la sirène de l’avenue des Ternes


Je ne comprends pas ce langage abstrait dont tu abuses. Les mots ne sont pas des barrières de sécurité.
J’ai l’impression que tes yeux me transpercent. Ton regard rouille.
Le canal que nous empruntons n’est jamais le même, il change avec le lever du rideau sur le jour. Parfois c’est un torrent qui entraîne toutes nos mauvaises raisons, et dans lequel nous sommes projetés l’un sur l’autre, sans aucun contrôle.
Sous le lit se terrent les miels obscurs des avant-hiers.

Il faut que tu me donnes un mot précis, que je comprendrai instantanément, un mot qui soit une chose. Une chose que je puisse voir et toucher. Comme la langue humide que tu passes autour de la mienne. Nous nous embrassons de mots, nous les faisons rouler dans nos deux bouches qui sont comme deux anneaux modulaires et dépendants, pour les mouiller, les sculpter ensemble.
Nous sommes chacun les deux syllabes du mot complet que nous ne prononcerons jamais.

Les gens sont dégoûtés de nous. Les rumeurs montent, à notre passage.
Alors je te laisse dans l’invisible le plus souvent, par honte, par commodité, sauf aux heures fades du matin où personne ne voit personne parce que les vitres sont salies de rêves sans destinations. Ou bien aux alentours des quinze août, parmi les égarés des plages de béton. Là, je ne crains plus de rencontrer ces chefs de service qui repassent leurs chemises de trop près en écourtant leur vie, sans colère.
Marchant à mes côtés, tu te fonds progressivement aux couleurs des façades, j’ai moi-même peine à te distinguer. Au bout de quelque temps, je me retrouve vraiment seul. Je me sens plus léger, je peux aller où je veux sans sentir de regards en poinçon sur ma peau.

J’ai l’adresse d’une sirène qui vit avenue des Ternes. Elle ne sort jamais de chez elle, elle se fait livrer toutes sortes de choses. Quelques personnes viennent la visiter. Elle reste en dessous. Ou alors, elle vous reçoit dans sa baignoire, complètement nue ; je l’ai appelée sirène. Pour lui faire plaisir, je lui apporte des branches et des feuilles mortes, dont elle se frotte le corps dans la baignoire. Ça sent la terre et l’éden. Les feuillages ont l’air de reprendre vie. Je la regarde et l’énigme est : comment t’aimer.
J’ai l’intuition qu’il pourrait se passer quelque chose d’autre, mais nous nous regardons sans rien faire. Mais que faudrait-il faire ? Aucun des nous ne le sait, nous restons avec notre question, sans même la prononcer. Et je ne me vois pas passer ma vie dans une baignoire. Elle aime rester ainsi, dans l’eau. On se regarde, on devise, on fait ensemble quelques grilles de mots croisés, des devinettes dont nous sommes les seules réponses allusives. Je sais que je dois partir lorsque le pincement au cœur devient trop aigu. Elle me regarde, et baisse un peu les yeux. Sait-elle ce qui m’arrive ? J’ai l’impression qu’elle est un peu attristée de mon départ, mais personne ne dit rien. Les paroles nous ont toujours été trop blessantes, chacun de notre côté, je crois. Ainsi, nous ne pouvons partager à peine plus qu’un peu de silence. J’aime entendre le clapotement de l’eau dans laquelle elle gît. Elle sort sa main mouillée, qu’elle pose sur ma cuisse. Ma jambe ruissèle. Ses yeux ont la couleur de l’étain.
En repartant, j’emporte quelques écailles sur la peau.

Vers la fin du jour, j’épouse toutes les ombres silencieuses que je croise sur les parapets des ponts de la ville. L’une après l’autre, je me mets dans leurs formes noires, au point d’inquiéter leurs propriétaires. Mais mon air de rien les rassure bien vite, je ressemble à chacune d’elles.

Une jeune femme marchait avec un oiseau sur l’épaule. L’oiseau parlait quand on lui grattait le sommet du crâne. C’était une attraction venant d’Espagne. Il racontait l’avenir dans sa langue d’oiseau. J’avais l’envie de les suivre jusqu’au nord de l’Europe, quitter cette ville suintante, hideuse sous sa beauté dépassée.

Quelqu’un hier soir a murmuré quelque chose à mon endroit, lorsque je le dépassai. « Parlons », ou « Partons », je n’ai pas bien compris. Pour l’agréer, j’ai voulu parler, mais il est parti. Alors j’ai commencé à partir aussi, et il s’est mis à parler. Je suis revenu vers l’individu en parlant, il s’est éloigné. Après quelques minutes de désarroi, sous les regards moqueurs des rares passants, je me suis éloigné pour de bon, avec le poids des regrets qui grandissait sur moi.
J’ai senti le regard lourd de menaces des gardes du Palais des Injustices devant lequel, chaque soir, je me retrouve à passer.

doppelgänger


… quand certaines nuits sans sommeil, nous nous parlions frénétiquement, nous nous trompions, nous confondions le je et le tu, je disais je pour tu, elle répondait tu pour je, mais c’était pas très grave, nous étions sur le lit assis en tailleur, entre nous il y avait souvent un bol de maïs à pop-corn où l’on plongeait nos mains en même temps, elles disparaissaient entièrement à l’intérieur, avalées, nous sentions en dessous nos doigts se frôler parmi les grains, et il n’y avait non plus jamais de ruptures entre nos phrases, nous étions la bouche de l’autre, les phrases s’enchaînaient, continuant l’une l’autre, échappant à nos propres desseins, étrangères en cela que nous ne savions plus qui les avait commencées poursuivies ou achevées, elles étaient en outre ponctuées par l’éclat du maïs transformé en pop-corn dans nos palais dès qu’on l’y fourrait, ça faisait de drôles de bruits en sourdine, et à ce signal un chat noir s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, c’était le troisième point du triangle qui veinait nos nuits. Le chat régulièrement, sans que ses yeux jaunes ne cillent jamais, faisait à peine mouvoir ses pattes en légères et imperceptibles percussions, les soulevant et reposant à peine, en des séquences plus ou moins longues, comme s’il codait du morse, retranscrivant peut-être nos délires qui ne s’attachaient à rien, nous parlions de quoi nous parlions-nous, bien sûr, et sans parler du reste, dessous les tables, nous décrivions souvent par ordre aleph-hébété une lancinante litanie, phylactères voltigeant dans l’air, qui incluaient le décompte exact de nos items corporels, la déclinaison de nos identités multiples, la liste des livres lus et leurs impossibles exégèses, des résumés en trois lignes tronquées de films vus au périscope, le compte de nos dépossessions en progrès, la liste des personnes que nous connaissions et la description précise de leurs vies faits gestes, investissant ainsi un nombre d’existences limite.

Échappant ainsi à nos propres destinées, nous savions qu’en restant face à face, tout bougeait autour de nous mais que nous étions infranchissables, inaltérables comme le diamant.

Nous finissions par nous épuiser et nous endormir brusquement sur le couvre-lit, le chat se retirait en faisant à peine mouvoir le rideau (qui au bout de quelques mois s’était à l’endroit du passage légèrement décoloré) en comblant je ne sais quel trou de la nuit.
Et nous nous réveillions aux deuxièmes matins, comme des étoiles tombées, préparant notre petit déjeuner sans un mot, maussades, nos fréquences encore mal rétablies.