20160315


Aimer mal est la meilleure façon d’aimer, car il n’y en a pas d’autres. Il n’y a que cette cicatrice qui permette de sentir la chair vivante telle qu’en elle-même elle vient et se retire presque simultanément. Et tu me disais depuis combien de temps tu n’as pas touché l’épaule immense d’une nue hésitante.

reste


car de chaque nuit il y a un reste
c’est comme si je la repassais à l’envers pour en entendre tous les sons.
une histoire d’un ton noir, de pavillon désert où se chuchotent les badinages de la plus capitale importance.
vers le matin, il y a ce moment où comme bouillent les pains frottés de nos ventres, ensemble.

il y a ce moment où tu es tellement là, intensément, te tenant, dans le retrait calme d’une patience refaite.
déterminant l’écart entre le désir et la forme absente.

et dans le langage et pendant toute une journée seront passés en fraude entre nous des noms d’animaux, de lieux, un décompte de kilomètres, dérisoire ; un restaurant aux vitres fumées, des descriptions encore imprécises de baisers, l’ouverture d’une page au hasard sur le mot myrtille, qui veut à toute force dire autre chose.

et à cette heure la plus tardive, après ton départ, je ferme les yeux quelques instants, la main sur le front, reposant tout entier sur mon coude, mal assis, le dos de biais, penché vers un peu de sol (« sol »…), et j’arrive à retourner, à me retrouver quelque part où j’ai déjà été, où j’avais même peut-être oublié que j’étais.
je reconnais l’espèce de figue qui pourrissait par terre et que je n’avais pourtant aperçu qu’un dixième de seconde il y a dix ans de cela et sans le savoir, sans même l’avoir remarquée.
et pourtant elle me parla alors de toi que je ne connaissais pas encore.
ou bien reconnais-je toute une scène, ou tel dos croisé une seule fois, ou l’amère lumière d’un jour oublié, ou bien ce Paris d’il y a vingt ans, peut-être d’avant-moi.
telle minute sonne juste et je m’avance, je fais tinter quelques pièces dans ma poche. je ne sais plus de quel acte je suis. je cherche partout, à cette heure enfuie, quelqu’un à qui offrir une cigarette.

mais, j’ai approché ton front, c’est une certitude qui m’étreint. je me sens peint, peint par toi dans le regard. tout est aigu comme le terrible beau qui vient, et à la fois très précis comme l’entrebâillement d’un coffre très ancien, précieux, le couvercle qui tourne pour s’ouvrir comme le sexe d’un matin inédit.

la sirène de l’avenue des Ternes


Je ne comprends pas ce langage abstrait dont tu abuses. Les mots ne sont pas des barrières de sécurité.
J’ai l’impression que tes yeux me transpercent. Ton regard rouille.
Le canal que nous empruntons n’est jamais le même, il change avec le lever du rideau sur le jour. Parfois c’est un torrent qui entraîne toutes nos mauvaises raisons, et dans lequel nous sommes projetés l’un sur l’autre, sans aucun contrôle.
Sous le lit se terrent les miels obscurs des avant-hiers.

Il faut que tu me donnes un mot précis, que je comprendrai instantanément, un mot qui soit une chose. Une chose que je puisse voir et toucher. Comme la langue humide que tu passes autour de la mienne. Nous nous embrassons de mots, nous les faisons rouler dans nos deux bouches qui sont comme deux anneaux modulaires et dépendants, pour les mouiller, les sculpter ensemble.
Nous sommes chacun les deux syllabes du mot complet que nous ne prononcerons jamais.

