant l’endroit. Ils passent encore une demi-heure ensemble à ce moment-là. C’est une espèce de double rendez-vous secret, quotidien, qu’ils partagent, entre deux portes. Dans mon immeuble, un élève violoniste répète sans cesse la même phrase musicale, compliquée. Moi, l’accompagnant, je me reprends à faire (vieille lune) des exercices de dactylographie, je tape des lignes de « film mime sidi miel legs fils lise mile file midi fiel mimi »*. Je progresse, mais je ne « maîtrise » que 14 lettres. Je me surprends, chez moi, à faire des choses à des heures indues. Une leçon d’allemand à deux heures du matin peut avoir quelque chose de réjouissant. De temps en temps un parfum me revient, comme ça, sans que rien ait été là pour le déclencher. J’ai acheté un chocolat noir qui n’est pas de très bonne qualité, mais il est constellé de cristaux de citron vert (qui rattrapent tout), qui restent en bouche quand tout le reste a fondu, et qu’on peut mordiller pour en faire jaillir les pointes d’acidité (parfait pour la nuit). Il fait plus jour et plus doux, on peut laisser la fenêtre de Paris ouverte. Tiens, je remets des majuscules. Et un repas de fruits rouges et noirs comme une religion qui c/r/oulerait sous la dent.


*le poème du cours de dactylo gratuit :

je suis elle je ris heures dire de qui elles mime
lis gel filles quelle simili femme seigle les mile film rigide
tes films titiller elle est tutu tu se timide yeuse tirer
quelles rire guide quelque firme que grief seuil diseur figure
rhum user rire urus ruse luge ride suer rude dure rire fuel

Un léger flou


j’étais chez l’ophtalmologiste. j’étais pile à l’heure, moi comme l’horloge de ce jour. j’ai remonté la rue, passant devant la villa italienne, l’Institut en travaux (dont j’ai aperçu la cantine où j’avais mangé, une seule fois, il y a bien longtemps, avec quelqu’un qui avait littéralement partagé son propre plateau-repas avec moi, sous l’œil suspicieux et même les remarques acerbes des employés). c’était la deuxième fois que j’allais en visite chez cette ophtalmologiste, j’ai reconnu l’endroit. dans la salle d’attente il y avait un homme avec des lunettes noires, mais c’est sa femme qui a consulté ; je n’aurais pas imaginé qu’ils étaient ensemble. elle ressemblait à un personnage de roman anglais. il s’est mis à regarder l’heure sans cesse une fois qu’elle fût partie avec le médecin, en soulevant son poignet nerveusement. je suis allé aux toilettes, j’avais bu trop d’eau. il y avait une baignoire et un bidet, placés en diagonale l’un de l’autre. j’ai essayé de ne pas faire de bruit car il y avait une porte commune avec le cabinet de consultation. l’endroit avait quelque chose de sinistre, avec une note comique dans les détails : le presque-rien, le propre-sale. ce carrelage rose. j’imaginai, un instant et avec une légère panique, que le médecin vienne me chercher dans la salle d’attente et que je n’y sois pas encore revenu. que se passerait-il. on me prendrait ma place. mais qui, personne, le type d’après n’était pas encore arrivé. il n’y avait pas de musique dans la salle d’attente. je n’ai pas non plus regardé les revues. je me souviens d’une fille qui allait chez le médecin en avance pour lire les magazines, et qui même laissait encore passer les gens avant elle. l’ophtalmologiste a regardé ma vue. elle faisait tourner sa table équipée d’appareils de mesure. des lettres et des distances, des centimètres. des reliefs. les lettres les plus petites qu’il fallait lire. il y avait à lire, en minuscules caractères, un texte de Descartes (« je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d’erreurs… »). je devais regarder l’oreille droite de l’ophtalmologiste afin qu’elle regarde au fond de mon œil. elle a sorti un cristal d’un écrin pour regarder derrière le regard. comment est-ce, au fond de l’œil ? y a-t-il des sédiments, des plages, des fuseaux horaires ? peut-être a-t-elle lu toutes mes pensées, ramassées sur un galet, écrites en lettres minuscules. elle a testé les muscles des yeux. elle a sondé la tension de l’œil. trop élevée. à surveiller. elle m’auscultait avec ses gestes précis, calculés, presque économes. et je ne pouvais pas arrêter de penser : « la journée d’une ophtalmo ». et de penser qu’elle répétait et polissait ces gestes tout au long de sa journée. je me demandais à quel pourcentage elle était, à ce moment précis, elle, d’ophtalmologie, et du reste, inconnu. j’étais incapable de déceler, elle enchaînait, elle avait l’air secret que donne parfois la vitesse ou la parfaite régularité, impénétrable. impossible de dire son âge. j’épiais le cabas sous le bureau, à côté du sac à main, en me demandant. si elle avait fait des courses, si elle allait à la piscine ou faire du sport après sa journée de travail. j’ai regardé ses mains, elle n’avait pas d’alliance. j’ai senti l’odeur de la paume de sa main quand elle m’a caché un œil puis l’autre pour un exercice. je me demandais s’il était possible qu’elle me reconnaisse. nous nous voyions une fois par an. elle devait m’avoir oublié, elle m’a retrouvé sur sa fiche bristol. tout était assez clair, elle expliquait bien les choses. elle ne m’a pas proposé de thé ni de biscuits. je n’ai pas vu de boîte en fer-blanc. le dentiste, au moins, vous propose de l’eau, même si ce n’est que pour cracher. regarder le point blanc. la lumière verte. suivre son doigt. à un moment je ne voyais pas les lettres sur le tableau lumineux, il se trouva que c’étaient des chiffres. elle a légèrement revu ma correction de verres. elle faisait tourner sa table octogonale pour me placer devant les appareils auxquels je devais appuyer mon menton et mon front. des appareils de mesure qui me semblaient déjà un peu anciens, de science-fiction dépassée. elle changeait les petites lentilles de verre sur la monture-test, et peu à peu, je voyais mieux, un fin réglage s’opérait entre moi et le monde. pourtant, elle affirmait que cette différence était négligeable. je trouvai cette remarque étrange, presque déplacée, de sa part. en plein cœur de la précision, elle faisait l’éloge d’un flou léger. en me disant ça, sa paupière battait imperceptiblement, clin d’œil qui ne disait pas son nom.