noblesse oblige foutraque / 2019-0519


Une bonne manière de faire les choses est de les faire parce qu’il faut les faire, parce que c’est comme ça. Je suis obligé. Je suis votre obligé, enfin mon propre obligé (il y a une vieille expression qui me revient mais elle est repartie, et c’est pour ça que je l’aime). C’est une forme de politesse envers soi-même. Je suis convaincu que la politesse, c’est complètement subversif, complètement musique électronique (je me comprends c’est l’essentiel), et ignoré de partout. J’en suis tout ce qu’il est possible d’en être. De la même manière je peux écrire n’importe quoi, ici, je suis totalement déresponsabilisé, cela n’a aucune incidence sur rien, cette liberté totale est grisante. Parfois paralysante aussi. Parfois et par contre, j’enfonce le clou ; je remets un peu trop les chansons. Je n’ai pas l’air du sale gosse de souterrain que d’une certaine manière je suis pourtant. D’ailleurs, il est un peu n’importe quelle heure, nous sommes un peu n’importe quel jour, je mange un peu n’importe quoi (ad lib). Je ne donne mon avis sur rien, pour les simples et bonnes raisons qu’on ne me le demande pas, et que je ne le retrouve pas dans le fouillis. Je regarde les emballements divers avec une indifférence dingue. Tout se passe au mieux dans l’appel du blanc. Bon je confesse une tendance un peu trop appuyée au multitasking, c’est un peu ça le sucre. Il faut que je fasse une détox. Je n’aime pas Giacometti, Beckett m’ennuie, je préfère Alain Delon dans Le Samouraï qui est un de mes cinq films préférés*. Tout le monde s’en fiche et j’en suis heureux, je m’en remplis un verre à moitié plein. Je suis quand même en colère que France 3 ait viré le Cinéma de minuit, là je trouve ça scandaleux, de faire un trou dans les dimanches comme ça, ça vraiment ça passe pas. Et qu’on le regarde ou pas, ou que ce soit maintenant le lundi (quelle idée vaseuse), c’est pas le problème. C’est un outrage aux dimanches. Là je veux bien signer une pétition. Il y a d’autres trucs qui m’énervent mais je les garde pour plus tard, je tiens à rester poli. C’est ma propre cathédrale que je construis, tant pis si elle est bancale et incomplète (quelqu’un a secoué la boîte d’amulettes). Je sais bien, oui, que ce n’est pas « très sérieux », pas « assez sérieux », pas suffisamment, pas assez Revues et Coteries, je suis le premier à en souffrir les conséquences, mais que faire. Les chiffres sont mauvais comme le temps. Fra Angelico, Jef Costello, veillez sur moi.


*j’ai même fait la traversée de l’immeuble, faudra que je raconte.

20170212


on est dimanche. encore un rêve oublié. attente du soir dans le silence. attente du soir et de la nuit. de l’attente comme attentat. en attendant, conversations à propos des conversations. comme quoi je préfère la musique, les performances solitaires du laveur de carreaux. l’or du dimanche sans alternative. raconter toujours la même chose, donc ne pas le raconter. y a-t-il une solution à ces films muets en attente dans les parois de la pensée ? ne pas savoir jamais.
Alice qui a connu Kafka. Celui-ci l’emmenait promener, il lui achetait des glaces, il souriait et racontait des histoires drôles. prénoms magiques des alices dans les villes. sauf qu’ils allaient aussi dans la forêt. comment savoir ce qu’il en sera, puisqu’on est aujourd’hui et seulement aujourd’hui ? si tu fais simplement le tour de l’arbre, tu me trouveras.
« Restez calmes. N’oubliez pas. Le calme, c’est la force. » (l’amie d’Alice)

