l’œil de sable


je veux échapper à tout ce flux qui nous condamne à tous prendre connaissance en même temps des mêmes événements. cette atmosphère irrespirable. tout le monde regarde les mêmes vidéos, avec quelques heures de décalage. quelques heures de décalage, voilà le monde. je ne regarde plus. je jette un œil de sable qui dure 3 secondes  maximum. je change de perspective. je m’indiffère. je me tourne vers d’autres hymens. je m’enferme, je fais grandir mes visions gazeuses, je produis pour moi-même des imaginations et des images liquides, volatiles, qui s’enchaînent, à peine perceptibles, toujours fuyantes et muettes. il me suffit d’entrefermer les yeux, ou de regarder dans le vide. un détail apparaît, un ruban qui dépasse, le rose d’une joue croisée, le fracas d’un café. cela vient d’une des grandes bases de souvenirs et d’impressions accumulées au fil du temps, et de sources diverses, vie réelle, films, musique, récits entendus, choses croisées ça et là, dont je ne cherche pas à retracer l’origine. plus quelque chose est partagé, plus il perd de sa force vitale. je nourris des grands ambitions qui pourrissent et c’est sans gravité. je me terre, cela raffermit ma peau et mes ongles. je n’ai pas besoin d’un demi à chaque dix-neuf heures, entre deux couloirs de bus. tout est en option. je n’ai pas les mêmes automatismes. je me frotte à l’hypnose que ce qui compte, c’est ce dont personne ne parle. je n’ai jamais touché le pis d’une vache. il existe en permanence et pour chacun des tas d’expériences élémentaires qui ne seront jamais faites. j’écoute ce musicien japonais qui refait surface depuis les playlistes, comme autrefois, d’entre les pyramides. Toujours plus de possibilités malgré les saturations, les anneaux cristal de nos saturations.

littérarement


littérairement, tu n’existes pas. tu es comme ce sachet de thé, tu infuses, tu infuses, tu infuses trop, tu deviens amer, tu ne donnes rien. si tu veux mon avis, ou même si tu ne le vaux pas. tu vas finir par t’en vouloir. quelle idée de s’aveugler comme ça. j’écris court, bref, je ne finis pas, parce que je me lasse de moi-même. mes épiphanies ont des manches trop courtes on voit la transparence de la peau trop blanche. tu te lasses de toi avant même d’avoir fini ta propre phrase. non franchement. va dehors, prends un café. et réfléchis deux minutes. puis prends un verre, joue une grille, discute avec le type au comptoir. il a assez de vie pour deux. mes amis n’en sont pas. ils ne pensent qu’à eux, j’ai cessé de les rappeler, de me complaire. je n’ai plus la force de leur tendre un miroir. oh je n’en fais pas un drame, de tout ça, hein. en un sens, c’est même plutôt joyeux et cru comme une vérité nue sous tes yeux aux fesses bien roses, et qui te regarde. juste avant le sourire. c’est revigorant. j’aime me sentir nu devant l’épreuve. j’ai peur de plein de choses, mais pas de l’ennui, ni de la honte, ni du désarroi. je crois.. en la musique. j’évite de me faire des idées. j’écris encore quelques lignes, presque chaque jour, mais sans intention de créer quoi que ce soit, sans rien derrière la tête. le temps me passe dessus, sans ménagement. je le sens dans ma poitrine. « Sublime comme tout le monde », j’ai lu cette expression et elle m’a attristé. je n’ai pas envie de savoir pourquoi. elle brise tout espoir d’un seul mouvement. je vous laisse, les analyses. je me saisis d’un mouchoir en papier pour y dissimuler des larmes de collection. quel est mon prix ? la rareté. je ne l’aurai pas volé. il me reste ça collé sur les doigts. surtout pas de sublime, ni de comme tout le monde. je passe d’un bazar à l’autre. je ne sais même pas à qui adresser cette lettre. alors à tu, à moi. absence de muscles, trop plein de nerfs. pourtant j’aimerais, à pleine dents. mordre. une belle cuisse gentiment. ah, tant qu’il reste des couleurs à regarder sur des visages et des surfaces, je ne suis pas totalement malheureux. je peux jouir de la progression des heures car le monde change et moi je peux rester à le regarder bouger. surtout, pas d’arbres, ni de « ciels », c’est insupportable, ces grandes orgues me font vomir. je veux juste marcher sur le trottoir, et décrire le trottoir. c’est mon territoire, je vous laisse tout le reste. je n’ai pas de réserves, peu de carburant, je n’irai pas très loin. mais, quoiqu’il en soit, si tu veux me suivre, avec joie.

