des fermoirs des agrafes


beauté des fermoirs, des agrafes. fin crochet de métal qui vient se ferrer sur le cercle qui retient la pellicule de nacre galbée et sculptée. quel acharnement, que de luttes. une petite boîte arrondie, ciselée. une peau si fine qu’on pourrait voir à travers les secrets. quelle force. arriver jusque-là, traversée des époques, le sang séché n’est jamais totalement effacé. quelqu’un regarde depuis l’ombre, borgne, de ces années noires. dissimulé dans le passage. sur le col, des poussières de larmes, le sel cristallisé. piano mécanique car ils sont tous morts, ou emportés. combien y en avait-il, combien ont disparu. dernier spleen, dernier spécimen.
comme la beauté peut faire souffrir, n’est-ce pas. 
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kafka café froid


Kafka est parti se promener. On ne sait jamais à quelle heure il rentrera. L’incertitude est son principal trait de caractère. Je me retrouve seul et je déteste ça. Que faire en son absence, que faire sinon, attendre. Je regarde les étourneaux par la fenêtre. À la cuisine, je me ressers, avec une sorte de dégoût content de lui (« satisfait ») une tasse de café froid, reste du matin. J’allume la radio pendant une seconde, simplement pour le plaisir de faire taire ces bavards. Je rêve d’une station de radio où l’on se tairait, animée par des silencieux. Je n’ai pas envie d’être assis, je n’ai pas envie de m’allonger. Je reste debout, par élimination. Mon esprit, je le sens bien, évite de se fixer sur des sujets cruciaux.

20160301


Pour certains, les mots sont des objets qu’ils manient en les admirant, comme ils le font des fleurs, des oiseaux, de la nature. Je vois plutôt ça comme des objets bien plus terre à terre, brisés ou hors d’usage ; un flipper qui ne marche plus, qu’est-ce qu’on en fait ; on le jette, ou on le garde car on l’aime bien quand même il sert à rien ; des machines dont on ne sait plus exactement la fonction, des bouts de métal sans plus d’utilité et dont la beauté viendrait de mon désarroi à leur égard, et qu’on frappe les uns contre les autres en espérant une étincelle.

20160207


Qu’allais-je dire, écrire. Souvent dans ce genre de questions, les choses s’effilochent, sont par trop volatiles. C’est peut-être la définition, une définition de l’écriture : ces pensées qui viennent trop tard, qui viennent de m’échapper. Quelque chose d’impossible au fond d’un verre sans fond. Je dois bien avouer que la plupart du temps, je suis dans le plus profond désarroi : je sais que je veux écrire quelque chose, mais je ne sais pas quoi, ça ne vient pas au bon moment, ni même au mauvais.
Il faut que je dise non à (presque) tout le monde (presque tout le temps) sans cela je ne m’en sors pas. La nuit dernière alors que je ne dormais pas, (…) (voilà, j’ai oublié d’écrire la suite…)
Les rideaux fermés. Si bien que je ne sais plus du tout l’heure. Je rejoue moi-même tous les rôles de la nuit. Il y a des impacts invisibles sur la vitre. Des messages que je néglige. À la faveur…
J’ai souvent besoin de ne plus entendre parler du monde. C’est trop paralysant, de diverses manières. Qu’on me demande simplement où se trouve telle rue, ou bien le titre d’un film à voir absolument.
Je me souviens quand, enfant, je rêvais de Paris, les yeux ouverts. Mille signes, auxquels mon attention hypersensible s’attachait, me portaient vers cette rêverie. Des phrases innombrables, dans des livres ; des images qui semblaient ne jamais se tarir. Des impressions plus vagues, que je pourrais résumer en un mélange : la ville de nuit, avec ses obscurités, son silence, son mystère, et les lumières des boulevards, les néons, les agitations multiples. Mille raisons incompréhensibles qui animent les corps se frôlant. C’est probablement cette sensation, précisément, qui est la plus forte. C’était le masque détaché d’un violent désir. Une beauté d’ancienne vitrine.

