20161006 la cheville


il fait froid, c’est seulemement quelques degrés de moins mais mon corps pourtant semble en détresse, incapable de se réchauffer, je regarde le thermomètre, non il ne fait pas si froid, et pourtant. même chez moi je grelotte invisiblement. plus tard dans le bus, car je suis sorti, non je me suis extrait de chez moi avec toutes les plus grandes difficultés, dans le bus au hasard d’un coup de frein, me retenant aux sièges pour ne pas tomber, je me bloque la cheville. je rentre chez moi en emportant cette douleur dont je ne sais pas encore quoi faire. maintenant, devant mon écran, devant mon thé, j’ai toujours aussi froid. j’ai déplacé le radiateur électrique près de mon côté. je sens l’infime chaleur suscitée par la douleur, dans ma cheville gauche. j’ai la sensation que c’est la partie de mon corps qui est la plus vivante. elle se manifeste, elle varie, elle semble dire quelque chose, sans avoir besoin de mots, sans avoir même besoin d’être écoutée. moi je n’ai aucune volonté, aucune velleité, je n’ai pas spécialement besoin d’être, de faire, ceci ou cela, pour une fois. c’est suffisamment rare pour me surprendre. je suis dans ma cheville et dans mon froid, je leur accorde de l’attention. les saisons parlent, dehors, il y a des mouvements de vents qui recouvrent les voix qui se disputent la circulation de la ville. quarante minutes de musique sans titre me passent entre les oreilles. contre la manie toujours poursuivie de nommer, de comprendre, d’assembler, se dressent ainsi les douleurs, les sons, les humeurs inclasséees qui viennent pour une soirée, ou un peu plus, hanter les parties oubliées de mon corps, l’inattention dont j’oubliais être encore capable.

20160218


J’énumère les restes, je les accommode. Des patches. Compter les jours d’absence aux fenêtres. Il y a des temps qui restent dans la glissière, je fais les distributeurs, les machines à sous, pour récupérer un peu de monnaie de temps. Chaque jour, dans tout qu’on me dit, je pense qu’il doit bien y avoir un truc avec sens caché, une vérité capitale et masquée. Je vais bien en trouver un morceau. C’est un peu comme plonger le bras à travers la gueule jusque dans les entrailles d’un poisson ruisselant. C’est à la fois dégueulasse et très beau, brillant comme cette peau d’argent. Les paroles ordinaires qui ouvrent des coffres en argent. Ordinaire, comme l’étaient les croissants quand ils étaient extraordinaires. D’heures en heures, il y a parfois quelques secondes qui nous sauvent. Un peu plus aiguës, musicales. Je passe tout au rattrapage. Ces journées bénies où l’on ne répond à aucun questionnaire. Des jambes qui n’appartiennent à personne, sur des corps qui fuient dans les coins. Temps d’avance dont je ne fais rien. Soupirs de malaise à l’adresse mal définie, bancales collections de mélatonine.

circulation pourtant immobile


des trucs comme ça. regards jetés à travers le bar qui ne ferme jamais. pas encore l’heure de déserter. je feins des césars cannibales. cheminer, secousses, gommes à mâcher. borde, il où est le texte en soi. pas toujours axé facile. la télécommande, majuscule, une divinité de perdue. pourquoi fait-elle, la bouteille, deux tours sur elle-même en tombant dans le vide? est-ce un signe en ciel, l’heure de se ganter, une chronophobie ?… aurait-on dû voir quelque chose, à travers ton cri d’aiguille ? et que transpercent les secondes ? je me retrouve et je me relâche dans la nature. soyons intra secs ! genre légère caresse sur la peau, mais la peau d’hier. quelqu’un a appuyé sur le déclic. je suis comme une résine synthétique, la modulation de ta poche, un fouillis de haute fréquence. enfin, dans l’enfin parfois (où tourne un diamant). je promène des seulements en laisse, et ils me sèment. je change les tableaux, tous les jours, histoire de ne plus reconnaître mes murs, ni ce qu’en pensent les sentiments.

une pensée qui soulage : celle de cette voiture qui fait une boucle, toutes les nuits, long parcours qui tourne dans la ville qu’elle déflore. guidée par les lueurs, stable, elle avance sans faillir, belle et seule sur le ruban. je la vois passer plusieurs fois par fenêtre. un jour (une nuit) je l’emprunterai, et je suivrai mes progrès de bitume.