rengaine


rapprendre à écrire. ça doit être par là. ce que j’aime : faire trente-six choses à la fois. elles se contaminent, se parlent, mes pores s’ouvrent. je fais des gestes rapides qui distraient un peu l’inertie.
l’obsession du jour après jour. le pire en attendant. j’efface la phrase qui était à précisément cet endroit. où il y a maintenant celle-ci, qui ne sert à rien. rétrécissement du sens – salvateur. écrire étant parfois joindre parfois disjoindre. j’ai peur de bouger le bras. d’avoir mal. j’écris comme me cognant dans le noir. il faut faire attention à la porte du placard. les sucreries sont là haut quel cauchemar. j’ai rêvé d’un château. j’ai rêvé que je m’installais à Vienne (un autre jour). je n’ai plus envie de rentrer chez moi. mais j’y suis déjà. il me faudrait un sac avec tout dedans. organiser. j’aime bien organiser certaines choses. si la vie n’était qu’un déguisement on ne me reconnaîtrait jamais. j’avance d’un pas mais j’ai mis le pied sur la bordure. on me regarde donc bizarrement c’est à dire en m’ignorant. il ne me reste plus qu’à hanter le château. 

je déteste quand ces phrases. de honte me ressemblant. ça rée une confusion. entre la tête et les mots. on m’a parlé d’un enfant qui dit « Je te préviens, je ne lirai pas ». parfois, tu te sens pas un peu comme en poudre ? régulièrement une voix dans ma tête : « ça doit être par-là. » j’ai envie d’écrire tout en majuscules l’envie me prend. pour signaler la vie et qu’on m’aime à la griffe. et je me demande ce que deviennent tel et tel pseudos pourtant abandonnés. « espérons qu’ils aillent bien ». j’aime ces petites phrases banales de rien qui entrent dans ma bouche en contrebande. en écrivant j’entends dans une autre pièce une chaise bouger, c’est-à-dire une langue inconnue. comme, disons, Scarlett et ses horribles grimaces. je ne veux pas d’esprit ni l’air intelligent. car je reprouve. écrire au carré de x. écrire est le sexe incarné. s’excuser (de quoi) auprès de ses lecteurs (ses quoi ?). vous lisez debout ou assis couché ? cela fait une différence dans le sang. je ne fais que remplacer le prière. la face cachée des larmes.

j’écris ces mots pour là l’enfant qui veut pas lire. et puisqu’il ne veut pas lire, tout cela n’a aucune importance.

sur la table une partie de solitaire jamais finie. le souvenir des catalogues la redoute. excité par les mots comme parure de lit. écrire c’est la tentation de jeter. écrire, aux orties. il faut que je le note. la note, la note. je sens cette rage, ce mécontentement s’exprimer pleinement, comme une médiocrité qui trouverait sa pleine expression. ça me mord, ça me va. ça valait le coup de traverser la nuit.

infline


Je mets aujourd’hui une partie de ce que j’écris offline online, comme ça, pour me manifester de manière infime, quelque part, dans un quelconque recueil obscur de données statistiques de l’internet primitif.

Perdre le message qu’on est en train d’écrire (matin), et l’espèce de découragement qui en découle. De quelques techniques pour le reconstituer, dont, parcellairement, la mémoire.

Musique. mails. cocher et écrire, même n’importe quoi (après-midi). On en est où dans la saison. Forme classique de l’interview. sms. jour. nuit. musique. manque de temps. se préparer. etc.


Il existe donc des couvertures lestées pour pallier à l’absence d’un autre qui serait sur ou contre toi ou que tu tiendrais dans tes bras — mais qui n’est pas là, ou qui n’existe pas (combien ça coûte).

Violente disputation (dispute ça colle pas car c’est par écrit donc je prends celui-ci) par écrans interposés. Comme quand on met une longue-vue dans le mauvais sens, chacun d’un côté opposé. Sensation d’éloignement inéluctable. Et si l’autre avait raison et moi tort, et si on m’avait menti, et si je ne savais plus rien. Ça ne change pas grand chose à la longue-vue. J’aime pas trop écrire cela mais c’est comme un marqueur. Importance des marqueurs, il faut que j’en prenne note, que je les marque.

Écrire (soir). J’attends, par un curieux raisonnement (non, ce n’est pas pensé, disons « par une intuition déformante »), qu’à un moment viendront, enfin, sous mes doigts, quinze lignes miraculeuses. Donc il me faut attendre, avant d’écrire. De quoi ça vient ? (« De quoi ? Ça vient !?! ») Il faut repousser le plus possible la possibilité (le plus possible la possibilité). Cela m’évoque mille interprétations passionnantes.

« Narration, roman », me suggère E. En faisant la vaisselle je pense que, après tout, ça devrait être facile d’écrire un petit très bon livre. L’ennui c’est que je suis en train de faire la vaisselle (précisément…).

Parfois le rideau est fermé et je peux quand même percevoir ce qu’il en est du dehors physique (nuit). Une pensée me vient, une intuition qui a presque les moyens de sa propre certitude : je crois que ça fait longtemps que personne n’a prononcé mon vrai prénom, mais combien, plusieurs semaines, mois ? Je me demande où ça situe dans l’espace justesse / exagération.

