20160214


Elle n’était pas à sa place. Dans ce petit snack. Et moi non plus ni la personne avec qui j’étais. En fait personne n’était à sa place.
J’observais cette mère de famille banale, avec ses deux enfants. Je l’ai remarquée à son air absent. La petite fille, à côté d’elle, qui dessinait. Le garçon, à peine plus âgé, en train de jouer tout seul à se déplacer dans la boutique, à dépenser son énergie. On est juste entrés quelques minutes pour s’asseoir et manger un œuf. La mère, je me demandais ce qu’elle faisait là, à cette heure-ci. À attendre je ne sais quoi, mais plutôt, à n’attendre rien, c’est bien ce qui m’intriguait. C’est une interrogation fréquente, que donc fait-il, elle, ici ? Le petit garçon souriait vaillamment. Elle n’attendait rien ni personne. Je ne savais pas quoi en penser. Nous sommes partis avant elle. Où allait-elle échouer à la fermeture du petit snack. Je taisais mes ruminations.

Circé

Il dit qu’il baise, il répète ça sans cesse, qu’ils baisent, comme si il voulait s’assurer de quelque chose de tangible, mais pourtant sans cesse disparu, comme s’il avait du mal à y croire, peut-être qu’il baise sans y être, en pensant à autre chose, en enfonçant ses ongles dans la chair de passage, comme on presse le bouton de l’étage dans un ascenseur.
On ne sait même pas de qui il parle, moi je le regarde en me demandant s’il sait lui-même, sait-on jamais de qui on parle vraiment, d’ailleurs. Nous sommes cinq ou six autour de la table, dans le café, face à cette petite pyramide de vanité qui pose ses bras sur cette table pourtant déjà encombrée ; et son envie de choquer est tellement conventionnelle.
Les autres se regardent entre eux, approuvent en ne disant rien, en souriant comme des pares-choc.
On le laisse parler, mais il ne dit plus rien, c’est un rideau sans le vent.

Passe au carrefour une grappe de collégiens qui hèlent en riant les voitures, sans peur, passant à travers, traversant n’importe comment, j’entends les klaxons par dessous les rires, ils trébuchent et n’ont peur de rien. Pour l’instant, eux ne s’occupent que de l’air, et je les envie.

La parole est là disponible, sur la table parmi les verres pas encore vides, mais personne ne la prend, personne n’en veut plus. Elle est un peu sale les traces de doigts on ne voit plus très bien à travers les gens sont fatigués, ils ont la flemme de se lever et de partir, si encore on pouvait le faire sans autre formalités, non il va falloir se dire au revoir etc.
On a parfois déjà dix ans de trop pour tant de choses, l’invisible passe toujours trop vite, quelqu’un pense ça en nous voyant derrière la vitre du bistrot, j’ai croisé ses yeux depuis déjà cent ans.

Et puis mon oeil se dépose sur Circé, la plus jeune de l’assemblée, je la connais à peine, et il me semble d’un coup évident qu’elle a envie de dire un truc mais qu’elle n’ose pas, et j’aimerais bien l’entendre (en plus j’aime bien le ton de sa voix un peu rayée), j’ai comme l’impression que ça pourrait sauver un peu quelque chose.
Circé a un cordon de cheveux qui tournoie et rayonne autour de son front très pâle comme un noeud laissé ouvert, un charme inachevé. Jour après jour après jour, elle presse le bouton de l’étrange ; je ne sais pas grand chose d’elle, si ce n’est qu’elle tient un bar de nuit, et qu’elle étudie une matière scientifique, les probabilités des coups de dés peut-être. Moi c’est un coup d’épée dans la chevelure trop épaisse, ce miel trop compact, gelé, que je projette. Elle a des reflets de mousse sur les joues, elle est très brune, avec un rire en escalier, qu’on n’entend trop rarement mais qui peut vite vous frapper le coude. Et soudain j’ai envie d’être sentimental félé et de sentir sa sueur de près, son odeur sans épines ni couronnes, de lui retirer délicatement son ciré et ce qui suivra, mais j’attends que la piqure passe, et, comme une autre discussion a vaguement repris autour de la table, dans le filet de laquelle ni elle ni moi nous ne sommes englués, je chuchote, droit dans sa direction, concentré, son prénom, pour qu’elle soit la seule à l’entendre, en empruntant le canal direct de ma bouche à son oreille. Elle lève son menton au goût de prune mûre (je suppose, j’anticipe), ça a marché, mon invocation murmurée lui est parvenue, elle bouge un peu la tête en diagonale, le contact ducal est établi. Elle m’interroge, inquiète, me fait signe de silence par le regard.
Un pacte de silence à distance, à propos duquel je ne sais rien.
Je me demande alors un instant si ce pourrait être elle dont il parle (“qu’il baise »), et qu’elle m’intimerait de rester discret, mais quelque chose m’empêche d’adopter ce raisonnement, que j’extirpe comme une écharde d’une autre histoire. Pourtant, ce signe de silence, oui ce devait être elle.

Nous sommes maintenant debout, sous la pluie, plus qu’à trois ou quatre. Circé à ses pieds domine une valise à sangles de cuir, je ne savais pas qu’elle revenait ou qu’elle partait, j’en ressens une légère panique, parce que je ne me sens pas peser lourd face à l’impératif d’un voyage ou même d’un retour, j’ai seulement les mains dans les poches, des poches sous les yeux, mais ça s’arrête là. Je calcule mentalement combien de temps il me faudrait pour courir chez moi et mettre n’importe quoi d’essentiel dans une valise à mon tour, et de revenir, mais le paysage de rue se brouille sans cesse sous la pluie (nous vivions une saison de pluies incessantes), il faut faire un effort et plisser les paupières, et je peux remarquer entre les lignes ondulées de la scène qui nous unit qu’il, lui, lui tient la manche, tirant lâchement dessus, elle résiste et finit par extraire de ses cheveux une longue épingle avec laquelle elle lui laboure le dos de la main, ce à quoi il semble prendre un plaisir certain, les deux arborant un sourire, se mêlant à la conversation générale à laquelle je suis le seul à ne pas m’intéresser. Mon regard est sans cesse attiré par sa main à elle, l’épingle dans la chair de l’autre, je crois que le sang se mêle à la pluie si bien qu’elle l’emporte et l’efface sans cesse, plus forte, je ne suis plus sûr, peut-être lui caressait-elle seulement le dos de la main, languissante.

