20160210


Je me fais une purée d’heures (ça prend toute la journée aux bas mots), et quand j’ai sommeil, ça devient intéressant, je me dis « haut les mains », je me fais peur, je me glisse dans les doigts du rêve. C’est-à-dire que ça peut enfin commencer, quoi, et bien le rôle de l’écrivain-détective. Je tape mon petit rapport, laborieusement, avec le bruit softé qui va avec, sans aucune modestie, car c’est un sauvetage.
Puis jeu idiot, je tape des lettres au hasard sur le clavier. En fait c’est très difficile. Mes doigts frappent sans cesse les mêmes lettres. Il y a sans doute un oracle, quelque cause à déchiffrer ; comme si le hasard, ça se méritait, qu’il ne voulait pas se plier à des caprices ; que le hasard était plus difficile à atteindre. On pourrait peut-être écrire comme ça, taper des lettres au hasard, collecter les mots qui tant bien que mal, sortiraient de cette loterie de la frappe. Les assembler, patiemment, sans pensée, sans réfléchir, en composant simplement les associations.
Ça manque probablement de cheval ou de moteur, d’un truc sur lequel monter pour aller vite.

20160207


Qu’allais-je dire, écrire. Souvent dans ce genre de questions, les choses s’effilochent, sont par trop volatiles. C’est peut-être la définition, une définition de l’écriture : ces pensées qui viennent trop tard, qui viennent de m’échapper. Quelque chose d’impossible au fond d’un verre sans fond. Je dois bien avouer que la plupart du temps, je suis dans le plus profond désarroi : je sais que je veux écrire quelque chose, mais je ne sais pas quoi, ça ne vient pas au bon moment, ni même au mauvais.
Il faut que je dise non à (presque) tout le monde (presque tout le temps) sans cela je ne m’en sors pas. La nuit dernière alors que je ne dormais pas, (…) (voilà, j’ai oublié d’écrire la suite…)
Les rideaux fermés. Si bien que je ne sais plus du tout l’heure. Je rejoue moi-même tous les rôles de la nuit. Il y a des impacts invisibles sur la vitre. Des messages que je néglige. À la faveur…
J’ai souvent besoin de ne plus entendre parler du monde. C’est trop paralysant, de diverses manières. Qu’on me demande simplement où se trouve telle rue, ou bien le titre d’un film à voir absolument.
Je me souviens quand, enfant, je rêvais de Paris, les yeux ouverts. Mille signes, auxquels mon attention hypersensible s’attachait, me portaient vers cette rêverie. Des phrases innombrables, dans des livres ; des images qui semblaient ne jamais se tarir. Des impressions plus vagues, que je pourrais résumer en un mélange : la ville de nuit, avec ses obscurités, son silence, son mystère, et les lumières des boulevards, les néons, les agitations multiples. Mille raisons incompréhensibles qui animent les corps se frôlant. C’est probablement cette sensation, précisément, qui est la plus forte. C’était le masque détaché d’un violent désir. Une beauté d’ancienne vitrine.

