i god a dog


girl : crying : elle pleure : sanglots.
un chien. cadeau. sept ans. qu’elle en rêve. elle a un chien. sur ses genoux. présent. elle embrasse le chien dans les larmes avant même de le regarder. avant de le nommer. wasabi. elle savait déjà le nom. un chien. was a bi. girl crying un chien wasabi. elle le nomme et l’embrasse. en même temps. le chien la lèche. la figure. sept ans. qu’il attendait. une petite fille. girl crying. figure de fille qui pleure figure de chien qui lèche. sept ans de sanglots. sept ans de sans chien. shorts genoux canapé mère. la mère lui secoue les cheveux jaunes. arrête de pleurer. ton chien tu pleures. il est à toi. elle crie un chien un chien (quelle horreur). crazy sur le t-shirt. pleure rose sanglote. le chien et les larmes lui mangent le visage. i got a dog / i god a dog. i’m so happy crying. s’il vous plaît, dites-moi que ce n’est pas un rêve.

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J’ai toujours pris pour moi chaque occurrence du mot silence. J’entends encore très bien ce cri solennel à la fin du Mépris, sous cette lumière crue de chute d’icare. D’innombrables autres « silence ! » encore vers lesquels je précipite mes antennes de papillon. Oui j’étais de plus en plus fasciné par ces gens qui parlent sans cesse, par les bavardages de tous ordres, les parleurs, les débits de parole, les sujets de conversation, les échanges grands et petits, ce qui se dit, ce qui se parle, tout ce qu’ils ont à se raconter tout le temps, je regardais la TV qui est le grand organe malade de la parole, les talk-shows, n’est-ce pas de la plus grande bizarrerie, des gens filmés en train de parler de tout et de n’importe quoi ne me concernant en rien, j’avais contracté cette fascination pour les talk-shows et leurs sunlights toute cette lumière qui venait s’écraser sur les maquillages de vedettes qui pour la plupart, m’étaient inconnues, je pouvais m’en froisser les tympans pendant des heures médusé.
Ensuite, j’éteignais. J’écoutais, derrière mes rideaux fermés, sans regarder, le vent ou la pluie, toute une sorte de matière météorologique molle, pâteuse, sans âge, rageuse, comme une musique d’éternité.

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Il y a ce petit bout proéminent, tout au bord de l’oreille. Bout de chair sans nom. Je l’ai comme découvert aujourd’hui. Tiens, ce petit bout de chair plus ferme que le reste, cartilage ou que sais-je. Des choses inconnues et si proches. Tout est un peu comme ça, non ? Je n’y avais jamais prêté attention, c’est la première fois. Mais non, je ne veux pas spécialement savoir son nom. Je veux continuer à lui foutre la paix, après tout. Quart d’heure de gloire, c’est bien suffisant. Chacun retourne à ses affaires.
(Rien à voir mais) foutez un peu la paix à vos oreilles.

Il s’agit de trouver quelque chose qui passe le filtre de la « censure ». Trouver quelque chose à écrire pour en quelque sorte masquer ce que l’on ne peut pas écrire. Je ne sais pas, hein. Mais il faut peut-être simplement tenter de réduire la distance entre ces deux points. Et tout ira bien.