Flashes

Nous sommes dans le noir, depuis plusieurs heures. La lumière s’est éteinte, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas entendu d’ampoules claquer, ni de plomb sauter.
Mais le noir s’est allumé devant nous, comme un champ de pensées.
Nous sommes restés assis, comme si de rien n’était. Mais nous sommes en général toujours comme si de rien n’était, à croire qu’effectivement, rien n’est. À part nous, affamés, tristes, repus, selon ; mais toujours un peu ne valant rien. On attend la mue ou quelque chose comme ça, à force de peau.
Nous sommes patients et n’avons pas besoin de grand chose. Une forme de complicité un peu fatiguée et duelle nous rassemble. Nous sommes mutuellement la forme que nous façonnons, les mains autour du corps de l’autre tournant à vitesse régulière. Sculptures humides et monochromes. Déjà très anciennes, peu dupes.
Non pas que nous ne ressentions rien, mais plutôt faisant comme si. Aux yeux des autres. Entre nous, c’est différent. On n’a pas besoin de faire croire. Pourtant on ne s’est pas avoués si c’est parce qu’on ne croyait qu’en nous, on bien parce qu’on n’y croyait pas du tout.
Peu importe, tant qu’on reste au même niveau.
Nous. On. Comme les deux verres qui se vident.
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j’aime beaucoup ces petites abréviations…

j’aime beaucoup ces petites abréviations dont vous parsemez le courrier que vous m’envoyez, j’aime beaucoup lire vos lettres, cela vous le savez, je vous le répète sans cesse en vous fourrant ma langue dans l’oreille, cette charmante coquille. oui vos fautes d’orthographes me charment (pourtant ce qu’elles peuvent m’agacer, chez les autres!, mais ne faut-il pas aimer très fort quelque chose d’une personne pour la détester d’autant plus chez tous les autres ?), et ne serait-ce que de voir les fines lettres tracées par votre main, quoiqu’un peu frustes, je suis pris de ces petits frissons reconnaissables entre mille, et qui vous sont destinés comme les cent et mille dents d’une même scie. et ce que je peux aimer ouvrir l’enveloppe ! je déchire frénétiquement le papier et je crois vous entendre soupirer, comme vous le faites après que nous le fîmes, sur le vert émeraude de votre canapé.

mais, je dois bien l’avouer, je suis parfois gêné, quand je ne suis plus capable de déchiffrer vos phrases. vous êtes si pressée de m’écrire que vous abrégez tout sauf mes souffrances, vos lettres deviennent indécidables, codées, vous m’écrivez «je p. pr vos li.», ou encore «j’aimerais vous c. en tout dé. pendant que vs m’i. de votre f.», et je ne sais quoi penser, quoi comprendre, j’y passe des heures, le sens presque complet de ce que vous me dites m’échappe désormais. mais je garde intact l’espoir de vous revoir, pour obtenir des éclaircissements, je sais bien que nous ne nous sommes vus que très peu, les jours que nous traversons sont troubles, mais quelle merveille que cette heure passée en votre compagnie dans ce couloir mal éclairé, la dernière fois, ce couloir d’hôpital, certes, mais enfin, tout de même, malgré vos blessures, j’ai aimé caresser votre épaule luxée, sentir vos lèvres gonflées sur les miennes, comprendre à peine, déjà, ce que vous peiniez à articuler.

quand je pense à ces huit ou neuf crèmes vanillées…

quand je pense à ces huit ou neuf crèmes vanillées que j’ai vues, l’autre soir, sur le comptoir verni de cette brasserie… je suis pris… d’une vive affection pour le souvenir que j’ai d’une cuisse un peu molle, tremblante, fébrile, mais que j’ai aimée, quoiqu’un peu mal (j’étais jeune, et je ne savais pas)… peut-être la première que j’ai touchée après m’être entraîné des années sur la mienne, cette vile pelure… je ne sais même plus le nom de cette femme de dix ans de plus que moi, qui me regardait avec un regard de pitié dormante.. ça ne me dérangeait pas, je mangeais chez elle, puis je couchais avec elle, presque tous les soirs pendant quelque temps. c’était en hiver, la nuit tout le temps. elle avait les volets toujours fermés, comme si elle avait honte de quelque chose, d’exister peut-être. c’est bien loin tout ça. elle me prenait la main et la posait sur sa cuisse un peu jaune, luisante sous le néon de la cuisine.

ces crèmes vanillées.. je marchais vite, ce ne fut qu’un éclat bref dans un coin de mon regard, mais quelle envie elles ont ravivée! si je m’écoutais, je m’engouffrerais dans le premier train de banlieue venu pour rejoindre à nouveau, pour un soir, son appartement. je suis sûr qu’elle habite toujours au même endroit, ce rez-de-chaussée de boîte à chaussures. elle ne serait même pas surprise de me voir. peut-être même qu’elle attend ça, mon retour, depuis toutes ces années. elle me sortirait un plat figé du réfrigérateur, elle attendrait que j’ai fini, et elle prendrait délicatement ma main, qu’elle poserait, une fois encore, sur sa cuisse.