20160731 images de pacotille


, des photos des bains de mers, de seins nus, des photos nulles et indispensables, une fille terriblement prétentieuse, des polémiques fatiguées d’elles-mêmes, l’œil cubiste d’une vache morte, des vacances de revenants,…
je me réveille avec la pensée qu’il est tout aussi ridicule d’imaginer des gens en train de pratiquer leurs écritures que de les imaginer sur le siège des toilettes. ce n’est pas du tout drôle, une image plutôt pathétique. plus tard, je ne sors pas. ce qu’arrive du monde quand c’est comme ça. l’écran, les messages. rien de plus, rien de moins. j’ai le temps de vivre plusieurs bribes successives, rapportées par les autres, au rythme de sonneries et notifications diverses. une panne de voiture sur l’autoroute par 50 degrés de soleil, un voyage en train, une voiture qu’on ferme en laissant les clés à l’intérieur.
d’autres moments d’autres plages. les alertes, c’est encore autre chose. je ne sais pas exactement quel jour on est, je n’ai même pas besoin de faire des hypothèses.
tout complote au dimanche.

dimanches sas


Trouver quelque chose, par hasard, qui touchera l’âme de celui qui le lira. Une seule personne, inconnue. Comme V., aujourd’hui. Sur le drap qui claque apparaît son visage en projection, sa mâchoire tendue. Espérer la faire sourire. Prodige des distances. Penser à un dimanche d’il y a quinze ans, être traversé par les mêmes états, à l’identique. Les états du silence des dimanches soirs. Nous aimions ça. Nous retrouver, puis nous laisser seuls, tard. Aller de pleine nuit à la station-service, La station-service est un cinéma ouvert de nuit. Acheter confiseries industrielles, retrouver l’homme qui nous encaissait, sans dire un mot. Les coups de piano, après, dans un appartement voisin, en pleine nuit. Plus rarement, rouler dans une voiture avec quelqu’un en fumant. Feuilleter des magazines qu’on connaissait par cœur. Une revue de cinéma, un magazine de mode, un roman policier bon marché, un livre de cul, sacré. Tout était si matériel alors. Tout était symbole à saisir avec les mains. Qualité particulière de silence de la ville, ces nuits-là. Les quais sans circulation. Pas de différences entre dedans et dehors, élastiques. Un film en cassette de plastique gris ; ou programmé en pleine nuit, synchrone avec nos veilles. Marcher dans le quartier des immeubles déserts. Aller voir un ami qui ne sort pas de chez lui. La cage d’escalier, avec toujours cette tenace odeur de purée de légumes. Les choses, dans le désordre. La voisine, rentrée se coucher. Je l’ai entendue dans les escaliers quelques heures avant. Elle n’est pas passée. Elle se lève tôt le lundi matin ; elle passera dans l’après-midi après ses cours. Je lui sers un verre de lait, elle se déshabille. On trouvait toujours quelque chose à faire de soi. La nuit était quelque chose de vivant, qui changeait sans cesse. Ça montait du sol, aucune préoccupation du légitime. À un moment, le son racole, change de trottoir. Nous avons les traits tirés, on parle de moins en moins, le sommeil nous rappelle à son ordre. On se déçoit pour quelques heures.

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dimanche cher vieux vampire


des sons de draps, de mousse, des frottements. de calmes ébats de rue. je ne vois rien, le rideau est fermé. ça se passe derrière la fenêtre. de lents écoulements d’eau. un monde en train de se transformer, de se diluer. dimanche cher vieux vampire. des rubans de lumière dessinés par les phares s’écoulent en presque silence. je me suis toujours demandé où les voitures, le dimanche soir. dont seules mes rêveries indolentes, ininterrompues, parviennent à recréer des parcelles de réalité ; c’est à dire à tracer le plan d’un territoire incompris. des téléphones qui ne sonnent plus, des grandes orgues, qui se taisent, probablement obstruées par un peu de muscle, de viande, dans les tuyaux. chaque heure qui vient semble retarder le jour, attiser le jouir. il me faut cligner plus souvent car la vue se brouille, se divise. d’autres antennes se passent le relais. j’absorbe toutes ces sortes de signaux, et je saurai alors te reproduire, d’autres soirs.
j’aime murmurer faiblement un mot inconnu, j’aime sur le mur le défilé d’autres yeux, et l’euphorie de trois heures du matin.

