fugue


Dans je ne sais quel moment d’égarement, j’avais dit ok, que je parlerai de moi. Et puis j’avais oublié.
Et au réveil, je reçois un message, me signalant qu’on m’attendrait, ce jour-même, pour treize heures, à tel endroit de la ville. Je regardai ma montre, il était midi et quart, j’avais à peine pris un café, m’étais levé tard, je ne savais pas quoi faire, j’étais surtout sérieusement tenté de foncer à la gare prendre le premier train pour m’enfuir.
Mais en buvant mon café à la fenêtre j’avais remarqué qu’une voiture m’attendait déjà en bas de chez moi, pour me conduire à la conférence où je devrai prendre la parole. Je transpirais. Anyway, anytime ; je me mis à parler très mal anglais devant le miroir de ma salle de bain. Je me coupai en me rasant, mais pas suffisamment. Je commençai, presque malgré moi, à me considérer. À me demander ce que je pourrai bien dire sur moi. J’avais l’option de me couvrir de ridicule, ou encore, ce qui revenait au même, l’idée de m’écrire un long discours sur toute la surface du corps et puis de leur lire, voire de me laisser lire par eux, centaines d’yeux m’agaçant, mais le temps me manquait, sans parler de l’esprit.
J’allais me retrouver muet devant deux ou trois cent personnes, muet comme un tableau. Je pourrai peut-être réciter quelque chose, un poème, une table de multiplication, mais ça ne tenait pas, les tables, ou la poésie, c’est bon pour les gens patients, pour les joueur de ping-pong, moi j’étais juste un bricoleur du dimanche sans outils. Je n’avais strictement rien à dire, et encore moins sur moi. De toute façon, ces gens-là ne me connaissaient pas, alors quel intérêt y trouveraient-ils, qu’est-ce que j’aurais bien pu leur dire sur un type dont ils se foutaient bien ? Inventer de toutes pièces un récit insensé ?
J’aurai peut-être une idée dans la voiture, la belle conduite intérieure noire qui m’attendait. Après tout, j’étais peut-être quelqu’un d’important, sans le savoir. Qui sait ? Qui sait, si ce n’est moi. C’est bien moi, que tout le monde attend, dans cette salle de l’autre côté de la ville, après tout. Ces gens-là ont une certaine expertise de la parole, ils passent leur temps à s’écouter parler. Rien n’interdit de penser que… Je ne suis pas seulement l’abonné absent, ou l’homme de la rue. Je prends des décisions, je choisis des yaourts au supermarché, ce qui n’est pas une mince affaire. Même sans opinion, je sais m’imposer. Voilà de quoi, peut-être, je pourrais leur parler.
Mais je transpire trop, je risque de trop briller sous les néons, cette pensée me paralyse.

Me voilà dans la voiture, le chauffeur est très aimable. Pourtant, il y a une certaine tension dans l’habitacle. Je me demande si ce n’est pas du sang, cette tache sur la banquette à côté de moi. Je repense au bref déclic du verrouillage des portières. Je lui demande si le trajet est long, il me parle d’une petite demi-heure.
On glisse sur les sujets divers, je l’écoute me raconter sa vie, ça me change les idées, il y a des similitudes avec la mienne, peut-être même avec celles de tout un tas d’autres gens. Il ne se fait pas prier. D’ailleurs quand je suis entré dans la voiture, l’histoire était déjà commencée, il parlait déjà, j’avais pris sa vie et la phrase en cours de route, j’avais bien sûr encore manqué le début. Je consigne quelques notes discrètes, pour retenir ce qu’il me dit, et pour m’en servir. Il a un certain talent, je pense qu’il invente pour un tiers, mais que le reste est vrai. Je lui demande, brusquement, ça ne vous dirait pas de raconter ça, devant des gens qui seraient là pour vous écouter, et puis en face de vous, les yeux dans les yeux, pas toujours dans votre dos?
Il se tourne, surpris, la voiture a fait une embardée, il me regarde, réprime un sourire satisfait, je sens qu’il est tenté. On voit ça dans les yeux, la fleur de l’esprit flatté éclot en une seconde.
On s’arrête dans une impasse pour échanger deux trois tuyaux et réparties. Je le dépose devant la salle de conférence. Je découvre que je sais encore bien conduire, je prends la route avec une assurance nouvelle, content de garder le silence, avec dans la boîte à gants de mon crâne, toutes les cartes, toutes les déclarations, les motifs, les haines, les regrets, les excuses et les mensonges, et même un peu de monnaie pour donner le change aux péages.