Violette dans le parc


J’attends Violette dans ce parc magnétique. Une zone fantomatique qui sépare le quatorzième et le quinzième arrondissement, et où presque toute notre presque-histoire se sera située. Nous sommes en novembre, un novembre plutôt clément, mais traître aussi, à nous donner ainsi des envies d’été, alors que très prochainement le froid viendra métalliser nos visages. Violette est avec une amie, en train de nettoyer un appartement qu’elles occupaient, elle doivent rendre place nette et restituer l’endroit au plus vite, elles s’y sont évidemment prises à la dernière minute. Elle sait à peine où elle habitera après. Je ne me souviens plus pourquoi il est décidé de nous voir dans ces circonstances peu propices, entre deux portes. Mais à la réflexion, tout aura été ainsi, bancal, emprunté, juste mordu, en dents de scie ; sauf à quelques moments qui sans nul doute peuvent aujourd’hui être considérés comme des accidents, des arrangements fortuits dont seule la réalité détient le secret et la cause, bien serrés à la gorge.

Il fait quand même assez frais, en attendant Violette. Je tremble peut-être un peu. Des enfants jouent en se découpant en silhouettes devant le soleil relatif. Je me souviens de mon impatience, car je ne savais qu’en faire. Tournoyer sur moi-même en piétinant les trottoirs et la chaussée, me regarder dans les rétroviseurs. Jeter un œil aux marchands de vin, au marché des esclaves d’un coup d’œil par dessus le passé qui traîne là. Les rues font des angles, comme toujours, mais j’ai le temps de m’y accrocher. Il y a des restaurants et des gens qui finissent des déjeuners hostiles, des déjeuners d’affaires, d’étranges affaires. Ça se voit à la manière qu’ils ont de tripoter les restes de pain à la fin du repas. J’attends ; je voudrais déchirer la brume mais je ne sais pas comment m’y prendre.

Voilà qu’arrive Violette, je la vois au loin s’avancer en coupant le parc en diagonale. Je la vois de loin, je sais que c’est elle, j’ai un sens spécial qui lui est dévolu tout entier, ma peau est en alerte complète, hérissée, quelque chose m’a poussé aux extrémités, depuis que je la connais, je regarde tout différemment car son visage a ouvert une voie dans l’horizon, qui a tout bouleversé.

Nous faisons quelques pas dans le parc, elle me parle de taches sombres qu’elles ont faites dans l’appartement, et qu’elles n’arrivent pas à enlever, sur la moquette. La propriétaire les a vues et les harcèle. Je ne demande pas de quoi il s’agit. Son jean est extrêmement sale. Je regarde ses cuisses, parfaites dans leur rondeur ovale, on dirait les fuselages de je ne sais quel véhicule.

Au centre du parc, y a un petit temple dérisoire, et tout autour de la boue car il pleut presque sans cesse depuis deux jours, on a l’impression que nous allons tous nous décomposer, cela me revient soudain, cette pluie, qui frappe le visage de Violette, le fouette.
On reste assis, dans cette imitation de temple ou de ruine, même pas à couvert, sous l’eau, le temps de quelques cigarettes qui ont toutes les peines du monde à se maintenir allumées. Elle ne me dit presque rien. Toujours des enfants jouent, on entend leurs cris, tendus, en joue. Si je ferme les yeux, leurs cris de joie sont des cris de panique.
L’amie de Violette lui téléphone plusieurs fois de suite, car elle ne supporte par de devoir continuer de nettoyer seule les taches dans l’appartement, si bien qu’elles échangent davantage de mots que Violette et moi, laquelle néanmoins, en contrepartie, ne cesse de me regarder, comme si elle craignait d’oublier mes traits. Elles communiquent leurs secrets dans une langue codée de produits d’entretien et d’extraits chimiques. Un instant j’ai l’impression que Violette a peur, peur que je comprenne je ne sais pas quoi. Elle raccroche, me dit qu’elle va y retourner.