dans la file d’attente


Il y a la poésie. et il y a la technique. Je les vois, toutes les deux, se toisant, parfois se rapprochant. Des ondes sont perceptibles entre elles. À la pharmacie tout est trop lent. J’attends, je détaille l’innombrable. L’innombrable catalogue des remèdes en étalage. On passe à la caisse l’un après l’autre, la déesse confidentialité est respectée. La déesse gravité aussi, on parle généralement un ton plus bas qu’ailleurs. Chacun achète une solution provisoire à une question d’existence concrète, de subsistance.
Derrière moi, il y a deux femmes âgées qui parlent de leurs onguents, crèmes, breuvages, comme elles le feraient de confitures, du bout des lèvres qui tremblent un peu, parce que c’est bon, parce que ça colle. Mais elles ont entendu hier soir à la télévision que « les gels douches étaient pour la plupart nocifs ». On sent une inquiétude. Je pense à la fascination, enfant, pour ces corps, évoqués à la télé, dont le cœur était monté à l’envers, c’est-à-dire à droite. Sans en être conscient je m’émerveillais de l’extraordinaire, de la rareté. Invisible, qui plus est. En avais-je croisé, de ces êtres ? Est-ce que cela se voit à l’extérieur, sur le visage, le bizarre intérieur ? Je repense à Freaks, que je n’ai pas revu depuis trop longtemps. Probablement un des films les plus fous jamais réalisés (et je pense à cette poignée de choses devenues si importantes de les avoir vues trop tôt). La fascination pour ces corps hors-norme, dont on s’effraie, dont on s’éprend. Est-ce cela, aimer. S’imaginer leur présence réelle, les toucher, être touché. Une sorte de dépassement. À l’œuvre dans tout le film, si je me souviens. Il ne s’agit pas toujours de souffrir ou de soigner, il y a autre chose. Parfois la patience, parfois l’impatience. Parfois se rapprochant. Il y a l’innocence des monstres, il y a des monstres d’innocence ; il y a la mâchoire du banal qui toujours te broie. Mais voilà que les commandes de médicaments l’une après l’autre descendent jusqu’aux caisses par des petits toboggans, actionnés par des êtres invisibles dans les étages.

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octobre – persévère


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octobre, tu penses à quoi ? à une image sur un calendrier modern-style, accroché au fond d’un couloir, et dont on ne tourne plus les pages (je le fixe). c’était bien comme ça, octobre, un repère, un couloir. peut-être un piano qui joue pour personne, des persiennes un peu sales qui se blessent sur le ciment. je me persuade que tout est encore là, dans ce rectangle qui persévère, et le sol luit sous un soleil qui est vip. pourtant, il manque un truc, un truc qui serait « familier ». je sais pas quoi, comme une signature au tableau. il y a un plexiglas élémentaire qui recouvre mes pensées, qui les préserve du froid. mais j’ai les mains dans les poches, au fond desquelles il y a souvent un peu de givre. j’attends qu’on me prenne en photo (je me fige), mais ce n’est que la porte d’entrée du voisin qui claque. il rentre ou il sort, c’est pas plus compliqué que ça. sa « femme est partie ». il est sûrement « en dépression ». il est victime de locutions. il a aussi « un problème avec l’alcool ». ces expressions, aussi crues que celles que je lis sur les dépliants publicitaires. on s’en sert, on les plaque. mais je tiens pas en place et j’ai besoin toujours de voir si tout est encore debout. par exemple cet échafaudage en face (je vais à la fenêtre), qui vient d’être installé. je trouvais qu’il partait mal, au début. il avait l’air planté un peu de travers, je regardais perversement s’il n’allait pas tomber, sous mes yeux, en emportant ceux qui le construisaient, j’attendais, j’attendais. mais il ne tombait pas, il s’élevait au contraire. les flèches du temps vont dans tous les sens et vous percent de toute part. il y a une série de vignettes en désaccord, et qui font la rue, et qui font la vie. j’ouvre la fenêtre, et le vent fait bouger la page du calendrier au fond du couloir. ce qui est bizarre, c’est l’image ; quand elle vous tourmente l’œil, à distance.

« … le fichier des peurs »


Vers le fantastique.
Une proposition d’écriture en ligne par François Bon sur le Tiers-Livre.
10 propositions d’écriture au cours de l’été.

