20170416


il a plu. j’ai dû louper quelque chose. à peine ouverts mes yeux hésitent. à quoi, à se refermer ? non. à se poser. ils préfèrent traverser les êtres, errer. les yeux errants. je marche dans l’appartement en écrivant quelques mots. je mets un mot après l’autre comme je fais un pas après l’autre. pour tenir debout. et à qui je m’adresse. sinon qu’à un pauvre moi-même. et peut-être à un deuxième, un double. ou l’espoir d’un double. je ne sais pas qui. quelqu’un peut-être qui lira ces mots et m’emboîtera le pas. je ne me fais aucune illusion. je suis seul à marcher entre ces murs.

des voix pleuvent


je réfléchis. je me souviens de combien de voix. énormément. je suis très marqué par les voix. probablement car la mienne a tant de mal à sortir. je me souviens beaucoup des voix de fiction. j’ai souvent dans l’oreille celles des personnages de certains films chers, films qui me sont comme des familiers. c’est un bruit de fond qui me traduit le monde. c’est très proche d’un murmure, c’est à la limite de l’audible, de la perception ; il n’y a que moi qui peux l’entendre.
je me souviens bien de la voix d’E., de P. de tant d’autres.
mais si je remonte à l’adolescence ? oui j’en entends encore. je fais cet exercice. je peux les entendre, mais je ne sais pas ce qu’elles disent exactement.
certaines personnes peuvent me manquer par leur voix. et je peux prendre un plaisir violent à en entendre certaines.
il y a cette voix, qui déshabille.
je suis frappé par le fait que certaines voix ressortent tellement : je suis chez moi, il y a le bruit de la rue, et elles me parviennent pourtant comme si j’étais à côté.
dans la même idée, je peux être tout à fait dérangé par certaines voix (voisins, rue) même si je ne comprends pas ce qu’elles disent, alors que d’autres me seraient indifférentes.
et il y a les voix de doublage, aussi. je connais (et reconnais immanquablement) une voix de doublage, de télévision, que j’aime depuis toujours. je ne connais pas son visage, mais je connais son nom. l’entendre provoque en moi un sentiment particulier, de nostalgie. c’est presque une souffrance, et tout à la fois une consolation. rien que l’idée de voix de doublage me séduit, me plonge dans la rêverie. des gens invisibles qui parlent. des doublures. je les imagine cachés derrière des rideaux.
dans certains appartements, il y a encore les voix. j’y vais, et j’entends. en fait il suffit de prêter l’oreille. j’écris ça sans retoucher. avec ma voix de l’écriture, ma voix silencieuse. c’est quelque chose de très simple, de très élémentaire. il n’y a pas à réfléchir une seule seconde. la voix qui est un battement, c’est la contrebasse.
parfois on entend une voix qu’on connaît, qui nous est familière, dans la rue. et pourtant on ne connaît pas la personne, mais c’est quelqu’un de « connu ». ça m’est arrivé dans les files d’attente, où l’on ne fait qu’attendre, qu’entendre.
encore une voix, il suffit de se pencher. tiens par exemple, la voix que j’entends quand je lis Peter Handke (ou d’autres). probablement la sienne, d’ailleurs. je l’ai associée à ses livres. j’aime à la fois l’entendre (radio) et le lire. pareil avec un autre écrivain que je garde secret. voix secrète ; c’est très lié. les secrets sont toujours donnés avec une fréquence particulière de la voix, un frémissement unique, quels que soient le volume et les circonstances.
quelque chose de vertigineux c’est que je pourrais continuer de détailler tout ce que ça m’évoque pendant des pages et des pages, et ça ne cesserait de parler de moi.

Texte écrit pour la proposition 7 de l’atelier été 2016 du Tiers-Livre, « aller chercher la voix des vivants »