cobalt, dimanche cut


je retrouve de grandes plages muettes, tout le long de longs jours,
et que je parle ou pas n’y change rien, je traverse, atone, le contre-bal
alone sur le catwalk

ces moments, je suis comme entièrement fait de fictions que personne ne lit pendant longtemps (mais dont j’occupe moi toutes les travées avides)

mes cils battent en faisant des bruits de mouettes mécaniques, mes regards portent loin, vers ces cartes postales que personne ne lira, qui n’arrivent jamais

mes genoux se précipitent au sol, quelque chose comme toutes les deux heures, dans un fracas de terre sèche et sans âme

qu’on ne me demande pas ce que je veux, surtout, sous peine
rien n’étant assez

je tends mes poignets nus pour que les veines en saillent, pour qu’on me menotte, mais la rue est déserte
je ne croise personne
et je n’ai pas de ces vasistas depuis lesquels me pencher sur les toits bleuis en taches de pouces
suis-je le seul à entendre cette nachtmusik
bandes sonores scotchées de sons-silences à contre-basse

j’ai fait à nouveau de longs trajets en métro, de haut en bas, je ramène les visages chez eux, chacun avec son axe démis, pauvres réflexes,
c’est comme un diapason d’ennui qui vibre en les frôlant, une contre danse
(mais il y avait cette fille aux cheveux verts qui téléphonait « je rentre »)

de temps en temps, une rue, une rue courte, et vide,
une rue mineure, dans laquelle je voudrais rester, rester, rester
et y voir la lumière la peindre et la repeindre sans cesse

effort le suspens un rythme le coup d’archer

raspoutine rêvant


il faut parfois attendre très longtemps pour que les choses se taisent.
c’est pourquoi j’attends, je veille, jusqu’à ce que le silence soit complet, dans l’immeuble, dans la rue, la ville, la tête. j’attends que le dernier son, la dernière rumeur aient disparu du jour courant à sa perte. je ne m’entends plus moi-même, je peux me mouvoir sans aucun bruit, c’est ainsi la pleine nuit et enfin le silence s’est étendu partout, étale, sans que plus aucun sens n’existe ou ne dicte quoi que ce soit à personne. ainsi il est trois ou quatre heures du matin sur le plateau de la balance, on ne sait pas exactement quel jour on est, plus tout à fait dans celui qui finit, pas encore de celui qui commence. je suis relâché, mes épaules s’indiffèrent, je deviens peut-être le cintre de moi-même. même la voiture qui passe roule sans bruit en même temps que les images qui passent sont cotonneuses, contrastées, noir et blanc. une pensée pour quelque raspoutine rêvant, sourcils froncés mâchant silence et méfaits, façonnant des colères sans objets, une pensée pour la fumée de ce qui a été l’après-midi, la tentation est grande d’attendre, six heures, de sortir marcher à revers. c’est la seule heure où la résonance compte plus que le son lui-même. je bricole une émission de radio de pleine nuit que très peu de gens écoutent, c’est comme d’être le pianiste d’un bar vide, mais pas tout à fait, toujours là pour un échoué de hasard.