Dans ce parc où nous ne nous aimions pas, j’en avais pourtant la folie ; en dépit de toutes les impossibilités à le faire, en dépit de cet égarement que je pressentais chez elle, et de son incapacité, bien pire que la mienne, à n’exister que dans l’intensité d’instants en courant alternatifs et discontinus. Nous ne jouons pas dans la même pièce, chacun de nous dans la tragédie d’à-côté.

Soudain, au moment de partir, elle se jette dans mes bras, s’agrippe littéralement à mon torse, se serrant de toute sa férocité, comme si elle voulait frotter son désarroi au mien, pour qu’il se passe peut-être quelque chose d’imprévu, pour fabriquer un peu d’électricité. Elle sanglote, les enfants cessent leurs jeux et nous regardent, nos vêtements et chevelures sont trempés, je crois qu’elle a simplement envie de laisser les traces de ses vêtements salis sur les miens, mais je sens aussi qu’elle a froid de très loin et depuis très longtemps, peut-être depuis toujours, et qu’ainsi, accrochée à moi, elle me parle pour une possible dernière fois sa langue des frissons.

faits et défaits de décembre


quelques faits, sans importance, mais que j’ai pourtant prélevés, un peu arbitrairement.
des preuves à soi-même, mécanique gratuite. parfois ce qui reste, c’est l’accessoire ; et c’est quand on s’éloigne que l’ombre grandit.

après-midi où j’observe quelqu’un installer une gouttière en acier pour mieux conduire la pluie dans la vraie gouttière (mais déjà la pluie rit sous cape). je pense au couvreur-zingueur, et à ceux qui marchent sur les toits et qui font rêver les écoliers. la ville leur appartient, là-haut, l’heure n’existe pas. il y a des angles qu’on enjambe et la ville est une forme qui toujours nous échappe. je voudrais, je le fais, me déplacer mentalement pour absorber mieux la grande toile, toucher toutes les matières, les regrets de la pierre ; déplacements en ouvre-boîte, en association libre d’idées irmavepées.

70 est le plus petit « nombre étrange » ; certains énoncés vous dispensent du besoin d’en savoir davantage [1] tant tout est déjà parfait dans leurs formulations. scénarios de mathématiques policières. enchaînements sans logique apparente.

le cigare de JLG que j’avais recueilli, étudiant, dans le cendrier d’une brasserie, matière et pensées qui venaient en même temps de se consumer, que je touchai de la main, encore tiède, que j’emportai avec moi comme un animal vivant encore dans ma paume.

souvenir de l’attente d’un gymnaste en mangeant des pâtisseries en silence l’endroit n’existe plus.
je regardais chaque objet du décor comme un objet de désir, comme si j’allais m’y enchâsser, et les murs étaient remplis de signes. 

je ne sais plus trop où me situer sur ce qu’on appelle « tard » ;
un mot résumait bien la situation, mais je l’ai oublié, 

un réseau de silence de très haute qualité.

« — vous avez fait des études d’art?
— non, mais je connais très bien leur tableau : il était accroché près du téléphone. »
(Helmut Berger, Gruppo di famiglia in un interno)

la nuit, j’aimais me logger en même temps qu’elle
on ne se disait rien, mais on était connectés en même temps.

je me souviens de ses bottines au cuir taillé en V de manière à ce qu’on puisse voir ses chevilles,
à l’endroit précis où saille cet os dont j’ignore le nom.
langage discret des chevilles où parfois les choses se décident.
je sais exactement détailler sa tenue, mais je suis incapable de dire la couleur de ses yeux ;
c’est un détail qui m’échappe, sauf s’il brille d’un bref éclat dans le noir complet d’une chambre
« ce serait drôle de se croiser par hasard et de s’embrasser » (sms, insolent, somnolent)

parfois, essayer des choses, tenter ces « fonctionnalités bizarres » que probablement personne n’utilise, à moins qu’elles soient justement inventées pour que quelques rares personnes, désœuvrées, entrent en contact, au gré de leurs tentatives hasardeuses. des collisions de portiers de nuit.