la grande banalité


c’est-à-dire que je n’avais personne à qui m’adresser. j’avais envie de parler, de raconter quelque chose à quelqu’un, les circonstances d’un récit. quelqu’un à qui l’adresser. je n’ai parlé de cela à personne, je n’avais personne en face. je ne voulais pas parler au hasard des rues. je souhaitais plus que tout dire quelque chose à quelqu’un en regardant ses yeux, suivre, croire moi-même à ce que je dirais en regardant simplement le reflet de ses yeux s’intensifier ou juste varier, vivre. voir dans son regard, les inflexions du récit, au contact de l’oeil fluide, la sécrétion de l’histoire. mais je n’avais personne à regarder ou à parler. en un geste de désarroi, mon cou se tournait à gauche et à droite, je crois qu’on pouvait lire une forme de détresse dans le mouvement de mes paupières car j’étais un train au heurtoir, j’allais encore devoir rester en travers de ma propre gorge. les mots n’étaient pas encore là, et ils étaient déjà morts. je ressentais une sorte de dégoût de la solitude comme un acide trop fort qui la rongerait même. il y avait toute cette banalité qui me découpait les mains, qui me faisait une robe trop grande. tout était hésitant, je pensais avec des fautes entre les articulations. dans ma tête il n’y avait plus que des tirets, des pointes, des virgules et des injures. la journée était presque finie. mais de quelle manière continuerait la vie alors que tant de choses finissaient, le soir ? car le soir n’était jamais une promesse. je sentais une tension, quelque chose de grave se passer. je savais que c’était perdu, que personne ne m’aurait attendu. il y avait pourtant grand bruit autour de moi. j’étais comme une imprimante sèche, je ne savais pas si à la prochaine occasion, j’aurais encore cette faculté de parler. peut-être ne ferai-je plus qu’un son de caddie grinçant, la prochaine fois que j’ouvrirai la bouche, et que la brune qui fait peser ses légumes devant moi ne saura réprimer un rire que j’entends déjà et pour lequel il n’y aura jamais de péremption.

20151210 assaut liquide


Aujourd’hui je suis à moi tout seul un réseau asocial. Ce ne sont que des morsures, des brisures de mots, d’écumes, de choses qu’on n’a pas envie de lire ou d’écrire. Échouer sur la pierre. Besoin de retrouver une sorte de cercle vide dans lequel je n’y suis pour personne. Comme d’arrêter d’un geste de la main cinq, ou cinq cents milliards de je-sais-pas-quoi.
Pas de photos, pas de phrases publiques. Les cheveux veulent me rentrer dans la bouche. Je ne dis rien. Phase pudique. N’essayez surtout pas de me refiler vos rêves, vos récits de rêves, vos plaintes. À la fin de la nuit, seule une photo qui arrive depuis l’autre côté de la terre me ravive l’existence.

le cahier des décembres


Le cahier des décembres. Des désespoirs accompagnés de joie. Moins de ces journées qui s’effacent toutes seules. Encore plus de matins, d’après-midi, de soirs. Où mes yeux se posent, choisir mieux ce rebord. Le moteur deux temps de la frustration. Le terrassement, et puis l’énergie inattendue du détachement. Pensée-moteur. Ce qu’on appelle une « vision de l’existence ». Je me détourne de ma propre attention, je cherche le moyen de tuer l’attente, je parle de moi en sous-vide. Les phrases, les mots, étaient des feux-avant, désormais aussi des feux-arrière.
Traverser la langue en dehors des clous.
Je pense au prisme de silence, d’une extrême finesse, qui se loge au centre de l’écoute, de l’oubli, de l’absence, de la parole. J’aime lui tourner autour, sentir son énergie pulsée. Ce sont des influx semi-muets qui se manifestent, perçant le corps de l’atmosphère. Et c’est dans cette brèche qu’une brusque lucidité se pose comme une main fraîche sur le visage, sur le regard.

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