Les gens sont dégoûtés de nous. Les rumeurs montent, à notre passage.
Alors je te laisse dans l’invisible le plus souvent, par honte, par commodité, sauf aux heures fades du matin où personne ne voit personne parce que les vitres sont salies de rêves sans destinations. Ou bien aux alentours des quinze août, parmi les égarés des plages de béton. Là, je ne crains plus de rencontrer ces chefs de service qui repassent leurs chemises de trop près en écourtant leur vie, sans colère.
Marchant à mes côtés, tu te fonds progressivement aux couleurs des façades, j’ai moi-même peine à te distinguer. Au bout de quelque temps, je me retrouve vraiment seul. Je me sens plus léger, je peux aller où je veux sans sentir de regards en poinçon sur ma peau.

J’ai l’adresse d’une sirène qui vit avenue des Ternes. Elle ne sort jamais de chez elle, elle se fait livrer toutes sortes de choses. Quelques personnes viennent la visiter. Elle reste en dessous. Ou alors, elle vous reçoit dans sa baignoire, complètement nue ; je l’ai appelée sirène. Pour lui faire plaisir, je lui apporte des branches et des feuilles mortes, dont elle se frotte le corps dans la baignoire. Ça sent la terre et l’éden. Les feuillages ont l’air de reprendre vie. Je la regarde et l’énigme est : comment t’aimer.
J’ai l’intuition qu’il pourrait se passer quelque chose d’autre, mais nous nous regardons sans rien faire. Mais que faudrait-il faire ? Aucun des nous ne le sait, nous restons avec notre question, sans même la prononcer. Et je ne me vois pas passer ma vie dans une baignoire. Elle aime rester ainsi, dans l’eau. On se regarde, on devise, on fait ensemble quelques grilles de mots croisés, des devinettes dont nous sommes les seules réponses allusives. Je sais que je dois partir lorsque le pincement au cœur devient trop aigu. Elle me regarde, et baisse un peu les yeux. Sait-elle ce qui m’arrive ? J’ai l’impression qu’elle est un peu attristée de mon départ, mais personne ne dit rien. Les paroles nous ont toujours été trop blessantes, chacun de notre côté, je crois. Ainsi, nous ne pouvons partager à peine plus qu’un peu de silence. J’aime entendre le clapotement de l’eau dans laquelle elle gît. Elle sort sa main mouillée, qu’elle pose sur ma cuisse. Ma jambe ruissèle. Ses yeux ont la couleur de l’étain.
En repartant, j’emporte quelques écailles sur la peau.

Vers la fin du jour, j’épouse toutes les ombres silencieuses que je croise sur les parapets des ponts de la ville. L’une après l’autre, je me mets dans leurs formes noires, au point d’inquiéter leurs propriétaires. Mais mon air de rien les rassure bien vite, je ressemble à chacune d’elles.

Une jeune femme marchait avec un oiseau sur l’épaule. L’oiseau parlait quand on lui grattait le sommet du crâne. C’était une attraction venant d’Espagne. Il racontait l’avenir dans sa langue d’oiseau. J’avais l’envie de les suivre jusqu’au nord de l’Europe, quitter cette ville suintante, hideuse sous sa beauté dépassée.

Quelqu’un hier soir a murmuré quelque chose à mon endroit, lorsque je le dépassai. « Parlons », ou « Partons », je n’ai pas bien compris. Pour l’agréer, j’ai voulu parler, mais il est parti. Alors j’ai commencé à partir aussi, et il s’est mis à parler. Je suis revenu vers l’individu en parlant, il s’est éloigné. Après quelques minutes de désarroi, sous les regards moqueurs des rares passants, je me suis éloigné pour de bon, avec le poids des regrets qui grandissait sur moi.
J’ai senti le regard lourd de menaces des gardes du Palais des Injustices devant lequel, chaque soir, je me retrouve à passer.