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Proposition 1, les peurs


… parti comme ça, quelle angoisse, de ne pas savoir où ça commence et où ça finit, avec pour conséquence l’impossibilité de déterminer ce qui est à moi et ce qui est à l’autre, surtout pour ce qui concerne les corps. je me souviens d’une fille qui avait peur de comment les bras sortaient des manches, d’une autre (le plus étrange était qu’elles étaient sœurs) qui avait peur des tuyaux, oui, et moi, à chaque fois que je rencontrais une peur, je me l’attribuais, je me l’agrégeais, comme objet de savoir et d’appréhension du monde. Je rentrais littéralement dans les yeux et la tête des autres, je crois qu’ainsi je leur faisais peur aussi. et les mots, ce qu’on allait me faire dire. j’avais peur de froisser, je me sentais trop invisible. on me disait : « attention quand tu montes au grenier », et je trouvais cette phrase désagréable, inquiétante, pourquoi, qu’y avait-il de particulier au grenier, des sous-entendus ? je me souviens bien d’une fois, quelque chose comme deux yeux qui me fixaient. et ces bruits alors, de maison, de pas derrière soi, même la neige craquait dans mon dos, et ces bruits qui ne correspondaient à rien, à rien que dans mon ventre toute une population sans nom. un soir, on nous réveille. quelqu’un rode autour de la maison où nous sommes en vacances. oui j’avais un carnet des peurs, j’ai un « Fichier des peurs », travail de rédaction sans fin. non mais tout cela n’est rien, car j’ai peur aujourd’hui que l’escalier se dérobe ou qu’il ne finisse pas, de ne pas retrouver mon appartement, qu’il ait disparu et surtout, surtout, qu’on m’oublie, et que mon existence ne soit plus connue que de moi seul.


Proposition 2, marcher dans la maison vide


le pire serait de croiser un visage connu, et d’y voir l’effroi causé par la vue du votre. mais aucun risque, il n’y a personne. l’endroit est vide, devenu vide. un vide qui défigure. n’y rien reconnaître. comme si l’espace, en soi, n’était rien, sans tout ce qui le meublait, l’occupait. ce n’est plus la maison portée avec soi derrière le front, celle où revenir, même quand on ne le pouvait pas, par la simple opération de la pensée. des murs gris remplis de cicatrices. des défauts. une injure aux proportions et à l’harmonie. tout était donc masqué par le décor. ici, il y avait cela. ainsi de suite. tout semble n’avoir pas existé. marcher dans des souvenirs brisés. ça ne raconte plus rien. le sol est dévasté. des gravats, tessons, du verre. les pieds saignent pour avancer. le rouge s’étend par terre, lentement, à mesure. une seule couleur, qui coule lentement de vous. ne plus savoir à quoi correspond la douleur. ne rien ressentir. que l’écho très lointain de ce vide. l’oubli comble tous les creux par d’autres creux, plus profonds. rien à saisir ni à renverser. on se souvient par bribes d’une vie passée là. plus rien à décider puisque c’est juste un souvenir. un souvenir-effraction. entrer par le biais. par le miroir vide en son centre. ne pas s’arrêter car alors une sorte de souffle tourne autour de vous et fait trembler désagréablement la couche de vêtement qui vous distingue encore de ces murs. ne même pas pouvoir jouir de la destruction. traîner les pieds, de plus en plus lourds, tirant derrière eux les débris. sentir son propre visage dissembler à chaque nouvelle seconde, se perdre et se diviser de lui-même, devenir corrompu et méconnaissable.