vanité


Il paraît que je ne peux plus écrire une phrase entière. Comment ça il paraît, je ne sais pas, c’est une sensation, une crainte, criante. Je ne sais pas qui m’a instillé ça dans le cerveau, mais un matin j’avais cette pensée à l’esprit. Depuis je n’ose pas m’asseoir à mon bureau, j’évite de croiser le regard de mon ordinateur. Je sais très bien ce qu’il pense, que je me défile, et il a raison. Dans ma tête je n’ai que des parcelles de location, des demi-teintes, des écroulements.
Il n’y a personne pour me distraire, personne ne me téléphone. J’écoute des disques les uns derrière les autres, il n’y a même rien à faire, la musique ne s’arrête jamais. Je répète les mêmes gestes mais j’aimerais des gestes nouveaux. Par la fenêtre rien. Les gens sont en vacances. En vie quelque part ailleurs. Malgré les sirènes diverses qui continuent de passer sous ma fenêtre. Je remplis mon temps d’évitement. Mais depuis ce fameux matin je n’ai plus essayé de taper des lignes, et je sens que quelque chose se perd, s’enfonce, que sais-je, m’encrasse. Des portions, des quarts de phrases qui se télescopent en silence, en se regardant derrière les vitres d’un bus. Mon bras s’engourdit d’une fièvre à rebours. Je saisis mon téléphone, dans la tentation d’appeler quelqu’un. Mais je sais que je ne ferais que déranger, ce que je préfère éviter. Pour conserver l’espoir que ce ne soit pas le cas. Alors j’y joue plutôt à un jeu métaphysique, ou je lis les gens se parler et s’insulter et se mépriser ici et là.
Depuis le sommeil j’entends parfois une sorte d’appel, d’appel d’air, venu je ne sais d’où. L’intérieur de quelque chose ou de quelqu’un qui se communique à moi par mon ventre. Ou bien d’un autre appartement vide, à mon appartement presque vide si ce n’est moi. Cet appel me réveille faiblement, mais trop faiblement et mon corps n’est alors pas suffisamment entraîné vers le conscient, et retombe dans l’éther. Il en reste un goût que j’ai appris à reconnaître une fois que je suis réveillé, plutôt un arrière-goût de fatigue, de mensonge poivré. Un air de chez soi chassé. Assis au bord du lit comme tous les cons, les mangeurs de tomate, les décideurs de rien.
Alors je me fais expulser de ma tête. Je n’ai qu’à m’asseoir et à me laisser aller vers l’arrière, bien calé au fond du fauteuil. Une amplification du silence me branche à un dieu quelconque qui passe par là. Je deviens un manteau prêté sur gages, une vanité d’occasion, un courage d’emprunt.

frère inconnu d’écriture


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Je sais qu’il est très loin, qu’il vit quelque part très loin, un endroit où je n’irai jamais, de peur de n’en jamais revenir, et sans même l’avoir trouvé. Ces endroits qu’on ne peut même pas imaginer. Il y vit une existence qui m’échappe, en pointillés, à traverser des rues auxquelles je ne comprendrais rien. Mais je sais qu’il existe, la pensée me ramène à lui de temps en temps. Nos expériences divergent totalement, nous sommes complètement différents, dissemblables peut-être même. Rien ne nous rapproche, apparemment. Nous pourrions nous croiser dans une ville, sans un regard, sans que personne ne remarque quoique ce soit, sans que nous mêmes y prêtions attention. Mais pourtant, par la grâce d’un infime tiraillement que je sens parfois quand je marche ou que quelque chose, vague, me rappelle son existence, je sens ce lien très étroit, élastique et changeant, mais solide, et qui nous relie hors de toute manifestation visible. C’est une sorte de toute petite entrave, qui en fait n’entrave pas mais simplement se rappelle à moi, un lien avec cet inconnu, sous la forme d’un poids qui compte.


Je me trouve très souvent dans la plus grande distraction. Je ne pense pas, je m’applique à des bêtises, je perds mon temps au milieu de gens qui font la même chose, nous nous gaspillons mutuellement comme si nous nous tenions tous à bout portant d’armes multiples et dérisoires, à force de bavardages inconsistants, de dilution, d’heures perdues. C’est une condition de nos existences, que je ne renie nullement. Mais pourtant, à peine plus loin, et seul, et dans une autre dimension, il y a lui, ou elle, qui attend. Assis sur un banc, dans un abribus (c’est la nuit et le service est fini), ou en train de regarder depuis la vitre d’un taxi. Qui m’attend, qui attend un signe, ou que je revienne à moi, et donc un peu à lui.