« 2014 : une année sentimentalement cataclysmique à Hollywood. »

et Juliett, pendant deux ou trois jours non-stop, égrène sa partie de pokémon, du soir jusqu’au matin. mélange de noms étranges de créatures, de mythe et de pop auquel je ne comprends rien mais que je trouve fascinant. ce sont mille bris de mots qu’elle jette sur internet, en temps réel, et qui accompagnent, devancent, commentent sa partie, ses hésitations, en rarement plus de trois ou quatre termes obscurs à la fois, en direct de ses tâtonnements.
il me semble d’ailleurs que souvent elle invente un régime d’expression tout à fait spécial, hors norme ; parfois presque insupportable, brouillé, sans pudeur ni censure, mais passionnant, stupéfiant, comme si l’on assistait aux énonciations convulsives d’un cerveau ouvert, à l’air libre.

il y a dans la rue, quelque part dans un immeuble en face, quelqu’un qui regarde à travers l’obscurité vers ma fenêtre allumée, et qui se demande qui je suis, et qui grâce à moi se sent moins seul. il se tient debout, songeant qu’il devrait se coucher, mais se disant que ça ne servirait à rien et qu’il est mieux ainsi à sentir les secondes en rafales lui refroidir la nuque, déshabillant l’existence. un courant d’air un peu trop fort l’éteindrait comme une bougie qu’on souffle, il vacille d’ailleurs un peu parmi ses souvenirs qu’il retraverse comme un long couloir vide.

à chaque fois qu’il se couche c’est comme s’il se préparait à un long voyage.

— et se pose délicatement sur mon visage le souci de transparence —



[1] mais si l’envie venait de tester ses propres limites, il y a les belles formulations de Wikipedia :
Un nombre étrange est, en mathématiques, un entier naturel n qui est abondant mais non semi-parfait.
Le plus petit nombre étrange est 70.
Les premiers nombres étranges sont 70, 836, 4030, 5830, 7192, 7912, 9272, 10430…
Il a été montré qu’une infinité de nombres étranges existe.
En 2012, aucun nombre étrange impair n’a encore été découvert.
S’il en existe, ils doivent être plus grands que 232 ≈ 4 × 1093.

phrases autonomes


je m’étais endormi en regardant les yeux
une sorte d’attente sans objet
une attente A
et chaque soir par les airs m’arrivait toujours le même message
«dormez bien» ;

j’hésitais quant à
l’expéditrice
que j’appelais aussi l’exécutante
message simple mais doublé d’un mystère
qui était-elle, et que voulait-elle ? dire ?

«les reines adorent l’onde»,
une phrase dans un journal que j’avais retenue
qui se surexposait à tout le reste
je n’en avais plus le contexte, mais l’usage hasardeux
quand je ne savais quoi dire ;

il y avait des sens à manger de toutes parts
et je n’arrêtais pas de sortir les griffes ;
à chaque passage piéton je me disais:
«je n’ai jamais vu de cerf»
mais trop de choses, derrière leurs vitrines, arrivent ou pas,
gélules à espoirs faibles dans des blisters ;

ces phrases parlaient d’elles-mêmes, sans contrôle, elles se disaient toutes seules
sans dates de phrases d’achats
sans l’aide d’aucune bouche ni mode d’émoi

blush sans maîtrise
par l’air m’arrivait l’air d’un cerf qui respire
et des automatismes de sangs froids

poème sans soirée de nouvel an


entortillant le fil des pensées ou du téléphone
s’ennuyant aux onze coups de onze heures
des soirées à détester d’avance
à rêver de taxis disponibles
pendant ce temps, une jeune femme va bientôt descendre du Paris-Nice
et embrasser des inconnus dans la rue
c’est un autoportrait qu’elle m’a fait dans un message
je me demande si ce n’est pas un rendez-vous masqué
il faut tout laisser jouer
de deux choses l’une, la troisième
embrassez qui vous trouverez
retrouver dans la rue le rougeoiement d’une joue
sur la voie de disparition perpétuelle
lutte croisée de deux jambes en cônes
et bas sans visage
agenouillé devant des pierres angulaires
pourquoi toujours imaginer des trucs sans fin
en longues et interminables détresses
triangle noir
geste d’invite à écarter les réticences