une tenue


Me revient le parfum de la fille de dimanche. Accroché au pull en laine bleu superclair. Sa tenue, pendant qu’on marchait à côté l’un de l’autre. Dressée. Sa jupe en velours noir est d’une longueur incertaine, hésitante. Ce genre de personnes dont les paroles les plus capitales sont tues. Les couleurs qu’elle portait, la ceinture en cuir à la boucle chromée, rutilante, dispersant sa lumière en cinq rayons parfaitement étoilés, et qui contrastait avec sa mine pâle, et les teintes caramel de son sac, de ses joues. Nous visitions une exposition en nocturne, il y avait très peu de monde, des gens qui clignaient des yeux. C’étaient de vastes plateformes ou plateaux, tour à tour sombres et soudain noyés de lumière blanche et crue, des paysages d’installations. Noirs, blancs, noirs, blancs. Il y avait aussi un énorme labyrinthe suspendu, réalisé en scotch, à l’intérieur duquel vous pouviez vous promener à quatre pattes ; des dizaines et des dizaines de kilomètres de scotch à plusieurs mètres de hauteur sur une surface de plusieurs dizaines de mètres.

Pendant qu’elle serpentait dans ce long tunnel translucide, elle m’avait confié ses vêtements. Elle s’était déshabillée sommairement et m’avait laissé ses affaires. C’était chaud et encombrant, je me promenais avec un pull, une paire de chaussures et un manteau vides dans les bras. En même temps, elle évoluait, parallèle, juste au-dessus de ma tête. C’était comme si je la saisissais, la tenais contre moi, mais sans elle, sans son corps ; elle semblait s’être volatilisée de mon étreinte, tout en s’étant matérialisée quelques mètres plus haut. Je n’avais plus que ses restes, ses reliques. Seul son parfum s’en dégageait. C’était une odeur entêtante, et que je n’arrivais pas à cerner, qui semblait faire le tour de mon propre corps sans cesse, me colonisant. Je devais la connaître d’ailleurs. Bride éternelle et illusoire.
Je l’entendais ramper au-dessus de moi dans le cocon suspendu, j’entendais le bruit de sa progression, je levais la tête vers elle, vers son ventre, comme si elle était un insecte vu d’en-dessous, et je voyais sa forme floue à travers le scotch qui bougeait, c’était un peu comme mes pensées.

Un peu plus tard, c’est nous qui étions des filaments, errant dans l’immensité d’un palais en béton, montant et descendant des escaliers parmi des bandes-sons peu adaptées à la situation, bandes-sons où des gens toussaient, pleuraient. Était surtout diffusé en boucle un fragment d’une chanson de Sinatra, mais réduite à l’essentiel, comme étirée et légèrement ralentie, oui, réduite à trois mots: « night and day, day and night, night and day, day and night, night and day and night »… jusqu’à l’obsession ; on l’entendait de partout, sans savoir même d’où elle provenait. On aurait dit le disque rayé, lassé, d’une fête que tout le monde a abandonnée précipitamment, ne tournant plus pour personne, n’énonçant plus que l’alternance des jours et des nuits.

Je lui avais rendu ses affaires, les métadonnées de son parfum se diffusaient encore. Message atomisé, en quelque sorte. Je détestais Sinatra, mais je l’aimais haché ainsi, nous poursuivant, semblant ne jamais vouloir s’arrêter de répéter « night and day, day and night », comme si nous allions à jamais piétiner cette chanson dans un dimanche perpétuel.

J’avais l’impression cotonneuse qu’on ne sortirait jamais d’ici, de ce palais de naufrage ; qu’il y aurait toujours quelque nouvelle plateforme de béton ou de scotch à conquérir et d’où à nouveau, tout se reconfigurerait, d’où toute la vue, toute la vie même, serait différente, rafraîchie par chacun de nos clins d’œil sibyllins.