Tu me fais parfois peur : je sais que tu vis quelquefois n’importe comment, que tu te dépenses, que tu prends des risques, des risques de solitude et que je connais aussi ; je crains ta morsure, tes inquiétudes me rattrapent ; je ne te connais pas, mais je suis soucieux de toi.

unlimited data


on n’a pas beaucoup de temps, allo, viens vite, dépêche toi, ne t’encombre pas de crises ou d’emportements, ne prends que le vent, hèle un taxi, laisse ton sac se répandre sur la chaussée, piétine le vernis et dessine un cercle sur le sol, sautes-y et rejoins-moi, oui je t’entends oui, c’est très bruyant, oui je t’attends

fais vite car je ne m’ennuie pas et je ne voudrais pas t’oublier : j’ai vu une jeune fille prête à pleurer dans le noir, assise sur la pierre, et les deux mains sur le visage ; c’est peut-être déjà toi à quinze jours d’intervalle, et je me sens prêt à être un chevalier d’escalier, un menteur d’ombre, et j’ai le double des clés.

le temps n’est fait que de trous dans l’attente, de lents tours de pistes, de laps ; je me mets contre le mur pour ne pas tomber, l’oubli est si tentant ses bras ; parfois j’épingle par la pensée quelque captive dansante, fashionée à l’étroit

des morceaux de vingt minutes, des écrans qui font office de miroirs, des silences bien assourdis cachés au plus grand nombre, des pailles lumineuses assorties qu’on agite pour se signaler les uns aux autres

il faut beaucoup d’opiniâtreté, ou bien de trahison, pour rester ici, pour ne pas se dissoudre instantanément dans la nuit qui n’est qu’à quelques mètres hors de la jupe des faisceaux des projecteurs, et tout le monde s’agglutine pour exister, exister encore

on s’ennuyait un peu, ce qui nous rendait plus beaux ; je dis nous car je suis seul, ici, à t’attendre, au milieu de tous ces sans espoirs, je ne sais même plus si ma propre voix existe encore pendant que j’entends quelqu’un hurler where do you live, what do you want, à quelqu’autre, dans sa zone d’’intimité, sans le regarder

mais j’attends, fidèle aux heures, et tu ne réponds plus à mes appels de phrases, même mentales. le taxi-cercle a dû t’embarquer pour un tour d’ailleurs, le monde extérieur n’existant plus que sur les flancs d’émail, dans les reflets de la carrosserie blanche, caresse d’un monde que tu fuis et devant lequel tu baisses les yeux, sans jamais t’y enfoncer, sans jamais y disparaître

mais dans la visée que j’ai du fleuve,
mais dans ta vision derrière la vitre,
les formes et les couleurs ne portent pas vers le même impact, et ajournent nos enchaînements.
je sais déjà que c’est encore une fois où tu ne viendras pas ;
c’est comme un numéro qu’on répète sans cesse, sans jamais arriver au bout, nous trompant toujours d’un chiffre, recomposant chaque soir ce numéro emmagasiné dans nos mémoires.

troublante est cette image en noir et blanc que je trouve de toi, à même le sol, développée par la lumière du petit matin.
une feuille de papier trempée, collée sur le trottoir, des nouvelles de toi, quelque chose entre la page de journal et le dessin à la main d’une craie hésitante.
tu ressembles là à un visage de disparue, à la une d’un magazine. à une star oubliée, une fille de Prague, une terroriste à la poitrine offerte.

je décolle la feuille humide du trottoir. est-ce la preuve que de moi cette nuit tu t’es approchée, et à quelle fréquence t’accroches-tu

et je me retrouve encore avec rien, souvenir de visages qui regardaient ailleurs, souvenir de visages que regardait hier, face à cette boîte dérisoire, dans cette lumière de sortie de secours, sans savoir si est tombé le château des jours ou le château des nuits

