6 — Train de nuits

Il fait encore plus noir, il fait presque noir.
Elle parle différemment, lentement. C’est presque une plainte.
Le piano, par là.

Tu me disais Clever, Clever…
Et tu ne finissais jamais la phrase.
Je me demandais ce que tu voulais dire, que tu n’arrivais pas à dire.
Puis j’ai cessé de me demander.

Ce soir comme souvent je ne veux pas dormir.
Je me suis tue, tue, pendant deux heures, sur le banc.
Je me suis forcée à ne pas bouger, pour voir, mieux voir.
Je sens parfaitement une douleur envahir la surface. Tout cela s’est passé sur mon ventre. Je me rends concrète. Bien s’asseoir. Ça prend un temps fou. Je me suis fondue. À l’obscurité.

J’écarquille les yeux.

J’ai ouvert une boîte d’allumettes, et j’en brûle une après l’autre, à chaque souvenir qui me vient.
Sans liens, désordonnés.
Je ne cherche pas à raconter, à donner une forme satisfaisante.
Une forme imparfaite. Sera suffisante. J’espère que cela va m’aider à oublier.
Une séance photo ou l’on détruirait chaque image après l’avoir regardée.

Je ne veux pas dormir, je veux me souvenir de ça, de petits faits lumineux, insignifiants ou insensés.
Une plage, de nuit, éclairée par flashes.
Je veux m’allonger sous la lune, la fenêtre entrouverte.
Sentir l’odeur du feu que je ne vois pas.
Et laisser remonter en moi les choses oubliées.

Je sens leurs murmures emplir l’atmosphère comme le tumulte d’avant
Quand je remplissais mon ventre et mon esprit en même temps —
en fuyant dans les escaliers.
Je me faufilais partout, j’allais dans les écoles, les universités, les réfectoires en sous-sol, vers tout le monde, à la nuit tombée.
Je suivais mes désirs et les tickets-restaurants.

Je me suis souvenue d’elle, de moi, d’elle qui était moi.
De toi devant le piano où tu ne jouais pas
simplement assis
à dire des mots
sans me regarder
toujours tu as fait ça, assis devant le piano, sans me regarder
dire des mots en désordre
parfois dénués de sens
moi j’attendais la musique qui ne venait jamais
comme dans un far-west

mais ce n’est pas tout à fait vrai
j’attendais la musique mais j’écoutais ces mots, dits, à voix basse, comme un air
désagréable, ou désaccordé
j’attendais la musique pour me laisser surprendre
les mots rugueux, et la main, posée là, juste au dessus des touches,
comme parfois elle se posait au dessus de la main que tu aimais
cette main gauche que j’avais.

Portrait de moi dans un coin sur le velours
ou bien assise par terre sur la moquette
quelque chose entre les jambes, ou contre mon dos. L’air abandonné. Cette gueule défaite.

Ou dans ces grands magasins où je travaillais.
J’y avais littéralement vécu, sans en sortir.
Ils sauvaient ma vie.
Des grands corps protecteurs.
Les rayons, que j’aimais imaginer sans fins.
Les réserves, la marchandise.
J’aimais la marchandise qui changeait sans cesse,
c’était une manifestation sacrée
l’invention infinie de l’esprit humain.

J’aimais la sortie des grands magasins.
Les foules qui se déversaient sur les trottoirs, le bruit et la cohue.
L’odeur des crêpes ou des saucisses grillées qu’on pouvait bouffer.
Mon existence anonyme participait à l’histoire de la ville. Pas besoin de remplir des fiches, des dossiers. Tout était déjà là.

Parfois des noms qu’on n’a pas prononcés depuis des années, reviennent
comme nous hanter, réclamer un dû :
qu’on pense à eux, ou qu’on dise juste leur nom,
peu importe dans le fond.

Mais juste prononcer leur nom.

Ou nous hurler dans l’oreille alors qu’on ne s’y attend pas.

Tu disais, prépare-toi, viens te coucher, arrête de divaguer.

Je ne parlais pas. Je bafouillais, je mâchais. Sans plaisir, sans conviction. Je riais, je me moquais. Je déconnais. Je déraillais, je radotais.

Pour moi il n’y avait que des circonstances.
On prend un verre, circonstance. On se déchire, autre circonstance.
Je t’ai collé une gifle ? Circonstance, à la bonne heure.

C’est ainsi que je pouvais m’en sortir.
Je voyais tout depuis mon train de nuit.

J’ai habité bien des appartements.

De là où j’étais, très haut, dixième étage,
je voyais les voitures qui passent
les voitures noires
long message ininterrompu. Je décodais.

Je vois un homme marcher lentement, s’arrêter devant chaque entrée d’immeuble, hésiter, regarder les noms,
cela fait dix minutes au moins
oh oui, dix minutes, vingt minutes, ce manège, je ne le quitte pas des yeux. Je ne veux plus le quitter.
A-t-il déjà disparu, lui, dans sa vie ? Sans doute, tous nous avons déjà disparu,
au moins aux yeux de certains,

yeux du refus ou yeux bleus polaires
les beaux yeux de la justicière

Il a l’air bel homme mais je ne le vois pas.