doppelgänger


… quand certaines nuits sans sommeil, nous nous parlions frénétiquement, nous nous trompions, nous confondions le je et le tu, je disais je pour tu, elle répondait tu pour je, mais c’était pas très grave, nous étions sur le lit assis en tailleur, entre nous il y avait souvent un bol de maïs à pop-corn où l’on plongeait nos mains en même temps, elles disparaissaient entièrement à l’intérieur, avalées, nous sentions en dessous nos doigts se frôler parmi les grains, et il n’y avait non plus jamais de ruptures entre nos phrases, nous étions la bouche de l’autre, les phrases s’enchaînaient, continuant l’une l’autre, échappant à nos propres desseins, étrangères en cela que nous ne savions plus qui les avait commencées poursuivies ou achevées, elles étaient en outre ponctuées par l’éclat du maïs transformé en pop-corn dans nos palais dès qu’on l’y fourrait, ça faisait de drôles de bruits en sourdine, et à ce signal un chat noir s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, c’était le troisième point du triangle qui veinait nos nuits. Le chat régulièrement, sans que ses yeux jaunes ne cillent jamais, faisait à peine mouvoir ses pattes en légères et imperceptibles percussions, les soulevant et reposant à peine, en des séquences plus ou moins longues, comme s’il codait du morse, retranscrivant peut-être nos délires qui ne s’attachaient à rien, nous parlions de quoi nous parlions-nous, bien sûr, et sans parler du reste, dessous les tables, nous décrivions souvent par ordre aleph-hébété une lancinante litanie, phylactères voltigeant dans l’air, qui incluaient le décompte exact de nos items corporels, la déclinaison de nos identités multiples, la liste des livres lus et leurs impossibles exégèses, des résumés en trois lignes tronquées de films vus au périscope, le compte de nos dépossessions en progrès, la liste des personnes que nous connaissions et la description précise de leurs vies faits gestes, investissant ainsi un nombre d’existences limite.

Échappant ainsi à nos propres destinées, nous savions qu’en restant face à face, tout bougeait autour de nous mais que nous étions infranchissables, inaltérables comme le diamant.

Nous finissions par nous épuiser et nous endormir brusquement sur le couvre-lit, le chat se retirait en faisant à peine mouvoir le rideau (qui au bout de quelques mois s’était à l’endroit du passage légèrement décoloré) en comblant je ne sais quel trou de la nuit.
Et nous nous réveillions aux deuxièmes matins, comme des étoiles tombées, préparant notre petit déjeuner sans un mot, maussades, nos fréquences encore mal rétablies.

heure de l’absente

je ne pouvais pas me coucher tôt, j’attendais deux heures du matin, tout le monde avait sombré, c’était l’heure où une moitié avait disparue et où l’autre n’était pas encore apparue, je pouvais être à peu près seul et penser à l’absente, qui savait recenser toutes mes hésitations en regardant les mouvements de balancier que faisait mon bras dans le vide.
je lui réservais cette heure-ci, c’est n’est pas parce que quelqu’un s’est retiré de votre vie qu’il ne continue pas à y jouer un rôle. mon existence n’était que bars vides d’heures creuses, je me traînais devant les quelques flippers qui restaient, je n’avais plus que des souvenirs brefs mais vivaces, une tache de soleil sur le capot des voitures faisait mon délice à me priver un peu de vue, j’empruntais des défilés byzantins et des idées creuses où coulait ma soif.
ainsi, à deux heures de la nuit, j’étais complètement disponible pour me laisser noyer. Unnea (c’est ainsi que par affectation je l’appelais) venait s’asseoir sur le bord de mon lit en y faisant un large creux. j’étais familier de sa grande blouse grise qui se confondait avec mes draps, de son sourire qui débordait un peu trop. elle parlait beaucoup, ce qui lui faisait pousser des mauvaises herbes entre les dents, que j’arrachais avec les miennes. elle me parlait de ce qu’elle avait vu durant la vingtaine d’heures qui précédait sa venue, en me maintenant sa main sur le cou, elle disait que les choses passaient ainsi de gorge à gorge. si bien qu’y apparaissait une marque persistante où l’on devinait la forme de sa main. je regardais son corps dont je percevais tous les mouvements, tous les axes, toutes les entrées, et à quel point elle était crue. ma peau se tendait de souvenirs pas encore secs. entre trois et quatre heures, j’étais pris d’un sommeil de façade. elle en profitait pour repartir en déclinant comme une heure lasse.

