20160210


Je me fais une purée d’heures (ça prend toute la journée aux bas mots), et quand j’ai sommeil, ça devient intéressant, je me dis « haut les mains », je me fais peur, je me glisse dans les doigts du rêve. C’est-à-dire que ça peut enfin commencer, quoi, et bien le rôle de l’écrivain-détective. Je tape mon petit rapport, laborieusement, avec le bruit softé qui va avec, sans aucune modestie, car c’est un sauvetage.
Puis jeu idiot, je tape des lettres au hasard sur le clavier. En fait c’est très difficile. Mes doigts frappent sans cesse les mêmes lettres. Il y a sans doute un oracle, quelque cause à déchiffrer ; comme si le hasard, ça se méritait, qu’il ne voulait pas se plier à des caprices ; que le hasard était plus difficile à atteindre. On pourrait peut-être écrire comme ça, taper des lettres au hasard, collecter les mots qui tant bien que mal, sortiraient de cette loterie de la frappe. Les assembler, patiemment, sans pensée, sans réfléchir, en composant simplement les associations.
Ça manque probablement de cheval ou de moteur, d’un truc sur lequel monter pour aller vite.

ruses de la ville


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Je repense aux rues de la petite ville de S. C’étaient des rues très mal éclairées, qu’il fallait autant imaginer que parcourir pour les faire exister. Des rues dans lesquelles on pouvait marcher de nuit sans se faire remarquer. Les voies étaient étroites, il n’y avait personne, les gens avaient cette habitude de dormir. Et nous, de marcher, en murmurant. Les murs transpiraient une sorte de foutre minéral sombre dont on respirait en passant l’odeur d’encens poussiéreux. Si on les touchait, ces murs, c’était une texture de gâteau brisé, de miettes. Je me croyais à Prague, à chaque fois que je passai sous un réverbère, j’inventai une généalogie en déclin. C’étaient des nuits de petites tragédies, martelées sur le pavé, et tout aussi vite oubliées. Quand on marquait un arrêt, c’était qu’il allait se passer quelque chose. Parfois l’échange d’un baiser imprécis ; ou une transaction quelconque. De temps à autre un oiseau s’envolait à notre passage. Pourquoi ne dormait-il pas ? C’était peut-être déjà l’envol du matin, quand les mains sont froides, que les corps des dormeurs se sont séparés à jamais pendant leur sommeil. Merveilleux hivers parfaitement somnolents et sans heures, ne semblant jamais finir, et dont les sons étaient intégralement bannis ! hormis celui de la neige, de nos pas de chute s’enfonçant. L’unique couleur que je revois, en y pensant aujourd’hui, était celle de cette petite bouteille d’éther, ce bleu translucide qui accrochait si précisément la lumière. Personne n’avouait y toucher, mais le niveau tremblait quand même toujours doucement, semblant parler. Ça se passait dans la pièce du fond. Des mains, sur des torses, des vagues tièdes de fatigues. Nous nous amusions beaucoup, mais en gardant tout notre sérieux et sans jamais sourire. Moi, je regardais, pour plus tard. Quand on cherchait quelque chose, il fallait faire glisser de lourds et bruyants tiroirs. Dans lesquels il n’y avait pas tellement d’objets, ni d’espérances. Les tissus des vêtements étaient plus épais que nos remords, facilement volatils, et nous avions l’impression, en marchant dans ces rues noires, de traverser des draps déchirés.

