Ananké

Je gravite sans aplomb, vers un triangle à ma mesure, où me fondre, je ne le choisis pas trop, je me laisse y conduire, la tête ailleurs, par une sorte d’attraction à peine consciente. Des attractions de vitrines, d’odeurs, de lumière mêlées. L’air d’être en transit, à l’étranger, une ville nouvelle, où attendre ; des architectures incomprises, des paysages plus difficiles à déchiffrer. Je pénètre dans le lieu qui contient la possibilité de s’y asseoir sans qu’on ne vous remarque ou à peine. Au pire viendra-t-on vous apporter un café d’une force ou d’une longueur à l’usage du territoire que vous pensez traverser. Car je suis déjà ailleurs, j’ai quitté les terrains trop familiers. Des angles m’accueillent à l’intérieur aigus desquels je me glisse. Je ne vais plus rencontrer personne, sur ces trottoirs, plus personne, enfin, ne va me demander « ce que je deviens », avec le regard de défiance qui me fait reculer d’un pas et bredouiller que « je ne sais pas, et toi ? ». Cette phrase coupe court à l’échange et le type disparaît. C’est comme de l’avoir un peu tué par le manche du sabre. Je me sens alors plus léger. Je trempe mes lèvres dans l’eau noire et brûlante, et parfois me revient un souvenir, une parole que j’avais oubliée, un nom. Qu’est-il devenu ? Je regarde sur l’écran de mon téléphone pendule, j’essaie de retrouver une trace de cette personne. Puis je me ravise, j’attends, je préfère ne pas savoir, qu’il ne sache pas ce que moi je ne suis pas devenu. On m’a déjà fait le coup, j’ai joué l’amnésie. De longues années d’entraînement. Je fais goutter du liquide à travers les feuilles de temps. Il fait sombre, je vois à peine mes genoux, je suis incapable de dire s’ils tremblent légèrement, le froid m’a un peu anesthésié, seules mes lèvres se réchauffent quelques secondes à chaque gorgée de l’horloge liquide. Cela apaise ma blessure. Aucun train à prendre, aucun rendez-vous. Aucune parole à respecter. J’ai senti un regard se poser sur mon cou, mais je ne me retournerai pas. J’ai ce pouvoir infini d’ignorer. Je n’ai que faire de mon ancienne adresse. Les choses sont neuves au moins pour ce soir. Une chaîne de phrases anciennes est en train de se rompre, quelque chose, un mouvement, fait moduler les fréquences et transforme progressivement les sons qui constituent mon existence. Quand je marche dans la rue, je suis attentif aux mots des autres. Je capte un morceau de phrase, j’en fais ma raison passagère. Récemment quelqu’un qui disait « détruire sans s’en rendre compte ». Mes os se sont contractés, d’une sorte de plaisir trop rare. C’était probablement le mot détruire. Je ne vois que ça. Dans le courant d’air du croisement il n’avait pas de connotation négative, c’était plutôt l’appel d’un vertige. Je ne sais pas toujours quoi faire de ce vide que je m’offre. À un moment il faut se lever, regarder quelque chose de travers. Encore disparaître. Disparaître d’un endroit, réapparaître dans un autre. C’est fatigant. Une sorte de recommencement alternatif. Enfant je rêvais du mouvement perpétuel. Je ne sais pas encore où aller. Rentrer chez moi ne me tente pas. J’ai envie de vitesse, d’un verre vide à remplir. Je descends dans un établissement. J’ai envie de sentir les gens contre moi tu sais la proximité immédiate et sanguine qui ravive les couleurs. Ne pas s’arrêter de ne penser à rien. Le martèlement de la musique remplace les sens anesthésiés. La plupart de ce qui me traverse est inutile. Je l’écarte d’un geste de verre. Les effractions je ne les compte plus. Ce que je cherche : un tournant. Il ne se présente pas, il reflue. Je m’enfonce dans le malentendu de ce que les gens tentent d’articuler par dessus la musique qui heureusement ne se laisse pas faire. Encore des histoires de bribes, au fond, qui me sont offertes, portées par les souffles d’air. … « que faire en suite »… « de ce qui ne vient pas » … « tristesse cabrée » … « un mètre de vie » … « embaume l’air irrespirable ». Aucune garantie d’exactitude, et c’est un gain de temps. Les phrases passent, intactes dans leurs globes de cristal. Je regarde des amants sur une banquette. Leurs langues pointent humides l’une vers l’autre comme des baguettes de sourcier, je devine leur sueur, presque mystique, diffuse et résolue. Ils ont l’allure de danseurs privés d’extase. Leurs gestes resserrés dessinent une cage que je suis le seul à voir. Des solitaires, un peu partout dans l’assemblée, qui connaissent les règles du jeu, passent leur tour, et n’ont même pas besoin de se regarder d’un air entendu. Faces sombres des heures. Des insectes volent devant les lampes et tout me semble nouveau par l’opération de la lumière qui ne cesse de tourner et de couler du plafond, par tous les débordements. Mes yeux savent déjà tout ce qui aura lieu, l’encyclopédie exacte des futures successions de visages et d’événements, mais mon regard l’ignore encore, et par prodige aucun mot ne se forme dans mon esprit qui ne fait que diluer des formes de densités irrégulières, kaleidoscopiques, lancer de flèches par dessus les épaules qui les unes à la suite des autres s’affaissent. Il y a là comme l’exaltation d’un désert bruyant que j’occupe sans relâche, la fatigue se retourne contre elle-même par un renvoi d’ascenseur.
Dans mon coin, je suis comme l’auteur du tableau qui s’est représenté, pour la postérité, sous les traits d’un vagabond, d’un moins que rien, et qui depuis l’envers de la scène, vous dévisage et vous prend à témoin, avec des centaines d’années d’avance. Comme lui, je ne cherche que des visions incomplètes, des yeux à remplir de paille et d’or.