dimanches sas


Trouver quelque chose, par hasard, qui touchera l’âme de celui qui le lira. Une seule personne, inconnue. Comme V., aujourd’hui. Sur le drap qui claque apparaît son visage en projection, sa mâchoire tendue. Espérer la faire sourire. Prodige des distances. Penser à un dimanche d’il y a quinze ans, être traversé par les mêmes états, à l’identique. Les états du silence des dimanches soirs. Nous aimions ça. Nous retrouver, puis nous laisser seuls, tard. Aller de pleine nuit à la station-service, La station-service est un cinéma ouvert de nuit. Acheter confiseries industrielles, retrouver l’homme qui nous encaissait, sans dire un mot. Les coups de piano, après, dans un appartement voisin, en pleine nuit. Plus rarement, rouler dans une voiture avec quelqu’un en fumant. Feuilleter des magazines qu’on connaissait par cœur. Une revue de cinéma, un magazine de mode, un roman policier bon marché, un livre de cul, sacré. Tout était si matériel alors. Tout était symbole à saisir avec les mains. Qualité particulière de silence de la ville, ces nuits-là. Les quais sans circulation. Pas de différences entre dedans et dehors, élastiques. Un film en cassette de plastique gris ; ou programmé en pleine nuit, synchrone avec nos veilles. Marcher dans le quartier des immeubles déserts. Aller voir un ami qui ne sort pas de chez lui. La cage d’escalier, avec toujours cette tenace odeur de purée de légumes. Les choses, dans le désordre. La voisine, rentrée se coucher. Je l’ai entendue dans les escaliers quelques heures avant. Elle n’est pas passée. Elle se lève tôt le lundi matin ; elle passera dans l’après-midi après ses cours. Je lui sers un verre de lait, elle se déshabille. On trouvait toujours quelque chose à faire de soi. La nuit était quelque chose de vivant, qui changeait sans cesse. Ça montait du sol, aucune préoccupation du légitime. À un moment, le son racole, change de trottoir. Nous avons les traits tirés, on parle de moins en moins, le sommeil nous rappelle à son ordre. On se déçoit pour quelques heures.

2015-1129_04028

la langue sous les mots


— est-ce que l’écrivain, c’est celui qui n’écrit pas, quand tout le monde écrit ?
il se tait pendant vingt ans, il se terre, évidemment. la page blanche qu’il a dans le ventre vide grince. il prend quelques notes qu’il oublie, il a honte de ses brouillons, les cache, les avale à défaut d’autre chose. il voudrait en rester là. souvent, trop de mots viennent à la fois et repartent avant qu’il ait pu les noter, en écrire d’autres le dégoûte. il le fait quand même. il voudrait juste être un danseur, un menteur, obéir aux saisons, aux heures du jour. jaloux du pianiste, jaloux de l’âme-de-tous-les-jours qui n’a pas ce sale besoin de dire. dire n’est pas d’ailleurs la question. c’est plutôt une manie de la précision qui voudrait s’exercer dans le noir. il se tait longtemps. toujours à devoir nier les interprétations, alors qu’il n’y a rien à comprendre.
quelle indifférence de soleil blanc les aveugle pense-t-il parfois en silence.
il déteste les avis, il n’en a aucun de fixe, que des horizons chancelants. il fait juste des suppositions, plutôt que d’arroser d’affreuses plantes grasses trop réelles. il écoute les voix diverses qu’il croise dans les cafés, les rues. il est contraint chaque jour à suivre la ligne de sa médiocrité qui s’étale, de sa main, juste sous ses yeux. tout est toujours trop court, l’élan se casse, il ne va jamais au bout du plongeoir, redescend piteusement par l’échelle, même si plus tard, par chance, il décrira peut-être une gerbe d’eau comme personne ne l’avait fait auparavant. que personne ne lira. parfois il est un idiot qui verra un espoir indéchiffrable en plein chaos. le dira-t-il ? par sûr car une mouche a peut-être dérangé son travail, et c’est elle qui devient le centre de toutes ses préoccupations. regarde comme elle tourne sur elle-même, sur la page, sur l’écran, sans poids, un rêve. s’en va cogner à la fenêtre. un camion passe, pendant un instant c’est la plus belle chose du monde. tout l’arrête. il doit sans cesse recommencer. quelle fatigue s’il n’y avait pas toute cette curiosité, cette indiscrétion pour les bibelots. les mots, sont-ils de la viande ou des légumes ? est-ce que l’âme a un brûleur ? il est bien seul avec ces questions. fatigué d’articuler, il se tait. il veut juste donner une forme à son épuisement.

