7 — L’impromptu interrompu

J’ai toujours l’impression d’entendre du bruit dans les feuillages. Je calme mon cœur qui s’emballe, je tâche de le calmer. Une vieille peur semble ne jamais me quitter. Elle vient de loin, je la vois s’avancer parfois en grand, comme au cinéma du premier rang. C’est devenu une amie, à force de tant d’insistance. Un peu comme ces gens que l’on n’aime pas, mais que les circonstances de la vie vous ont obligé à fréquenter. Eh bien, au bout d’un très long temps, souvent, vous vous y êtes quand même attaché. C’est plus fort que vous. Ça ne marche pas avec tout le monde. Mes épaules souvent, ne sont pas assez fortes. Elles s’écartèlent comme les deux os d’un poulet qu’on rogne. Des bruits répétitifs, voilà ce qui m’effraie, m’épouvante. La régularité métronomique des choses, face à la perte de mes envies. Rester, ou marcher. Si ce n’était pas si fatigant, je prendrais les escaliers. Les escaliers sans fin de la fuite. Pour être sans égale. Je produirais à mon tour avec mes talons ce bruit d’enfer qui rendrait la ville folle. De temps en temps je me retourne pour vérifier que mon ombre me suit toujours. Trop de lumière partout même aux heures tardives ; alors, je m’éloigne. Je retourne à mon réverbère.

Est-ce que je voudrais être où et comment. Réponse ne sais-pas. Voilà les quelques mots pour la carte de visite que je n’aurai jamais : « (je) (ne) sais pas ». Je me vois bien la tendre aux inconnus. De ma main, tremblante. Sans volonté fixe. Je ne résiste à rien, ce qui finalement, m’a rendu très forte. J’ai vu bien des couleuvres, revêtu bien des turpitudes. Ils auraient pu me donner un Oscar. Si seulement j’étais un peu plus connue. Allumez la lumière, mais n’ayez pas peur quand je m’avance. Les gens ne sont pas si difficiles, ils avalent ce qu’on leur donne, ils refont les gestes qu’ils ont vu faire. J’ai grimpé haut, au palmarès des anonymes.

Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de répugnant ou d’indigne ? Depuis quelques mois, je sens bien que les gens s’écartent imperceptiblement quand je les croise. Je me suis arrêtée, j’ai regardé mon allure dans un miroir de boutique, depuis l’extérieur. Je n’ai pas osé rentrer. Mais j’avais l’air bien, normale, les passants continuaient de marcher rapidement sur le trottoir, normalement, comme si je n’existais pas.
Mais avec une distance que je ne savais plus évaluer. Mon aiguille s’affolait dans tous les sens. Lasse, j’ai laissé tomber cette question, j’ai relevé le menton et mon col. J’aimais bien ma tenue. Ma démarche. Je me lance, je me retiens par les épaules. Où allais-je déjà. Une minute d’inattention et je ne sais presque plus qui je suis. Et encore ça, ce n’est rien… mais ne plus savoir où je vais, quelle angoisse. Je continue de marcher, je reste d’aplomb, mais je suis affolée. Avais-je seulement un but. Et est-ce que j’en ai besoin ? Je me calme doucement. Tout se passe derrière l’arène de mon front. Je peux tout y cacher. Que cette vie est fatigante. Je vais me réchauffer dans le petit café près du boulevard. Ce n’est pas cher. Ce n’est jamais très loin. Il y a là deux ou trois habitués, on s’ignore avec respect. Un simple signe du visage, imperceptible pour les non-initiés. Je prends un œuf dur sur le comptoir, que je mange en m’évitant du regard sur la grande glace qui orne le pourtour du bar. J’aime beaucoup ce moment. On ne me le fait pas payer, l’œuf, parfois. Je viens souvent. C’est très agréable. C’est de la solitude pure et dure, dure et précieuse comme le diamant. La patronne est malade depuis quelques semaines, alors l’établissement ferme plus tôt. On ne sait pas ce qu’elle a, sans doute un mal étrange. J’ai peur qu’il ferme définitivement. Un jour, rappliquant, porte fermée, un petit écriteau sur la devanture, moi et les quelques autres congénères, on butera sur la porte close. Où irons-nous ? Peu importe. L’ubiquité… Sans doute que nous nous séparerons aussitôt, après un simple signe du visage, sobrement.