« J’ai froid » fait partie de ces phrases qui peuvent correspondre à beaucoup de situations.

hélice


ÉCRIRE c’est la peur de la liberté. Cette phrase a (au moins) deux sens, presque opposés. Si bien opposés que je n’arrive maintenant plus à comprendre, à entrer dedans, dans la signification. Trop parfaitement joints. J’en ai perçu la limpidité le seul temps de la formulation, ensuite de quoi je me suis cassé la gueule dessus. Tant mieux si le sens est tombé. Je préfère les phrases devenues impénétrables. Je les ai écrites, elles sont issues de mon intimité la plus mystérieuse, et elles m’échappent néanmoins complètement. J’écris n’importe quoi ça soulage le cœur. Emporte-les bien loin les mauvaises ardeurs. Certains soirs je refuse de me coucher, je n’en ai pas du tout envie. Je préfère attendre qu’une phrase vienne se cristalliser à ce point précis de mon crâne en extase renversé. J’ai fatigué sur toute la journée ma pensée, consciente, structurée, réflexive, idiote ou obsédante, et je me retrouve désormais avec les restes, les hélices, des rubans déchirés qui volent sous le vent de la nuit.

Le thé quand je le bois 
est désespérément froid.

trop vague espoir


trop seul, le mec, vraiment trop seul. il ne va pas dormir. il ne fait rien la nuit que regarder, trop penser avec le ventre. broyeuse d’inquiétude. le regard dans le terrain vague. quelqu’un, très loin, ne pense pas à lui. il n’a pas envie de dormir, il s’est forcé à manger. il a les yeux humides, il fume trop. écoute des musiques bien noires. on se fait un café ? il est trop tard ? on s’en fout ? qui ça dérange. c’est l’hiver. trop vague espoir. reporté sur la collection printemps-été. mais c’est loin. il y a encore des semaines de vertige à traverser. idéologiquement nu. aucune force de caractère. perdu sur le plateau. il ne s’est même pas habillé. il a regardé la télé. l’objet, le poste allumé. il l’a regardé, il n’a plus aucune idée de ce qu’il a regardé. il n’a rien vu. il ne fait que voler des images dans le cerveau d’une autre personne qui dort à des années ou à des kilomètres de lui. son seul échappatoire : les titres anglais des chansons qu’il écoute. juste les titres. pas capable de plus. plus d’amis. personne à qui parler. il pleure dans son café, qui ça dérange. vouloir et incapable d’être ailleurs. échange non-standard. tu verrais sa tête, sa grimace.

à Cr.


certains jours les réserves de nostalgie semblent inépuisables. il faudrait… aller quelque part. être ailleurs, vivre autre chose. ou tout simplement, vivre. étrange cette nostalgie de la vie comme si j’avais connu… quelque chose de fort. et non pas seulement tourner, tourner au coin, et revenir. récemment, cette ville triste, pourtant. qui ouvrait ses yeux.  et pourtant tout ceci qui s’écroule, un édifice. ce n’était donc pas vrai ? il n’y a rien, derrière les façades ? impossible de dire, de deviner le château de cartes des pensées de l’autre. intérêt de façade. les journées étaient longues, je traînais dans la rues. souvent, déjà, les mêmes. peu d’heures de jour. l’hostilité silencieuse de ses habitants. les passants tous comme des abimes marchants, rentrant chez eux, attendant des bus. en un sens, je m’y reconnaissais. ainsi que dans les immeubles, qui ressemblaient à mon enfance, et à ses images. quelques mots dans une langue étrangère. des musées, tous tristes, ainsi que les moyens d’y accéder. les cafés, assourdis, insensibles, narcotiques. presque jamais savoir quoi faire, comme désarmé, inapte. je suis moi aussi un fantôme du passé. une boutique où des jeunes achetaient de l’alcool. il fait un froid essentiel, on n’est qu’en novembre. toutes les peines du monde à acheter un simple paquet de cigarettes. personne ne sourit. si, moi, comme une tentative un peu désespérée d’entrefaillir. je marche le long d’anciennes murailles, je me trompe. les musées sont incroyablement vite visités, et souvent je me trompe, ils sont fermés, ce n’est plus ici, ce n’est pas la bonne collection, le bon horaire. il faut retourner dehors à ne rien comprendre, à se demander ce qu’on fait là. aujourd’hui j’ai toutes les peines du monde à me remémorer précisément qui j’étais à Cr., ce que je ressentais précisément. j’étais comme un animal, et dépourvu de mots. les choses changeaient d’innombrables fois dans la même journée. comme ça me semble loin ! plus loin que certains souvenirs et expériences, vieux pourtant de plus de vingt ans. j’ai peur que Cr. s’efface et s’efface encore davantage, j’en ressens une nostalgie cruelle, extrêmement violente, déchirante. un bruit de vent continu accompagne ce sentiment. et d’ici et maintenant, presque chaque jour, quelque chose me renvoie à Cr., des choses que je lis, des noms de hasards, tout un faisceau d’éléments qui viennent à ma rencontre comme des objets perdus en mer, aussi perdus que moi. j’ai souvent l’envie d’y penser. j’avais suivi des circonstances alors heureuses. sur place, je n’avais aucun but. regarder les portes des immeubles. et finir par laisser s’installer progressivement en moi le désarroi.