Proposition 3, aller perdu dans la ville


… la ville est noire, il y avait eu des problèmes, c’est tout ce que je savais, des dégradations, des malveillances, et qu’est donc une ville où la lumière et toute forme de vie s’absente d’un coup — un réverbère en état de fonctionner seulement sur trois ou quatre ne suffit plus à vous sauver, à assurer une continuité dans le déplacement, et le regard que je porte sur les choses n’existe presque plus, la vue est barricadée, l’éclairage est morcelé, braqué seulement sur quelques détails illisibles mais laissant tout le reste dans l’obscurité, et je me trouve soudain fouetté au visage par une horrible chose qui n’est peut-être qu’une branche dépassant d’un jardin sûrement sans surprise en plein jour, mais la nuit tout se revêt d’anxiété, c’est ainsi depuis toujours, j’ai perdu tout repère dans cette ville dont je ne reconnais même plus sous mes pieds le revêtement usuel de ville, je sens des bandes de gravier alterner avec l’asphalte, le sol en devient comme instable, et ma vue n’assure plus qu’un vague filet de secours, sans grande utilité, de temps en temps, je frotte, dans une tentative un peu vaine et désespérée, le briquet déjà de plus en plus récalcitrant, mal en point ; tout à l’heure un chat me suivait en geignant, j’ai senti qu’il se collait à mes jambes mais je ne suis à cet instant nullement réceptif à ces manifestations d’affection ; malgré le froid de la demi-saison, je sens la sueur couler le long du sillon d’entre mes épaules trop étroites, puis le long de ma colonne, et ce mélange froid-chaud-coulant est doublement désagréable, plus rien ne me semble stable autour de moi, comme si j’éprouvais la rotondité de la ville, de la terre, et que je risquais à tout moment de tomber, d’en quitter le bord, de disparaître, et je crois que je n’oserais même pas crier, tant ma situation me paraît misérable, j’ignore ce qui m’a pris de quitter les autres, de vouloir faire le malin, je pensais leur faire une blague, leur faire peur, mais à qui d’autre qu’à moi pouvais-je faire peur, mes appels sont trop frileux, je ne trouve plus l’hôtel, je frissonne dans ce quartier perdu, tout à l’heure une fenêtre allumée, que je voyais de loin, et vers laquelle je me dirigeais, s’est éteinte à mon approche, et j’ai senti que quelqu’un m’observait, comme si c’est moi qui était louche, ou suspect, je préfère ne pas interpréter les sons de portes, trop sourds, ou bien sont-ce des pas, qui s’approchent et s’éloignent, je ne distingue plus le vent d’un diable enragé qui me souffle sur la joue, jouant encore seulement à me menacer ; et je pense soudain à ma chambre, à sa douce familiarité, et l’effroi de ne plus jamais retrouver rien de connu me saisit, alors je m’arrête, pris de vertige, m’attrapant le visage pour essayer de me reconnaître, malgré tout, par ce simple tâtonnement, dans le noir étendu partout.


Proposition 4, compter jusqu’à cinq (rêves)


1, sur un vélo qui avance sans effort, et puis visant mal lui ou moi, un oiseau qui volait trop bas me frôle le bras de ses ailes et me déséquilibre, et à la faveur de ce contact, nous échangeons nos rôles, 2, dans un appartement, le torse nu, allongé au sol sur le ventre de tout mon long, en train de manger par terre, et une fille que j’avais remarqué et qui me plaisait me dit « tu manges comme un sauvage ! », 3, avec la femme qui figure sur le tableau au-dessus de mon lit, je ne vois pas son visage, mais nous nous embrassons, je suis tout entier dans sa bouche, je sens et vois son corps, presque intégralement, contre moi, avec les mouvements que fait la peau lorsqu’elle bouge un peu, 4, dans sa chambre en son absence ; je joue avec des figurines qui, de la manière dont je les agence, remplissent la fonction d’un message, 5, un bus me dépose quelque part, mais ce n’est pas où je voulais aller, je ne sais pas où je suis, le bus repart dans un nuage de sable, un couple passe en me disant d’un air entendu « faites attention ! » et s’éloigne rapidement, puis je suis dans une chambre, dans une grande batisse ancienne, et j’envoie un message à une Ninon dont j’ignore tout.


