de mes mensonges et de deux cigarettes


tout à coup, il n’y a plus d’heure classique. j’ai passé toute la journée à m’éviter. à la table ronde d’une terrasse ; devant les cadres des tableaux à la beauté trop grande, dévorante, ogre à faire de l’ombre ; oublié bienheureux parmi la foule bruyante d’une brasserie. j’ai fini par rentrer entre deux colonnes de nuées. j’avais bien le sentiment d’une colère, d’une sorte de gâchis, d’une tourmente mi-figue qui me liait les mains, ou me cousait les lèvres ; dîné simplement de mes mensonges et de deux cigarettes ; et puis dans un jet de secondes, au moment où il est déjà trop tard et qu’il n’est plus possible de fuir en autre chose car, et bien, tout le monde est parti, la scène est déserte, il n’y a plus rien à regarder que moi-même, à qui je fais face, reflété sur le poli de tout ce métal qui m’entoure, il n’est plus possible de trouver la porte, l’angle de sortie. alors, semble me dire mon regard croisé ça et là, « alors, tu vas la dire, ta chose.. ? »

faits et défaits de décembre


quelques faits, sans importance, mais que j’ai pourtant prélevés, un peu arbitrairement.
des preuves à soi-même, mécanique gratuite. parfois ce qui reste, c’est l’accessoire ; et c’est quand on s’éloigne que l’ombre grandit.

après-midi où j’observe quelqu’un installer une gouttière en acier pour mieux conduire la pluie dans la vraie gouttière (mais déjà la pluie rit sous cape). je pense au couvreur-zingueur, et à ceux qui marchent sur les toits et qui font rêver les écoliers. la ville leur appartient, là-haut, l’heure n’existe pas. il y a des angles qu’on enjambe et la ville est une forme qui toujours nous échappe. je voudrais, je le fais, me déplacer mentalement pour absorber mieux la grande toile, toucher toutes les matières, les regrets de la pierre ; déplacements en ouvre-boîte, en association libre d’idées irmavepées.

70 est le plus petit « nombre étrange » ; certains énoncés vous dispensent du besoin d’en savoir davantage [1] tant tout est déjà parfait dans leurs formulations. scénarios de mathématiques policières. enchaînements sans logique apparente.

le cigare de JLG que j’avais recueilli, étudiant, dans le cendrier d’une brasserie, matière et pensées qui venaient en même temps de se consumer, que je touchai de la main, encore tiède, que j’emportai avec moi comme un animal vivant encore dans ma paume.

souvenir de l’attente d’un gymnaste en mangeant des pâtisseries en silence l’endroit n’existe plus.
je regardais chaque objet du décor comme un objet de désir, comme si j’allais m’y enchâsser, et les murs étaient remplis de signes. 

je ne sais plus trop où me situer sur ce qu’on appelle « tard » ;
un mot résumait bien la situation, mais je l’ai oublié, 

un réseau de silence de très haute qualité.

« — vous avez fait des études d’art?
— non, mais je connais très bien leur tableau : il était accroché près du téléphone. »
(Helmut Berger, Gruppo di famiglia in un interno)

la nuit, j’aimais me logger en même temps qu’elle
on ne se disait rien, mais on était connectés en même temps.

je me souviens de ses bottines au cuir taillé en V de manière à ce qu’on puisse voir ses chevilles,
à l’endroit précis où saille cet os dont j’ignore le nom.
langage discret des chevilles où parfois les choses se décident.
je sais exactement détailler sa tenue, mais je suis incapable de dire la couleur de ses yeux ;
c’est un détail qui m’échappe, sauf s’il brille d’un bref éclat dans le noir complet d’une chambre
« ce serait drôle de se croiser par hasard et de s’embrasser » (sms, insolent, somnolent)

parfois, essayer des choses, tenter ces « fonctionnalités bizarres » que probablement personne n’utilise, à moins qu’elles soient justement inventées pour que quelques rares personnes, désœuvrées, entrent en contact, au gré de leurs tentatives hasardeuses. des collisions de portiers de nuit.

« 2014 : une année sentimentalement cataclysmique à Hollywood. »

et Juliett, pendant deux ou trois jours non-stop, égrène sa partie de pokémon, du soir jusqu’au matin. mélange de noms étranges de créatures, de mythe et de pop auquel je ne comprends rien mais que je trouve fascinant. ce sont mille bris de mots qu’elle jette sur internet, en temps réel, et qui accompagnent, devancent, commentent sa partie, ses hésitations, en rarement plus de trois ou quatre termes obscurs à la fois, en direct de ses tâtonnements.
il me semble d’ailleurs que souvent elle invente un régime d’expression tout à fait spécial, hors norme ; parfois presque insupportable, brouillé, sans pudeur ni censure, mais passionnant, stupéfiant, comme si l’on assistait aux énonciations convulsives d’un cerveau ouvert, à l’air libre.

il y a dans la rue, quelque part dans un immeuble en face, quelqu’un qui regarde à travers l’obscurité vers ma fenêtre allumée, et qui se demande qui je suis, et qui grâce à moi se sent moins seul. il se tient debout, songeant qu’il devrait se coucher, mais se disant que ça ne servirait à rien et qu’il est mieux ainsi à sentir les secondes en rafales lui refroidir la nuque, déshabillant l’existence. un courant d’air un peu trop fort l’éteindrait comme une bougie qu’on souffle, il vacille d’ailleurs un peu parmi ses souvenirs qu’il retraverse comme un long couloir vide.

