20160731 images de pacotille


, des photos des bains de mers, de seins nus, des photos nulles et indispensables, une fille terriblement prétentieuse, des polémiques fatiguées d’elles-mêmes, l’œil cubiste d’une vache morte, des vacances de revenants,…
je me réveille avec la pensée qu’il est tout aussi ridicule d’imaginer des gens en train de pratiquer leurs écritures que de les imaginer sur le siège des toilettes. ce n’est pas du tout drôle, une image plutôt pathétique. plus tard, je ne sors pas. ce qu’arrive du monde quand c’est comme ça. l’écran, les messages. rien de plus, rien de moins. j’ai le temps de vivre plusieurs bribes successives, rapportées par les autres, au rythme de sonneries et notifications diverses. une panne de voiture sur l’autoroute par 50 degrés de soleil, un voyage en train, une voiture qu’on ferme en laissant les clés à l’intérieur.
d’autres moments d’autres plages. les alertes, c’est encore autre chose. je ne sais pas exactement quel jour on est, je n’ai même pas besoin de faire des hypothèses.
tout complote au dimanche.

octobre – persévère


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octobre, tu penses à quoi ? à une image sur un calendrier modern-style, accroché au fond d’un couloir, et dont on ne tourne plus les pages (je le fixe). c’était bien comme ça, octobre, un repère, un couloir. peut-être un piano qui joue pour personne, des persiennes un peu sales qui se blessent sur le ciment. je me persuade que tout est encore là, dans ce rectangle qui persévère, et le sol luit sous un soleil qui est vip. pourtant, il manque un truc, un truc qui serait « familier ». je sais pas quoi, comme une signature au tableau. il y a un plexiglas élémentaire qui recouvre mes pensées, qui les préserve du froid. mais j’ai les mains dans les poches, au fond desquelles il y a souvent un peu de givre. j’attends qu’on me prenne en photo (je me fige), mais ce n’est que la porte d’entrée du voisin qui claque. il rentre ou il sort, c’est pas plus compliqué que ça. sa « femme est partie ». il est sûrement « en dépression ». il est victime de locutions. il a aussi « un problème avec l’alcool ». ces expressions, aussi crues que celles que je lis sur les dépliants publicitaires. on s’en sert, on les plaque. mais je tiens pas en place et j’ai besoin toujours de voir si tout est encore debout. par exemple cet échafaudage en face (je vais à la fenêtre), qui vient d’être installé. je trouvais qu’il partait mal, au début. il avait l’air planté un peu de travers, je regardais perversement s’il n’allait pas tomber, sous mes yeux, en emportant ceux qui le construisaient, j’attendais, j’attendais. mais il ne tombait pas, il s’élevait au contraire. les flèches du temps vont dans tous les sens et vous percent de toute part. il y a une série de vignettes en désaccord, et qui font la rue, et qui font la vie. j’ouvre la fenêtre, et le vent fait bouger la page du calendrier au fond du couloir. ce qui est bizarre, c’est l’image ; quand elle vous tourmente l’œil, à distance.

fausse fiction


—1
On m’envoie à l’instant une photo par mail. Rien d’autre dans le message. Je ne sais pas ce que c’est. Il n’y a même pas d’objet dans le courrier, juste un signe typographique, placé là simplement pour occuper le vide ou l’absence de mot. Une image à éloigner les mots. Le seul véritable objet de ce message est cette photo énigmatique.
Je la décris, sans repentirs. Tout m’échappe et pourtant je sens une certaine familiarité. Comme si je l’avais déjà vue, quelque part, possiblement déjà passée sous mes yeux ; d’ailleurs, elle est légèrement floue, comme si elle n’était destinée qu’à passer ; c’est donc sans doute un prélèvement de film. Mais rien n’accroche l’œil, surtout pas la texture grise du noir et blanc. Il y a pourtant quatre personnes représentées, mais la composition elle-même est floue. Ce sont quatre personnages, tous assis. Trois hommes, une femme. Ils sont sur des chaises, et de biais. Les hommes regardent tous vers le bord gauche. Alors que la femme, elle, fixe plutôt le côté opposé, bien que pas tout à fait franchement. Elle est peut-être en train de penser à quelque chose et alors son regard ne regarde pas, ce sont juste des yeux. C’est elle qui est le plus au centre, qu’elle n’occupe pas tout à fait. Les trois hommes tiennent un verre à la main, presque vide, probablement en cristal. On ne distingue pas ce qu’ils boivent, je pense à ce genre de liqueur trop sucrée qu’on goûte du bout des lèvres. Le verre de la femme est posé sur une table qu’on devine. Elle est habillée avec une distinction austère, d’une robe blanche qui laisse ses bras nus. Elle est la tache blanche, les hommes sont la masse noire ; trois noirs pour une blanche. À la différence (discrète) qu’elle porte des gants de soie noirs, jusqu’aux coudes. Les hommes sont en uniforme. La femme a les cheveux attachés, un air sévère. Un collier simple, l’idée du collier. Elle se tient avec une certaine raideur, sans grâce. L’air contraint, ou inquiet. Je crois qu’elle porte un sac, mais c’est indistinct. Elle semble accablée par l’ennui. Je suis incapable de déterminer la provenance ou l’époque de l’uniforme des hommes, 1920, 30, 40… ? [à partir de ce point j’ai continué la description sans l’image sous les yeux] Vêtements d’une toile épaisse et raide. L’homme qui est à gauche de l’image esquisse un sourire un peu mal à l’aise. Il porte un bouc taillé court, des galons sur le col serré de l’uniforme, tout comme l’homme à moustache qui lui fait pendant, à droite de l’image. Le troisième homme, le plus au centre, à la gauche de la femme, est tout comme elle en retrait. Je ne distingue pas ses décorations, bien qu’il semble vêtu du même uniforme. Il a une expression de dédain très nette, sans qu’on sache à qui elle s’adresse. Tout semble indiquer que le point focal ou le point d’accroche de la scène se situe dans le contrechamp ; ils regardent ailleurs. Je suis face à quatre spectateurs, des gens qui s’ennuient, rassemblés là presque par hasard un court moment sur ces chaises. J’essaie de trouver un intérêt à ces gens sans qualités. Le sourire de l’homme au bouc m’irrite, l’air absent de l’homme à la moustache m’inquiète. Celui qui m’intrigue le plus est l’homme dédaigneux, celui qui est à peu de chose près au milieu. Il me rappelle tel acteur américain dans sa jeunesse (inutile de le citer, ce n’est pas lui), et pourtant il m’évoque aussi les films allemands des années 30. Et puis aussitôt j’ai l’impression qu’il pourrait être dans un film contemporain qui reconstituerait soigneusement, et sans affectation, je ne sais quelle période plus ou moins lugubre de l’Histoire. Il me semble que cet homme à l’affût pourrait se lever, sortir son arme et assassiner quelqu’un. Mais… ?