ekʀi:ʀ


2015-0902_04024
en mangeant mon sandwich — je n’avais pas envie de préparer à manger, je me disais, mais je n’ai rien à dire, à manger, rien à écrire, pourquoi écrire, puisque je n’ai rien à dire. c’est très embêtant. mais est-ce que je peux trouver une réponse, une solution ? écrire comme une simple manie de grapho manie, d’annotation, ça ne sert pas à grand chose, par rapport à l’investissement de temps. cela n’a aucune utilité pour moi ni pour les autres encore moins. quoique. j’aime bien et au hasard des mots on ne sait jamais, des fois qu’un égaré y trouve une raison à sa folie. le problème entre écrire, et porter de l’amour. il y a un rapport, un creusement. est-ce qu’il faut des idées. je n’en ai pas. pas d’idées. no idea. noidea. noideas. écrire sans amour ça ne sert à rien. c’est un peu le drame, et sans glace. c’est pourquoi il faut écrire, alors ? parce qu’écrire sans amour n’est rien, alors il faut écrire.

Tes yeux me font mal, ils sont liquides, ne me regardent plus, ils ne dessinent plus l’impossible, ne parlant que par jets d’eau froides, incomplets…, la peur est en face des trous, tes yeux ne sont plus mes contours, ni des objets de première nécessité.. Est-ce que sans eux j’existe encore, je n’existe peut-être plus que trois minutes par jour quand le jour atteint ma fenêtre, après, je ferme les volets. 

En cas d’océans, rendez-vous au café. 

tant pis, si ce sont des tout petits bouts de phrases, et bien, ce seront des tout petits bouts de phrases, on verra bien. ça racontera peut-être quelque chose. quelques détails. pas un roman-fleuve mais tant pis. je n’aurai qu’à inventer le roman-ruisseau, le roman-fuite d’eau. fuite-moi ; après tout, on jouait bien avec des chambres à air.

frère inconnu d’écriture


2015-0805_01039
Je sais qu’il est très loin, qu’il vit quelque part très loin, un endroit où je n’irai jamais, de peur de n’en jamais revenir, et sans même l’avoir trouvé. Ces endroits qu’on ne peut même pas imaginer. Il y vit une existence qui m’échappe, en pointillés, à traverser des rues auxquelles je ne comprendrais rien. Mais je sais qu’il existe, la pensée me ramène à lui de temps en temps. Nos expériences divergent totalement, nous sommes complètement différents, dissemblables peut-être même. Rien ne nous rapproche, apparemment. Nous pourrions nous croiser dans une ville, sans un regard, sans que personne ne remarque quoique ce soit, sans que nous mêmes y prêtions attention. Mais pourtant, par la grâce d’un infime tiraillement que je sens parfois quand je marche ou que quelque chose, vague, me rappelle son existence, je sens ce lien très étroit, élastique et changeant, mais solide, et qui nous relie hors de toute manifestation visible. C’est une sorte de toute petite entrave, qui en fait n’entrave pas mais simplement se rappelle à moi, un lien avec cet inconnu, sous la forme d’un poids qui compte.


Je me trouve très souvent dans la plus grande distraction. Je ne pense pas, je m’applique à des bêtises, je perds mon temps au milieu de gens qui font la même chose, nous nous gaspillons mutuellement comme si nous nous tenions tous à bout portant d’armes multiples et dérisoires, à force de bavardages inconsistants, de dilution, d’heures perdues. C’est une condition de nos existences, que je ne renie nullement. Mais pourtant, à peine plus loin, et seul, et dans une autre dimension, il y a lui, ou elle, qui attend. Assis sur un banc, dans un abribus (c’est la nuit et le service est fini), ou en train de regarder depuis la vitre d’un taxi. Qui m’attend, qui attend un signe, ou que je revienne à moi, et donc un peu à lui.


Tu me fais parfois peur : je sais que tu vis quelquefois n’importe comment, que tu te dépenses, que tu prends des risques, des risques de solitude et que je connais aussi ; je crains ta morsure, tes inquiétudes me rattrapent ; je ne te connais pas, mais je suis soucieux de toi.