le cahier des décembres


Le cahier des décembres. Des désespoirs accompagnés de joie. Moins de ces journées qui s’effacent toutes seules. Encore plus de matins, d’après-midi, de soirs. Où mes yeux se posent, choisir mieux ce rebord. Le moteur deux temps de la frustration. Le terrassement, et puis l’énergie inattendue du détachement. Pensée-moteur. Ce qu’on appelle une « vision de l’existence ». Je me détourne de ma propre attention, je cherche le moyen de tuer l’attente, je parle de moi en sous-vide. Les phrases, les mots, étaient des feux-avant, désormais aussi des feux-arrière.
Traverser la langue en dehors des clous.
Je pense au prisme de silence, d’une extrême finesse, qui se loge au centre de l’écoute, de l’oubli, de l’absence, de la parole. J’aime lui tourner autour, sentir son énergie pulsée. Ce sont des influx semi-muets qui se manifestent, perçant le corps de l’atmosphère. Et c’est dans cette brèche qu’une brusque lucidité se pose comme une main fraîche sur le visage, sur le regard.

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la langue sous les mots


— est-ce que l’écrivain, c’est celui qui n’écrit pas, quand tout le monde écrit ?
il se tait pendant vingt ans, il se terre, évidemment. la page blanche qu’il a dans le ventre vide grince. il prend quelques notes qu’il oublie, il a honte de ses brouillons, les cache, les avale à défaut d’autre chose. il voudrait en rester là. souvent, trop de mots viennent à la fois et repartent avant qu’il ait pu les noter, en écrire d’autres le dégoûte. il le fait quand même. il voudrait juste être un danseur, un menteur, obéir aux saisons, aux heures du jour. jaloux du pianiste, jaloux de l’âme-de-tous-les-jours qui n’a pas ce sale besoin de dire. dire n’est pas d’ailleurs la question. c’est plutôt une manie de la précision qui voudrait s’exercer dans le noir. il se tait longtemps. toujours à devoir nier les interprétations, alors qu’il n’y a rien à comprendre.
quelle indifférence de soleil blanc les aveugle pense-t-il parfois en silence.
il déteste les avis, il n’en a aucun de fixe, que des horizons chancelants. il fait juste des suppositions, plutôt que d’arroser d’affreuses plantes grasses trop réelles. il écoute les voix diverses qu’il croise dans les cafés, les rues. il est contraint chaque jour à suivre la ligne de sa médiocrité qui s’étale, de sa main, juste sous ses yeux. tout est toujours trop court, l’élan se casse, il ne va jamais au bout du plongeoir, redescend piteusement par l’échelle, même si plus tard, par chance, il décrira peut-être une gerbe d’eau comme personne ne l’avait fait auparavant. que personne ne lira. parfois il est un idiot qui verra un espoir indéchiffrable en plein chaos. le dira-t-il ? par sûr car une mouche a peut-être dérangé son travail, et c’est elle qui devient le centre de toutes ses préoccupations. regarde comme elle tourne sur elle-même, sur la page, sur l’écran, sans poids, un rêve. s’en va cogner à la fenêtre. un camion passe, pendant un instant c’est la plus belle chose du monde. tout l’arrête. il doit sans cesse recommencer. quelle fatigue s’il n’y avait pas toute cette curiosité, cette indiscrétion pour les bibelots. les mots, sont-ils de la viande ou des légumes ? est-ce que l’âme a un brûleur ? il est bien seul avec ces questions. fatigué d’articuler, il se tait. il veut juste donner une forme à son épuisement.