pourtant mes yeux n’avaient fait que glisser

En arrivant en gare de Paris, ce soir, fondent à nouveau sur moi — je ne sais par quelle brutale synesthésie — ces sensations d’appartements, d’intérieurs inconnus mais attirants, espaces à remplir, n’attendant que moi. Ce sont aussi des rythmes de chambres, les unes à la suite des autres, en enfilade. Il me semble même que quelqu’un (qui serait silencieux, dans la pièce d’à côté, à lire ou à dormir, ne m’ayant pas encore entendu rentrer) est peut-être là, pas loin, ayant laissé tomber du bord de sa main un crayon, la page d’un livre, un minuscule objet d’albâtre qui a maintenant sombré entre le mur et le lit et qu’on ne retrouvera qu’au grand étonnement, quelques années plus tard, d’autres gens peut-être. Sans réelle explication je lie dès l’instant et inévitablement ces endroits à Jacques ou Alix-Cléo Roubaud, à cause, je ne sais, de leurs livres, du Grand Incendie de Londres, du Journal d’Alix (d’ailleurs c’est aussi lié à Jean Eustache). Je me dis qu’il doit y avoir dans un de ces livres une description ou une évocation si juste qu’elle s’est enfichée dans mon esprit, et que même si j’ai oublié ce passage, une condition de lumière, une qualité de l’air suffit à me la rendre, à me rendre présent et comme “sortant de moi », parfaitement limpide et transparent, tout ce que les mots bien qu’oubliés ont versé un jour en moi. Pourtant mes yeux n’avaient fait que glisser.
Le fait que ce fut dimanche, ce soir, y joue aussi un rôle certain. Je passe d’une pièce à l’autre. Il y a dans ces « visions » des couleurs assourdies, un abat-jour jaune qui distribue une lumière inégale comme on le ferait pour des cartes à jouer, un calme déployé qui s’étend autour de moi, un salon avec une table, une fenêtre éclairée, personne d’autre de présent directement dans le décor. Des espaces qui s’emboîtent. Lumière basse mais suffisante pour lire mais c’est la nuit déjà. C’est en rapport avec la lumière et l’heure et Paris sans doute. Je suis peut-être chez quelqu’un, pas tout à fait chez moi, l’un ou l’autre indifféremment, c’est indécidable. Oh, bien sûr, les chambres, nos chambres. celles. avant après. aux murs épais. maintenant inoccupées. les papiers peints. pas de plus grande vérité que dans les papiers peints.
Juste en dessous à un étage à peine inférieur qu’on peut toucher du doigt, ou bien dans un grenier au parquet grinçant, je sens aussi l’acidité d’une peau, la couleur carmin de sous la peau, un battement un peu précipité, des mots à peine tus, une fausse patience.
La personne qui était couchée dans la pièce à côté se réveille, lourdement, péniblement, elle redécouvre, de l’oeil, partisane, la chambre, l’hémisphère hypnotique qui lui tient lieu de fourrure, elle se redresse avec entre les doigts un filet (attrape-rêve).
Elle saisit l’écran brillant de son téléphone, qui transpire, lui aussi, légèrement.
Je sors de la gare en hésitant sur le trajet et le transport. Un garçon perdu et poli me demande, en restant toujours de profil, du feu pour une cigarette qui n’est plus qu’un mégot. L’étincelle unique de son visage. Il a des traces de pensées sur les doigts.
Le ciel recouvre tout ; pendant un bref instant, plus personne nulle part ne regarde plus personne. Mais quelque chose repart.
Depuis le bus je vois une femme qui attend, devant une porte close.
Qu’on lui ouvre.

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures…

tous les jours de la semaine, vers dix-sept heures, je l’entends quand je suis chez moi à travailler, quelqu’un passe dans la rue en poussant une sorte de cri guttural, qu’il est difficile d’identifier et de décrire. je dis “cri” par défaut, râle n’irait pas non plus, il n’y a pas cette sensation d’excavation, de faille, de souffrance, que possède le cri ; ça ressemble plus à un bruit-machine, une machine qui aurait un ventre et une gorge, et qui marcherait dans la rue venant et allant je ne sais où. il me semble que c’est un jeune homme, par le timbre de la voix, plutôt très jeune, même.
le son ressemble à une phrase unique, toujours la même, mais répétée, non pas continûment, mais avec des pauses. une phrase sans variation, poussée d’un seul souffle d’air, une même note, répétée.  je suis incapable de dater depuis quand je perçois ce phénomène.
maintenant j’y suis familiarisé, mais je me précipite encore régulièrement à la fenêtre, par réflexe (et curiosité), pour tenter de voir qui en est l’auteur, car l’effet de surprise subsite toujours à la première seconde de l’incident, aussitôt tempéré par l’habitude. mais je n’ai encore jamais réussi à l’apercevoir, je suppose qu’il marche toujours, être-rituel, sur le côté du trottoir qui est à la verticale de mon immeuble, échappant ainsi à ma vue. et il passe, chaque jour, il a des horaires réguliers, c’est la seule chose que je peux déduire, peut-être rentre-t-il chez lui, je me demande comment il occupe ses heures, d’où il va et où il vient, s’il rentre chez ses parents, où s’il vit esseulé, s’il regarde la télévision seul chez lui le soir, etc.
j’écris ces quelques lignes, mais en fait j’y pense très peu, ce n’est pas une obsession, c’est comme un trait discret sur un dessin, un trait qu’on ne comprendrait pas, mais qui, une fois qu’on l’aurait enfin perçu parmi les autres traits intelligibles, me semblerait essentiel et nécessaire, par une raison inconnue.
je n’y pense jamais, je le remarque seulement quand il passe, quand il crie, les jours où je suis chez moi, pendant la minute que dure ce passage. mais aujourd’hui, c’est dimanche, il y avait de l’air et du soleil, j’ai absorbé ces manifestations par la fenêtre ouverte, et il n’y avait pas ce cri de jeune homme invisible, il m’a presque manqué un instant, j’ai hâte d’être à demain et de l’entendre, parmi la rumeur transparente et limpide, évidente, de la rue vibrante des fins d’après-midi.