L’heure n’est pas encore arrivée. Ceci est ma phrase. Je me la répète en marchant dans la rue : L’heure n’est pas arrivée. Cela me donne de la force. Peut-être que sans cette phrase, je serais tombée face contre le trottoir, sans pouvoir jamais me relever. Face au miroir noir. Quand je n’arrive pas à dormir, ou que je n’en ai pas assez de marcher, je monte dans les hauteurs, juste pour voir la ville de nuit dans le bruit du vent. Je connais le code d’un immeuble par où l’on peut accéder à une sorte de terrasse sur le toit. Quel apaisement. Tout le monde semble dormir, ou s’y apprêter. J’ai l’impression de veiller sur eux. Ils ne me connaissent pas, et pourtant je suis là pour eux. Les fenêtres s’éteignent. Ce n’est jamais pareil. J’attends la fatigue, qui m’est toujours d’un grand secours. C’est toute une ressource qui s’ouvre dans mon cerveau.
Je regarde, la musique est là.

Machinalement, dans mon sac, je sens un papier froissé. C’est une adresse. Je ne sais plus du tout à quoi elle correspond, elle est presque effacée par les années. Mais elle me rassure toujours : je la lis, calmement, je déchiffre l’adresse, que je connais pourtant par cœur, et je sais que je peux toujours y aller, aller quelque part, enfin, que j’ai toujours quelque part où aller. J’y tiens énormément. Je veille à bien l’imprimer dans ma mémoire, car mine de rien, l’écriture commencera à s’effacer bientôt. Je le sais déjà. J’ai une certaine expérience de l’oubli.

À vrai dire, c’est confus. Je ne sais plus bien, me souviens pas. Qui m’a donné ce papier. Est-ce que je l’ai ramassé, est-ce que quelqu’un l’a simplement glissé dans mon sac. Pas moyen de me souvenir. Mais c’est là, et ce n’est pas par hasard. Je lis le nom de la rue. Je ne la connais pas personnellement, mais je sais qu’elle existe dans cette ville. Bien sûr, j’hésite, j’ai envie d’y aller. Il se passera forcément quelque chose. Quelque chose que j’aurai envie de raconter. Un événement, plus ou moins quelconque, plus ou moins exceptionnel. Mais marquant. Une trève, une accalmie.

Si ça se trouve, je viens attendre ici presque tous les soirs, pour rien…. alors qu’on m’attend. À cette adresse. Quelque chose s’est mal branché. Quelque chose s’est mal passé, à un moment. Comme deux mains qui se lâchent, dans la foule, et se perdent. J’essaie de me souvenir. Mais quand je réfléchis, je me distance, je ne sais plus qui je suis.
Peut-être que j’irai, demain oui, ou … jeudi.

Je sonnerai. Quelqu’un se précipitera pour m’ouvrir. Me dira « Ah enfin, vous voilà ». Ou, « On vous attendait ». Avec un léger accent, qui me rappellera quelque chose d’oublié. Un peu comme si l’on m’attendait depuis des siècles. Je peux presque voir cet endroit, cet appartement. Les tapis les uns sur les autres, les lourds rideaux ; comme des couches de temps. Une atmosphère de raffinement et de décomposition. C’est sans doute là ma place, là où je dois aller. J’ai l’adresse. Il suffit de trouver la rue. Je ne sais pas à quelle heure, ça a peut-être son importance. J’attendrai le jour, puis la tombée du jour. Je n’aurai qu’à me laisser guider par la lumière. C’est si simple après tout. Il suffit de suivre sa voix basse.

Mais…

J’entends quelque chose.

J’entends des pas, qui s’éloignent.

(Elle fait, un peu affolée, quelques pas dans plusieurs directions, qu’elle suspend, semble écouter…)

Non, rien. C’est passé.
On respire.
Bon.
Il est tard. C’est l’heure. J’ai entendu sonner les cloches. Je crois que bientôt, il neigera. Sur tout le pays. Tout sera uniformément blanchi, et chacun pensera un peu à son enfance. Sans rien en dire. Sans exprimer de regrets.

Je vais y aller.
À moi la crème épaisse de la nuit.
(pensive) Je serai bien restée encore un peu, ce soir…
Mais il ne faut pas trop provoquer le destin n’est-ce pas.
On ne sait jamais, ce qui pourrait arriver.

Et comme je disais
du temps de ma splendeur :

Je me parfume, et je pars fumer.

Elle tourne les talons et s’enfonce dans le noir.