Vieilles impressions données par les films, expérience impalpable de retrouver quelque chose, une connaissance toute dématérialisée de faits, de noms, de références. Une espèce de sensation générale qui serait comme de reconnaître, sans y prêter attention, la caresse d’un vent dans le cou. Qui se cache.

Même si je pourrais avec certitude décrire cette capture encore pendant des heures, à traquer tel infime détail, à déceler ou imaginer les pensées de ces pantins, je dois arrêter. C’est d’ailleurs probablement assez ennuyeux à lire. Mais j’aime bien la tentative un peu vaine de cette description. Il est impossible de « faire voir » l’image, et pourtant, on essaie quelque chose. Non pas de restituer exactement, plutôt comme une forme d’hommage impossible et déçu. Parallèlement, les mots remplissent, saturent l’image, puis la noient et la dissolvent, et font voir autre chose à coups de hache dans la palissade. Cela me fait penser brutalement (et confusément) à cette pratique qui consiste à enchâsser un petit verre d’alcool fort dans une bière et à boire le tout.
Il me faudrait parler de la personne qui m’envoie cette photo, car elle y figure aussi, je suppose. Je la cherche, à vrai dire, depuis le début. Ce mail, sans mots. Ce signe minimal dont elle a rempli le champ objet. Signe minéral. Veut-elle me faire comprendre quelque chose ? C’est peut-être un fragment de notre mémoire commune ; si de telles choses existent (bien sûr qu’elles existent). Nous sommes chacun d’un côté du signe, elle envoie, je reçois. Elle soumet, j’interprète. Je ne sais pas la suite. Peut-être que cela en aura une, peut-être que cela prendra des années. Avant je ne sais quoi, un mouvement. Derrière les rideaux ?

—2
Est-ce un jeu, un message codé. Plusieurs jours après, je tente une recherche en soumettant le fichier image à l’outil de comparaison de Google, l’uploadant pour voir si cette vue est déjà répertoriée, enregistrée dans son grand cerveau malade qui retient tout. Mais je ne la trouve pas. Je m’y attendais, la personne a fait elle même sa capture, je ne sais sur quelles motivations. En revanche, l’algorithme de Google m’envoie ce beau relevé d’images selon lui similaires.

Cette séquence me fascine, tant elle est homogène par sa tonalité lumineuse, hétérogène par son contenu. J’ai beau scroller vers le bas, elle semble ne jamais s’arrêter. J’ai l’impression que le monde entier est là-dedans, plus ou moins équilibré dans ses masses sombres et claires. On devrait donc pouvoir déduire la photo qu’on m’envoie de tout ce défilé d’images « complémentaires », puisque leur somme correspond, d’après Google (ne sait-il pas tout ? — « images similaires », il le dit bien) à cette photo qu’on m’envoie. Je ne sais pas comment il extrapole tout ça, de quelle manière il garde en mémoire et matérialise les données de « ma » photo, pour que ce lien reste encore valide, pour m’en faire une telle mosaïque de formes.
La plastique parle toute seule une langue qui nous échappe.

Tout cela doit pourtant bien raconter quelque chose.

Capture d’écran