j’aime beaucoup ces petites abréviations…

j’aime beaucoup ces petites abréviations dont vous parsemez le courrier que vous m’envoyez, j’aime beaucoup lire vos lettres, cela vous le savez, je vous le répète sans cesse en vous fourrant ma langue dans l’oreille, cette charmante coquille. oui vos fautes d’orthographes me charment (pourtant ce qu’elles peuvent m’agacer, chez les autres!, mais ne faut-il pas aimer très fort quelque chose d’une personne pour la détester d’autant plus chez tous les autres ?), et ne serait-ce que de voir les fines lettres tracées par votre main, quoiqu’un peu frustes, je suis pris de ces petits frissons reconnaissables entre mille, et qui vous sont destinés comme les cent et mille dents d’une même scie. et ce que je peux aimer ouvrir l’enveloppe ! je déchire frénétiquement le papier et je crois vous entendre soupirer, comme vous le faites après que nous le fîmes, sur le vert émeraude de votre canapé.

mais, je dois bien l’avouer, je suis parfois gêné, quand je ne suis plus capable de déchiffrer vos phrases. vous êtes si pressée de m’écrire que vous abrégez tout sauf mes souffrances, vos lettres deviennent indécidables, codées, vous m’écrivez «je p. pr vos li.», ou encore «j’aimerais vous c. en tout dé. pendant que vs m’i. de votre f.», et je ne sais quoi penser, quoi comprendre, j’y passe des heures, le sens presque complet de ce que vous me dites m’échappe désormais. mais je garde intact l’espoir de vous revoir, pour obtenir des éclaircissements, je sais bien que nous ne nous sommes vus que très peu, les jours que nous traversons sont troubles, mais quelle merveille que cette heure passée en votre compagnie dans ce couloir mal éclairé, la dernière fois, ce couloir d’hôpital, certes, mais enfin, tout de même, malgré vos blessures, j’ai aimé caresser votre épaule luxée, sentir vos lèvres gonflées sur les miennes, comprendre à peine, déjà, ce que vous peiniez à articuler.

quand je pense à ces huit ou neuf crèmes vanillées…

quand je pense à ces huit ou neuf crèmes vanillées que j’ai vues, l’autre soir, sur le comptoir verni de cette brasserie… je suis pris… d’une vive affection pour le souvenir que j’ai d’une cuisse un peu molle, tremblante, fébrile, mais que j’ai aimée, quoiqu’un peu mal (j’étais jeune, et je ne savais pas)… peut-être la première que j’ai touchée après m’être entraîné des années sur la mienne, cette vile pelure… je ne sais même plus le nom de cette femme de dix ans de plus que moi, qui me regardait avec un regard de pitié dormante.. ça ne me dérangeait pas, je mangeais chez elle, puis je couchais avec elle, presque tous les soirs pendant quelque temps. c’était en hiver, la nuit tout le temps. elle avait les volets toujours fermés, comme si elle avait honte de quelque chose, d’exister peut-être. c’est bien loin tout ça. elle me prenait la main et la posait sur sa cuisse un peu jaune, luisante sous le néon de la cuisine.

ces crèmes vanillées.. je marchais vite, ce ne fut qu’un éclat bref dans un coin de mon regard, mais quelle envie elles ont ravivée! si je m’écoutais, je m’engouffrerais dans le premier train de banlieue venu pour rejoindre à nouveau, pour un soir, son appartement. je suis sûr qu’elle habite toujours au même endroit, ce rez-de-chaussée de boîte à chaussures. elle ne serait même pas surprise de me voir. peut-être même qu’elle attend ça, mon retour, depuis toutes ces années. elle me sortirait un plat figé du réfrigérateur, elle attendrait que j’ai fini, et elle prendrait délicatement ma main, qu’elle poserait, une fois encore, sur sa cuisse.