Proposition 5, pour un dictionnaire


MASQUE

Masque. Ce que vous mettez pour sortir de votre chambre. Sauf quand c’est la nuit et que le monde dort. Jour et nuit et sans s’interrompre, il y a ce vent qui fait trembler les ossatures et les charpentes. La meute de chiens ne cesse jamais d’aboyer. On le sait, ce sont de sales bêtes qui vous mangeraient le visage. C’est pourquoi ils sont enfermés dans le grand hangar au fond du jardin. Le masque vous serre trop le visage, vous transpirez. Vous vous effrayez vous-même si vous croisez un miroir. Vous avez ce geste maintenant très précis pour retirer le masque. Il épouse presque trop parfaitement vos traits. Il dissimule habilement vos larmes, étouffe les plaintes trop vives. Quand vous regardez le feu brûler en pleurant en silence, le masque se contracte légèrement sur votre visage sous l’effet de la chaleur, occasionnant la crainte qu’il sera impossible de le retirer. Mais plus tard, dans votre chambre, vous le soulevez enfin. Le soulagement de s’en libérer est à la mesure de l’horreur qu’il révèle. Vous êtes debout, vous posez le masque sur la commode. Vous passez de longues minutes à scruter votre visage, à y chercher quelque trace de ce que vous étiez, ou même une simple preuve d’humanité. Il n’y a pas de mot pour qualifier ce qui vous fait face, et qui est désormais vous. La laideur est intérieure. Personne ne pourrait vous regarder sans votre masque. Où bien sans doute ne dormirait-il plus jamais, incapable d’oublier une seconde ce qu’il aura vu. Vous-même chancelez sur vos jambes. Vous reculez un peu. Le masque, lui, posé sur le meuble, semble calme, apaisé, d’être loin de vos chairs. Il est si lisse, sans marques, sans ravins, sans ces amas innommables. Il a l’aspect tranquille de la cire pétrifiée, et vous vous retrouvez avec la folie de chairs putréfiées. Vous sortez de votre chambre, les nuits d’insomnie, sans lui, sans le masque. La maison repose, et ses habitants. Vous marchez dans les couloirs, excitant quelques ombres. Votre pas si léger, la mousseline de votre chemise de nuit qui se soulève et fait des figures blanches sur les arêtes des murs. Seuls vos yeux ont encore leur dignité originelle. Mais la lueur qui les habite semble possédée, alors que de tout le reste vous êtes dépossédée. Vous souhaitez croiser quelqu’un au détour d’un escalier, pour devenir son pire cauchemar. Mais, après une nuit d’errance et de couloirs, arrive déjà le matin avec sa charge lourde de défaites. Vous regagnez votre chambre pour dormir, en fermant surtout soigneusement la porte à clé. L’épuisement semble apparaître aussi, très légèrement, sur le masque que bientôt vous remettrez. Mais même le sommeil a du mal à s’approcher et à s’emparer de vous, vous laissant dans une boue en laquelle vous aimeriez juste enfouir votre figure.

VISAGE

Masque derrière lequel se trouve un autre masque. Parfois plusieurs couches successives s’alternent ainsi, et permettent de revisiter des temps révolus, des lieux détruits {souille mon visage et tu trouveras le tien}. Rendez-vous de tous les mensonges depuis la nuit des temps, le visage se prête à plusieurs expériences, hypothèses, conjectures {dans une galerie d’art, en pleine nuit, des visages exposés sur le mur parlent entre eux, en fixant un promeneur terrorisé. si une deuxième personne, alertée, se présente, les visages se taisent}. Les faits les plus extrêmes de la destinée humaine ont tous pour centre un visage {« Point de fuite » : on appelle ainsi un visage maléfique qui décide entièrement de la destinée d’une personne, celle-ci l’ignorant pourtant}. Ne jamais s’approcher de trop près sans être sûr de savoir à quel visage on a affaire {jour et nuit, il lui léchait le visage, qui ne cessait de fondre, jusqu’à la taille d’une pièce de monnaie, « face »}. On dit qu’un jour apparaîtra un visage qu’il sera vraiment impossible de regarder, et ce sera l’apocalypse {dans un musée méconnu de la banlieue de Londres se trouve le fameux visage qui avait vu la mort en face. mais sous peine d’être frappé de malédiction, il est interdit de le regarder}. Multiples manières d’utiliser les ouvertures qui sont pratiquées dans le visage {voir la pratique dite : « vissage »}. Tendu d’une substance, la peau, tendre et transperçable {le nez est traversé d’une lame de couteau}. Parfois jusqu’à être presque transparente, la peau, bien que très peu rare, est très recherchée {ne va jamais sans précaution toucher le visage de l’autre, et garde-toi au mieux de toucher le tien}. Car il est très difficile de la retirer sans la détériorer {des cris déchiraient la nuit et plus personne ne dormit jamais vraiment}. La chair du visage quand elle a passé plusieurs jours dans l’eau, entre dans la préparation de nombreuses substances utilisées par les faux-prophètes. Le visage est un objet de transgression à divers titres {« Visage transparent » : phénomène rarissime, le dernier cas signalé a disparu en 1934. C’est un visage dont on peut voir toute la structure osseuse, musculaire, sanguine, en état de vie et de marche}. Les visages que nous préférons oublier, {« Visage altéré » : se dit d’un visage rencontré la nuit et dont il faut absolument se garder de croiser le regard}, ou dont il faut absolument se garder de croiser le regard.