Mais l’ennui qui menace était trop grand : c’est dimanche soir, et les amusements, les insouciances se font rares. Même les palais ferment ; et elle a cette politesse extrême de disparaître de la fable dès qu’elle a remis son manteau.
Et moi, mélangé comme en cent, avec son âme d’hiver, je n’avais plus rien, rien que le squelette de cette chanson en tête, « night and day, day and night, night and day. »


2014-1207

quelques heures (dans quelques états)


Je ne fais pas, je ne sais rien, traîne-fatigue, corps lourd et sans détente, les états du corps décident pour moi de l’angle d’ouverture de l’éventail derrière lequel je regarde. Il faudrait collationner, lister, effectuer les relevés les plus précis possible de ces états, et observer ce que ça dessinerait comme figure sur le temps plus long de l’éventail ouvert. Mais l’idée courte suffit, comme souvent, et je peux aller voir ailleurs.
J’attends la vague inverse du demain, et je m’endors en conduisant un train.

Quelques heures après, je passe à travers un petit comité, je me demande un peu ce que je fais là, et je repars à la première occasion, retournant à la pluie, incessante, bruyante, décidée, contrairement à moi. Toujours mal à l’aise dans ces ambiances cool.

Mais des gens rient, dans les escaliers. C’est comme un truc vital et lointain. Je réponds, comme si je parlais de moi, mais ils ne peuvent pas entendre et on ne se connaît pas. Prototype singe d’un échange minimal.

Quelques heures après, j’erre dans un grand magasin, rayon bagages. Ça me fait penser à une histoire, à l’histoire d’un type qui passerait son temps dans les rayons des bagages, mais qui ne partirait jamais en voyage.

Quelques heures après, je bois des cocktails (tequila, maraschino, rhums, triple sec, citrons, regrets de barman), et c’est aussi avaler l’esprit de la ville, les histoires mélangées qu’on voit passer derrière les vitres d’un bar. Car parfois la teinte de la ville est belle et vaut tous les mots.
On est là, c’est le soir, à partager du temps, on mesure le temps comme ça, parfois au fil du verre, parfois ébréché.

Mais, d’autre part et ailleurs, si le mot ‘partage’ s’étale partout, c’est en niant ou dévorant sa propre signification : car il me semble bien que le système de concurrence fait rage en tous lieux et dans tous les cerveaux, sans même souvent qu’on ne s’en rende compte ; et ça pourrait en devenir une discipline olympique.

Quelques heures après, je fais enfin un grand rêve transparent, je déambule dans les couloirs énormes et orangés d’un grand hôtel-restaurant très luxueux, et un type que je ne connais pas partage son assiette avec moi (pas exclu que ce soit moi qui me serve, mais il laisse de bon cœur). Cela fait partie des Rêves à Grands Endroits Labyrinthiques et Agréables. C’est silencieux comme de beaux tapis.
En même temps, j’aimais bien quand je rêvais de phrases, de longues phrases cahotiques (chaotiques?) dont je me servais le jour qui suivait, et on ne me comprenait rien.

J’écris (sur moi) les yeux fermés, mais je n’ose pas ouvrir le coffre aux déceptions. J’aimerais être dans ces hôtels-espaces du rêve, où je peux vagabonder sans rien savoir, sans m’étonner de rien, si ce n’est à l’instant du réveil, temps affectif. Je voudrais me cacher, n’avoir rien à dire, rien à faire, juste lire et écrire, me laisser manger par le silence alentour et remplir mes yeux d’étoiles absentes, me soustraire à tous les devoirs et à tous les regards.

Je pense à ces dimanches où nous n’étions rien, où la ville nous entourait de sa brume, où nous n’étions rien ou pas grand chose.
Alors je fais comme si le jour c’est la nuit, et que je suis le seul éveillé.