Der traumhafte Weg


Le temps revient.
Laurent de Médicis.

Je n’ai presque rien à dire sur ce film, tant il m’a impressionné. Peut-être que la force d’un film tient justement à cette puissance qu’il a à vous rendre muet, idiot ou stupéfait. Oui, à faire de moi un idiot omniscient, entièrement traversé de lumière. Au mieux, je devrais décrire dans quel état il m’aura mis. Je n’ai juste qu’à être très naïf. Je vais sûrement me répéter, tout manquer, mais tant pis ; ce n’est qu’un début. Bien sûr je suis déjà complètement dingue de Angela Schanelec, depuis que je l’ai découverte il y a des années. Ce n’est pas quelque chose de nouveau,
Marseille, la plus belle scène de dialogue, de rencontre, de drague, d’amour, de bar, jamais vue ; c’était inoubliable.
Nachmittag éblouissant de beauté et de cruauté.
Mein Langsames Leben, où elle filme des gens qui disent les choses sans détour.
Les dialogues y sont vertigineux, percutants. Un climat de désespoir calme, qui me va parfaitement.
Ils sont très rares, ces films dans lesquels on sent le temps se déposer. Ils ont un temps pour eux, et bien à eux. On sent les années, les années passer, les années passées, ainsi que les années qui vont s’accumuler par dessus le film, s’y déposer, et le patiner.
La beauté ne fait pas de bruit. Cela n’arrive presque jamais de sentir ainsi les heures du jour, les saisons passer.
Elle a un style qu’on reconnaît tout de suite. Je ne connais que Godard qui ait cette caractéristique. Je vois un ciel de Godard, je sais que c’est Godard. Là je crois que c’est pareil. Peut-être que c’est moi qui m’y reconnais particulièrement. Je suis sous ce ciel.

J’ai donc regardé son film le plus récent, et la première fois, il m’échappe presque. Une impression de somnolence, des éclats, des choses qui s’emboîtent bizarrement, qui « s’emboîtent presque », plutôt. Comme ces jeux d’enfants où il faut faire entrer des formes pleines dans des formes creuses. Sauf que çe ne me semble pas coïncider parfaitement, c’est un jeu d’étrangeté. Mon regard n’est pas adapté, il est encore trop endormi par les flux d’images, anesthésié. Je ne sais plus regarder ; je le sens confusément, et quelque chose s’insinue.
Je griffonne quelques notes rapides pour prendre acte du fait qu’Angela Schanelec invente et force notre regard à inventer une nouvelle manière de regarder un film. En ce sens elle fait considérablement évoluer le cinéma, tout entier. Elle fabrique quelque chose qui s’implante directement dans nos cerveaux. Tout est différent dans les vitesses. Le style est à mille lieux des images qu’on voit partout, et pourtant, il y est lié, en s’en dissociant radicalement. Elle prend acte des flux d’images actuels, et elle fait le geste de les distancer, d’aller ailleurs, et ainsi elle nous pousse à regarder différemment, elle invente une nouvelle manière de raconter et de (nous faire) regarder.
Le risque est immense. Elle sait ce qu’est prendre des risques, en faisant un film. L’audace est permanente. Je crois que la plupart des gens n’y entreront pas, c’est probablement trop tôt. Ils regarderont ça sans rien remarquer, comme s’il n’y avait rien de spécial, ou de l’ennui, du plat, car c’est précisément le risque qui est pris.
Tout est à la fois doux et cruel. Il n’y a pas de chocs directs, et pourtant c’est brûlant, électrifié, piégé, explosif. Qui fait ça aujourd’hui. C’est un crime contre la logique, contre la pensée.

Il doit exister une sorte de catégorie de beauté, la beauté inaperçue, la beauté à côté de laquelle on peut passer, la beauté qui peut nous échapper. Le film est là. Dans son anti-spectaculaire magnétique.

Je regarde le film à nouveau, puis une troisième fois. À chaque fois il me semble faire de nouvelles découvertes, d’ouvrir de nouvelles portes, d’établir de nouveaux liens. Mais sans réelles certitudes. Le montage est extraordinaire, je n’ai je crois jamais rien vu de tel. D’une précision évidente, et tout à la fois relâché. Une sorte de plante libre qui ondule. Le film pousse à de drôles d’endroits, le film pousse à d’étranges rencontres. Il est tout à fait possible, à se demander même si le film n’est pas fait pour ça, de passer à côté de tout. Il prend ce risque en permanence. Ce serait comme de regarder une scène d’amour ou de retrouvailles derrière une vitre. Vous voyez ce qui se passe, vous êtes témoin, mais vous ne comprenez pas, du moins, vous ne saisissez pas, la chose vous échappe. Tout en pouvant tout voir, vous « passez à côté ». Je remarque que cette phrase seule peut d’ailleurs caractériser tout le film, aussi bien ce qui s’y passe entre les personnages que l’effet qu’il peut produire. D’ailleurs, tout le film raconte ça, cette scène à la fin. Elle passe à côté de lui, le temps a passé, ils se regardent, sans rien dire.
Je ne peux que le regarder une quatrième fois. Les choses se mettent en place. C’est éblouissant, déchirant. Je vois ce que je sais déjà. Je vois tout, et il n’y a rien à dire.

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