Proposition 6, juste avant, tout juste


Ils avaient modifié la disposition des rayons, une fois encore. Cela ralentissait tout le monde, et le monde était nombreux ce soir-là, on ne savait pas trop pourquoi, comme si tout ce monde était revenu, revenu de vacances, alors que non, ce n’était pas le moment, ou revenu d’on ne savait où, d’une absence sans nom, dont j’ignorais tout. Ma fatigue était immense d’un coup, le changement de saison, je n’avait pas assez mangé, le chariot me pesait une tonne alors qu’il était encore vide. Je n’avais pas assez mangé ces derniers jours, c’était une évidence, jusque dans mes bras. Par pure négligence, oubli de soi, désaffection. Je m’étais jeté vers le supermarché, comme un insecte attiré par la lumière, ne sachant même ce qu’il fait. Je fus choqué par cette lumière, si crue, si vive, du supermarché. Mon regard se voila, dans l’instant où j’entrai dans les allées, sous le regard absent d’une sorte de vigile, dont je ne me souvenais plus la présence. Ce devait être nouveau. Mais oui, oui, il paraissait que les vols se généralisaient en masse. C’était vrai, j’en avais été le témoin à l’occasion. Tous les produits dont j’avais l’habitude avaient changé de place, cela me décourageait. Mais j’avais faim. Je ne pouvais pas faire vite, le chariot, les rayons, je n’avais pas envie d’être là, j’avais faim à force de voir les produits sous mes yeux, dans cette lumière de menace, je sentais mon ventre vorace, seul la présence lourde du vigile m’empêchait d’ouvrir n’importe quel emballage de biscuits et de me jeter dessus, de le dévorer sur place. Je ne regardais même pas le visage des gens que je croisais. Pourquoi la lumière était-elle si forte ? La circulation était rendue difficile, par l’afflux de clients. 
Nous étions enfin tous ensemble, tous ensemble des clients, dans cette occupation essentielle et dérisoire qui nous révélait à nous-mêmes, tels que nous étions. La plupart allaient par deux, je me sentais bizarre d’être seul. Ils me faisaient l’effet d’automates, et constatant cela, je partis d’un éclat de rire incontrôlable, humain, pathétique. Mais personne ne me regardait, personne n’y faisait plus attention, ils se saisissaient tous de paquets de carton qui, en cognant contre le métal des chariots, faisaient tous le même bruit d’un enfer à bas prix.

Violette dans le parc


J’attends Violette dans ce parc magnétique. Une zone fantomatique qui sépare le quatorzième et le quinzième arrondissement, et où presque toute notre presque-histoire se sera située. Nous sommes en novembre, un novembre plutôt clément, mais traître aussi, à nous donner ainsi des envies d’été, alors que très prochainement le froid viendra métalliser nos visages. Violette est avec une amie, en train de nettoyer un appartement qu’elles occupaient, elle doivent rendre place nette et restituer l’endroit au plus vite, elles s’y sont évidemment prises à la dernière minute. Elle sait à peine où elle habitera après. Je ne me souviens plus pourquoi il est décidé de nous voir dans ces circonstances peu propices, entre deux portes. Mais à la réflexion, tout aura été ainsi, bancal, emprunté, juste mordu, en dents de scie ; sauf à quelques moments qui sans nul doute peuvent aujourd’hui être considérés comme des accidents, des arrangements fortuits dont seule la réalité détient le secret et la cause, bien serrés à la gorge.