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circulation pourtant immobile


des trucs comme ça. regards jetés à travers le bar qui ne ferme jamais. pas encore l’heure de déserter. je feins des césars cannibales. cheminer, secousses, gommes à mâcher. borde, il où est le texte en soi. pas toujours axé facile. la télécommande, majuscule, une divinité de perdue. pourquoi fait-elle, la bouteille, deux tours sur elle-même en tombant dans le vide? est-ce un signe en ciel, l’heure de se ganter, une chronophobie ?… aurait-on dû voir quelque chose, à travers ton cri d’aiguille ? et que transpercent les secondes ? je me retrouve et je me relâche dans la nature. soyons intra secs ! genre légère caresse sur la peau, mais la peau d’hier. quelqu’un a appuyé sur le déclic. je suis comme une résine synthétique, la modulation de ta poche, un fouillis de haute fréquence. enfin, dans l’enfin parfois (où tourne un diamant). je promène des seulements en laisse, et ils me sèment. je change les tableaux, tous les jours, histoire de ne plus reconnaître mes murs, ni ce qu’en pensent les sentiments.

une pensée qui soulage : celle de cette voiture qui fait une boucle, toutes les nuits, long parcours qui tourne dans la ville qu’elle déflore. guidée par les lueurs, stable, elle avance sans faillir, belle et seule sur le ruban. je la vois passer plusieurs fois par fenêtre. un jour (une nuit) je l’emprunterai, et je suivrai mes progrès de bitume.

froid de personne


c’est le froid de personne. je regarde souvent la rue vers une ou deux heures du matin, par la fenêtre. quelque chose de fascinant, car rien ne va bouger pendant cinq, six heures. il suffit d’observer quelques minutes pour avoir un aperçu de la nuit en pause longue. je prends soin du décor minimal. on sent bien que le froid cherche à s’abattre sur les passants, mais il n’y a personne. je devine sa rage, je le vois parcourir les rues noires. on dirait un concours d’âmes mortes. parfois une ou deux rares silhouettes pressées, dont on ne distingue rien, juste une forme un peu pliée en trombone, qui avance.
et moi, qui me sens libéré pour quelques heures, je compose avec la fatigue et une lucidité tremblante, qui ouvrent un canal inespéré. c’est comme une rançon sur le rien, sauver quelque inconnu dont vous avez à peine entrevu le visage. ça peut me prendre toute la nuit, jusqu’aux premiers camions. mais c’est le seul moment où je peux inventer un peu l’invisible, le rendre palpable, élastique.

heure de l’absente

je ne pouvais pas me coucher tôt, j’attendais deux heures du matin, tout le monde avait sombré, c’était l’heure où une moitié avait disparue et où l’autre n’était pas encore apparue, je pouvais être à peu près seul et penser à l’absente, qui savait recenser toutes mes hésitations en regardant les mouvements de balancier que faisait mon bras dans le vide.
je lui réservais cette heure-ci, c’est n’est pas parce que quelqu’un s’est retiré de votre vie qu’il ne continue pas à y jouer un rôle. mon existence n’était que bars vides d’heures creuses, je me traînais devant les quelques flippers qui restaient, je n’avais plus que des souvenirs brefs mais vivaces, une tache de soleil sur le capot des voitures faisait mon délice à me priver un peu de vue, j’empruntais des défilés byzantins et des idées creuses où coulait ma soif.
ainsi, à deux heures de la nuit, j’étais complètement disponible pour me laisser noyer. Unnea (c’est ainsi que par affectation je l’appelais) venait s’asseoir sur le bord de mon lit en y faisant un large creux. j’étais familier de sa grande blouse grise qui se confondait avec mes draps, de son sourire qui débordait un peu trop. elle parlait beaucoup, ce qui lui faisait pousser des mauvaises herbes entre les dents, que j’arrachais avec les miennes. elle me parlait de ce qu’elle avait vu durant la vingtaine d’heures qui précédait sa venue, en me maintenant sa main sur le cou, elle disait que les choses passaient ainsi de gorge à gorge. si bien qu’y apparaissait une marque persistante où l’on devinait la forme de sa main. je regardais son corps dont je percevais tous les mouvements, tous les axes, toutes les entrées, et à quel point elle était crue. ma peau se tendait de souvenirs pas encore secs. entre trois et quatre heures, j’étais pris d’un sommeil de façade. elle en profitait pour repartir en déclinant comme une heure lasse.