fugue


Dans je ne sais quel moment d’égarement, j’avais dit ok, que je parlerai de moi. Et puis j’avais oublié.
Et au réveil, je reçois un message, me signalant qu’on m’attendrait, ce jour-même, pour treize heures, à tel endroit de la ville. Je regardai ma montre, il était midi et quart, j’avais à peine pris un café, m’étais levé tard, je ne savais pas quoi faire, j’étais surtout sérieusement tenté de foncer à la gare prendre le premier train pour m’enfuir.
Mais en buvant mon café à la fenêtre j’avais remarqué qu’une voiture m’attendait déjà en bas de chez moi, pour me conduire à la conférence où je devrai prendre la parole. Je transpirais. Anyway, anytime ; je me mis à parler très mal anglais devant le miroir de ma salle de bain. Je me coupai en me rasant, mais pas suffisamment. Je commençai, presque malgré moi, à me considérer. À me demander ce que je pourrai bien dire sur moi. J’avais l’option de me couvrir de ridicule, ou encore, ce qui revenait au même, l’idée de m’écrire un long discours sur toute la surface du corps et puis de leur lire, voire de me laisser lire par eux, centaines d’yeux m’agaçant, mais le temps me manquait, sans parler de l’esprit.
J’allais me retrouver muet devant deux ou trois cent personnes, muet comme un tableau. Je pourrai peut-être réciter quelque chose, un poème, une table de multiplication, mais ça ne tenait pas, les tables, ou la poésie, c’est bon pour les gens patients, pour les joueur de ping-pong, moi j’étais juste un bricoleur du dimanche sans outils. Je n’avais strictement rien à dire, et encore moins sur moi. De toute façon, ces gens-là ne me connaissaient pas, alors quel intérêt y trouveraient-ils, qu’est-ce que j’aurais bien pu leur dire sur un type dont ils se foutaient bien ? Inventer de toutes pièces un récit insensé ?
J’aurai peut-être une idée dans la voiture, la belle conduite intérieure noire qui m’attendait. Après tout, j’étais peut-être quelqu’un d’important, sans le savoir. Qui sait ? Qui sait, si ce n’est moi. C’est bien moi, que tout le monde attend, dans cette salle de l’autre côté de la ville, après tout. Ces gens-là ont une certaine expertise de la parole, ils passent leur temps à s’écouter parler. Rien n’interdit de penser que… Je ne suis pas seulement l’abonné absent, ou l’homme de la rue. Je prends des décisions, je choisis des yaourts au supermarché, ce qui n’est pas une mince affaire. Même sans opinion, je sais m’imposer. Voilà de quoi, peut-être, je pourrais leur parler.
Mais je transpire trop, je risque de trop briller sous les néons, cette pensée me paralyse.

Me voilà dans la voiture, le chauffeur est très aimable. Pourtant, il y a une certaine tension dans l’habitacle. Je me demande si ce n’est pas du sang, cette tache sur la banquette à côté de moi. Je repense au bref déclic du verrouillage des portières. Je lui demande si le trajet est long, il me parle d’une petite demi-heure.
On glisse sur les sujets divers, je l’écoute me raconter sa vie, ça me change les idées, il y a des similitudes avec la mienne, peut-être même avec celles de tout un tas d’autres gens. Il ne se fait pas prier. D’ailleurs quand je suis entré dans la voiture, l’histoire était déjà commencée, il parlait déjà, j’avais pris sa vie et la phrase en cours de route, j’avais bien sûr encore manqué le début. Je consigne quelques notes discrètes, pour retenir ce qu’il me dit, et pour m’en servir. Il a un certain talent, je pense qu’il invente pour un tiers, mais que le reste est vrai. Je lui demande, brusquement, ça ne vous dirait pas de raconter ça, devant des gens qui seraient là pour vous écouter, et puis en face de vous, les yeux dans les yeux, pas toujours dans votre dos?
Il se tourne, surpris, la voiture a fait une embardée, il me regarde, réprime un sourire satisfait, je sens qu’il est tenté. On voit ça dans les yeux, la fleur de l’esprit flatté éclot en une seconde.
On s’arrête dans une impasse pour échanger deux trois tuyaux et réparties. Je le dépose devant la salle de conférence. Je découvre que je sais encore bien conduire, je prends la route avec une assurance nouvelle, content de garder le silence, avec dans la boîte à gants de mon crâne, toutes les cartes, toutes les déclarations, les motifs, les haines, les regrets, les excuses et les mensonges, et même un peu de monnaie pour donner le change aux péages.

la sirène de l’avenue des Ternes


Je ne comprends pas ce langage abstrait dont tu abuses. Les mots ne sont pas des barrières de sécurité.
J’ai l’impression que tes yeux me transpercent. Ton regard rouille.
Le canal que nous empruntons n’est jamais le même, il change avec le lever du rideau sur le jour. Parfois c’est un torrent qui entraîne toutes nos mauvaises raisons, et dans lequel nous sommes projetés l’un sur l’autre, sans aucun contrôle.
Sous le lit se terrent les miels obscurs des avant-hiers.