à chaque fois qu’il se couche c’est comme s’il se préparait à un long voyage.

— et se pose délicatement sur mon visage le souci de transparence —



[1] mais si l’envie venait de tester ses propres limites, il y a les belles formulations de Wikipedia :
Un nombre étrange est, en mathématiques, un entier naturel n qui est abondant mais non semi-parfait.
Le plus petit nombre étrange est 70.
Les premiers nombres étranges sont 70, 836, 4030, 5830, 7192, 7912, 9272, 10430…
Il a été montré qu’une infinité de nombres étranges existe.
En 2012, aucun nombre étrange impair n’a encore été découvert.
S’il en existe, ils doivent être plus grands que 232 ≈ 4 × 1093.

Violette, un premier soir


nous voilà cette première nuit à marcher sur les boulevards, nous cherchions un endroit où nous asseoir, un refuge provisoire pour ne pas encore rentrer, enfin en tout cas moi je cherchais à prolonger l’effet produit sur moi par sa présence physique, ses attraits divers et mal définis. plusieurs personnes nous demandèrent leur chemin, à nous qui ne savions même pas où nous allions. on parlait d’attendre l’ouverture (il était très tard, cela me revient) d’une brasserie qu’elle connaissait et qui ouvrait bientôt. je comprenais qu’elle était familière de ce genre de situations, chercher un endroit en pleine nuit. je regardais sur mon téléphone si je pouvais trouver quelque chose d’ouvert, mais ça ne marchait pas, je n’arrivais pas à trouver le précieux renseignement. et nous n’allions pas tourner ainsi indéfiniment dans le quartier. de temps en temps elle s’éloignait en diagonale et allait regarder une vitrine, et je me souviens qu’elle posait à chaque fois ses mains sur l’étroite plaque de verre. je me demande aujourd’hui si ce n’est pas une tonalité très précise dans sa voix qui me retenait à ce point, en plus de ce qu’il faut bien appeler sa beauté un peu viciée. comme si j’avais été spécialement sensible à telle fréquence qu’elle modulait en parlant et qui m’attachait ainsi à elle. elle me parlait de son goût pour les tartares de boeuf, de son retour à Paris (elle avait suivi un type qu’elle connaissait à peine dans une autre ville, pendant quelques mois, elle venait de revenir, il n’arrêtait pas de lui envoyer des sms, elle m’en faisait lire quelques-uns). elle n’avait pas de travail, elle parlait de se faire engager dans une boulangerie, bizarrement je trouvais que ça lui allait bien. plus tard et la connaissant un peu mieux (l’ayant même accompagnée dans sa recherche d’emploi une fois ou l’autre), j’imaginerai d’ailleurs facilement violette vivre sa vie de nuit, et puis rejoindre son travail non pas après les heures de sommeil, mais émergeant de ses nuits cahotiques pour prendre son poste de boulangère, comme si de rien n’était, pas même fatiguée.

quand je pense à ces huit ou neuf crèmes vanillées…

quand je pense à ces huit ou neuf crèmes vanillées que j’ai vues, l’autre soir, sur le comptoir verni de cette brasserie… je suis pris… d’une vive affection pour le souvenir que j’ai d’une cuisse un peu molle, tremblante, fébrile, mais que j’ai aimée, quoiqu’un peu mal (j’étais jeune, et je ne savais pas)… peut-être la première que j’ai touchée après m’être entraîné des années sur la mienne, cette vile pelure… je ne sais même plus le nom de cette femme de dix ans de plus que moi, qui me regardait avec un regard de pitié dormante.. ça ne me dérangeait pas, je mangeais chez elle, puis je couchais avec elle, presque tous les soirs pendant quelque temps. c’était en hiver, la nuit tout le temps. elle avait les volets toujours fermés, comme si elle avait honte de quelque chose, d’exister peut-être. c’est bien loin tout ça. elle me prenait la main et la posait sur sa cuisse un peu jaune, luisante sous le néon de la cuisine.

ces crèmes vanillées.. je marchais vite, ce ne fut qu’un éclat bref dans un coin de mon regard, mais quelle envie elles ont ravivée! si je m’écoutais, je m’engouffrerais dans le premier train de banlieue venu pour rejoindre à nouveau, pour un soir, son appartement. je suis sûr qu’elle habite toujours au même endroit, ce rez-de-chaussée de boîte à chaussures. elle ne serait même pas surprise de me voir. peut-être même qu’elle attend ça, mon retour, depuis toutes ces années. elle me sortirait un plat figé du réfrigérateur, elle attendrait que j’ai fini, et elle prendrait délicatement ma main, qu’elle poserait, une fois encore, sur sa cuisse.