Il fait quand même assez frais, en attendant Violette. Je tremble peut-être un peu. Des enfants jouent en se découpant en silhouettes devant le soleil relatif. Je me souviens de mon impatience, car je ne savais qu’en faire. Tournoyer sur moi-même en piétinant les trottoirs et la chaussée, me regarder dans les rétroviseurs. Jeter un œil aux marchands de vin, au marché des esclaves d’un coup d’œil par dessus le passé qui traîne là. Les rues font des angles, comme toujours, mais j’ai le temps de m’y accrocher. Il y a des restaurants et des gens qui finissent des déjeuners hostiles, des déjeuners d’affaires, d’étranges affaires. Ça se voit à la manière qu’ils ont de tripoter les restes de pain à la fin du repas. J’attends ; je voudrais déchirer la brume mais je ne sais pas comment m’y prendre.

Voilà qu’arrive Violette, je la vois au loin s’avancer en coupant le parc en diagonale. Je la vois de loin, je sais que c’est elle, j’ai un sens spécial qui lui est dévolu tout entier, ma peau est en alerte complète, hérissée, quelque chose m’a poussé aux extrémités, depuis que je la connais, je regarde tout différemment car son visage a ouvert une voie dans l’horizon, qui a tout bouleversé.

Nous faisons quelques pas dans le parc, elle me parle de taches sombres qu’elles ont faites dans l’appartement, et qu’elles n’arrivent pas à enlever, sur la moquette. La propriétaire les a vues et les harcèle. Je ne demande pas de quoi il s’agit. Son jean est extrêmement sale. Je regarde ses cuisses, parfaites dans leur rondeur ovale, on dirait les fuselages de je ne sais quel véhicule.

Au centre du parc, y a un petit temple dérisoire, et tout autour de la boue car il pleut presque sans cesse depuis deux jours, on a l’impression que nous allons tous nous décomposer, cela me revient soudain, cette pluie, qui frappe le visage de Violette, le fouette.
On reste assis, dans cette imitation de temple ou de ruine, même pas à couvert, sous l’eau, le temps de quelques cigarettes qui ont toutes les peines du monde à se maintenir allumées. Elle ne me dit presque rien. Toujours des enfants jouent, on entend leurs cris, tendus, en joue. Si je ferme les yeux, leurs cris de joie sont des cris de panique.
L’amie de Violette lui téléphone plusieurs fois de suite, car elle ne supporte par de devoir continuer de nettoyer seule les taches dans l’appartement, si bien qu’elles échangent davantage de mots que Violette et moi, laquelle néanmoins, en contrepartie, ne cesse de me regarder, comme si elle craignait d’oublier mes traits. Elles communiquent leurs secrets dans une langue codée de produits d’entretien et d’extraits chimiques. Un instant j’ai l’impression que Violette a peur, peur que je comprenne je ne sais pas quoi. Elle raccroche, me dit qu’elle va y retourner.

Dans ce parc où nous ne nous aimions pas, j’en avais pourtant la folie ; en dépit de toutes les impossibilités à le faire, en dépit de cet égarement que je pressentais chez elle, et de son incapacité, bien pire que la mienne, à n’exister que dans l’intensité d’instants en courant alternatifs et discontinus. Nous ne jouons pas dans la même pièce, chacun de nous dans la tragédie d’à-côté.

Soudain, au moment de partir, elle se jette dans mes bras, s’agrippe littéralement à mon torse, se serrant de toute sa férocité, comme si elle voulait frotter son désarroi au mien, pour qu’il se passe peut-être quelque chose d’imprévu, pour fabriquer un peu d’électricité. Elle sanglote, les enfants cessent leurs jeux et nous regardent, nos vêtements et chevelures sont trempés, je crois qu’elle a simplement envie de laisser les traces de ses vêtements salis sur les miens, mais je sens aussi qu’elle a froid de très loin et depuis très longtemps, peut-être depuis toujours, et qu’ainsi, accrochée à moi, elle me parle pour une possible dernière fois sa langue des frissons.