Je demeure, inexacte.

Je brode son visage dans le noir
dans le cercle,
cercle lumineux du réverbère

À un moment je ne le vois plus,
il est peut-être devant l’entrée, en bas, en train d’hésiter, d’hésiter à sonner ici.
Et s’il sonnait ? Il me connaît, peut-être ?
Peut-être veut-il me chercher, ou me donner quelque chose, ou me dire quoi faire.
Me livrer un repas, un repas de fête. Même s’il n’y a personne. Cette grande fête abandonnée que je ne cesse pas de traverser.
Ou même une pizza. Je ne suis pas difficile, tu vois.

Désormais je m’ennuie. Je ne sais plus quoi faire de tout cet ennui. Avant il me suffisait de sortir pour ressentir une excitation-intoxication instantanée du monde, l’envie de lui parler. Je ne tenais pas en place. Je ne refermais pas les portes derrière moi. Rien n’avait vraiment d’importance, tout pouvait devenir intéressant à regarder, ou à brandir comme un trophée.

Reste à savoir quoi en faire. De l’ennui. C’est précieux si on sait s’en servir. Un trésor de petite monnaie.

les endroits se souvenir
se souvenir des endroits
des endroits où il ne fallait pas vous toucher

trois heures du matin. cette mer plate.
quand rien ne surgit
j’avais toujours faim à trois heures du matin
ou alors
m’évanouir
quelque part

j’avais toujours cette tentation de ralentir de reculer
le sommeil

car j’aimais ça m’épuiser
et enfin me sentir tomber dedans
comme dans du pétrole
s’endormir comme une masse brute
dans les cent bras

où sont ces années où les années n’existaient pas,
les parties nocturnes
tout n’était qu’une pulpe, dans ma main, dans ma bouche

il semblait que personne ne mourrait jamais

simplement, ils disparaissaient, s’éloignaient dans le trouble
ce que je faisais aussi
ou dans l’enfin jaloux d’où plus rien ne sortait

le temps des grands sentiments, où nous étions notre propre moyen de transport

Ça suffit de parler, sans cesse.
Taisez-moi.

Non mais. Mais je suis une sentimentale.
Et je ne peux jamais mentir.
Et je laisse couler mon cœur. Comme la sueur, comme un fromage. Déchiqueté. Je me dévide, sous la lune. À la fin il restera une jolie petite conne de cendres.

Je me souviens d’un pont, dans une ville étrangère pour quelques jours.
Avec quelqu’un à mes côtés.
On allait dîner, on allait… tout.
Il suffisait d’avancer.
Il n’y a plus d’heures, pour les heureux.

Ça me paraît si loin, et si douloureux.
Il n’en reste que du plastique froid.
Un appel téléphonique auquel personne ne répond.
Pourtant il n’y a eu qu’une seule sonnerie.

Nous avions une chambre, éphémère, avec de grandes baies. Je ne remarquai même pas à quel point c’était bien, j’étais bien. J’étais trop prise par la vie pour avoir besoin de remarquer quoi que ce soit. Sortir, rentrer, s’allonger, dormir, veiller. Tout était également merveilleux. Ne plus trouver où manger car on n’a pas vu le temps passer. Se maquiller et se démaquiller. Découvrir la douceur même des objets. Ouvrir une bouteille de soda, la boire, la poser sur le faux bois. Ne pas dormir, pour regarder quelqu’un dormir.

Par la suite, à la fin de cette histoire, malheureuse,
c’est-à-dire, quand les rideaux furent tirés,
j’ai été condamnée, pendant des mois, à revoir cette chambre, cette ville, ces nuits, à chaque fois que je fermais les yeux.
À chaque fois.
Ça semblait ne jamais vouloir s’arrêter.
J’essayais de les fermer le moins possible
Ou au contraire, je m’y abandonnais.
À chaque fois que mon esprit se relâchait, j’étais poignardée.
Des mois d’éternité et de peine, à subir, pour quelques jours de bonheur. Oh comme je déteste ce mot. Comme s’il fallait les payer à jamais. Ces quelques heures de paradis, perdues, devenaient comme l’enfer. C’était la seule chose que je n’arrivais pas à oublier.
Plus je me dilapidais, plus ces jours se gravaient dans ma mémoire, devenaient plus précis.

Comme votre petite vendeuse a pu être malheureuse.
Et souffrir.
En silence. Je gardais ça pour moi. Je souriais.
S’il y avait eu une seule personne à me connaître vraiment, dans l’existence, elle aurait su ce qu’était ce sourire.

Des souvenirs comme ça vous déchirent le cœur, de l’intérieur.


7 — L’impromptu interrompu