Il faut que tu me donnes un mot précis, que je comprendrai instantanément, un mot qui soit une chose. Une chose que je puisse voir et toucher. Comme la langue humide que tu passes autour de la mienne. Nous nous embrassons de mots, nous les faisons rouler dans nos deux bouches qui sont comme deux anneaux modulaires et dépendants, pour les mouiller, les sculpter ensemble.
Nous sommes chacun les deux syllabes du mot complet que nous ne prononcerons jamais.

Les gens sont dégoûtés de nous. Les rumeurs montent, à notre passage.
Alors je te laisse dans l’invisible le plus souvent, par honte, par commodité, sauf aux heures fades du matin où personne ne voit personne parce que les vitres sont salies de rêves sans destinations. Ou bien aux alentours des quinze août, parmi les égarés des plages de béton. Là, je ne crains plus de rencontrer ces chefs de service qui repassent leurs chemises de trop près en écourtant leur vie, sans colère.
Marchant à mes côtés, tu te fonds progressivement aux couleurs des façades, j’ai moi-même peine à te distinguer. Au bout de quelque temps, je me retrouve vraiment seul. Je me sens plus léger, je peux aller où je veux sans sentir de regards en poinçon sur ma peau.

J’ai l’adresse d’une sirène qui vit avenue des Ternes. Elle ne sort jamais de chez elle, elle se fait livrer toutes sortes de choses. Quelques personnes viennent la visiter. Elle reste en dessous. Ou alors, elle vous reçoit dans sa baignoire, complètement nue ; je l’ai appelée sirène. Pour lui faire plaisir, je lui apporte des branches et des feuilles mortes, dont elle se frotte le corps dans la baignoire. Ça sent la terre et l’éden. Les feuillages ont l’air de reprendre vie. Je la regarde et l’énigme est : comment t’aimer.
J’ai l’intuition qu’il pourrait se passer quelque chose d’autre, mais nous nous regardons sans rien faire. Mais que faudrait-il faire ? Aucun des nous ne le sait, nous restons avec notre question, sans même la prononcer. Et je ne me vois pas passer ma vie dans une baignoire. Elle aime rester ainsi, dans l’eau. On se regarde, on devise, on fait ensemble quelques grilles de mots croisés, des devinettes dont nous sommes les seules réponses allusives. Je sais que je dois partir lorsque le pincement au cœur devient trop aigu. Elle me regarde, et baisse un peu les yeux. Sait-elle ce qui m’arrive ? J’ai l’impression qu’elle est un peu attristée de mon départ, mais personne ne dit rien. Les paroles nous ont toujours été trop blessantes, chacun de notre côté, je crois. Ainsi, nous ne pouvons partager à peine plus qu’un peu de silence. J’aime entendre le clapotement de l’eau dans laquelle elle gît. Elle sort sa main mouillée, qu’elle pose sur ma cuisse. Ma jambe ruissèle. Ses yeux ont la couleur de l’étain.
En repartant, j’emporte quelques écailles sur la peau.

Vers la fin du jour, j’épouse toutes les ombres silencieuses que je croise sur les parapets des ponts de la ville. L’une après l’autre, je me mets dans leurs formes noires, au point d’inquiéter leurs propriétaires. Mais mon air de rien les rassure bien vite, je ressemble à chacune d’elles.

Une jeune femme marchait avec un oiseau sur l’épaule. L’oiseau parlait quand on lui grattait le sommet du crâne. C’était une attraction venant d’Espagne. Il racontait l’avenir dans sa langue d’oiseau. J’avais l’envie de les suivre jusqu’au nord de l’Europe, quitter cette ville suintante, hideuse sous sa beauté dépassée.

Quelqu’un hier soir a murmuré quelque chose à mon endroit, lorsque je le dépassai. « Parlons », ou « Partons », je n’ai pas bien compris. Pour l’agréer, j’ai voulu parler, mais il est parti. Alors j’ai commencé à partir aussi, et il s’est mis à parler. Je suis revenu vers l’individu en parlant, il s’est éloigné. Après quelques minutes de désarroi, sous les regards moqueurs des rares passants, je me suis éloigné pour de bon, avec le poids des regrets qui grandissait sur moi.
J’ai senti le regard lourd de menaces des gardes du Palais des Injustices devant lequel, chaque soir, je me retrouve à passer.