5 — Parkings velours

Ma vie est un autoradio, dont je change les fréquences par à-coups, par coups de rein, à coups de rien.
Je passe sur les détails. Je n’aime pas les transitions.
Ne me demandez pas ce que je faisais dans ce parking. Je n’avais pas de voiture. Je ne faisais pas de courses dans les grands centres commerciaux.
Mais j’aimais les parkings.
Il y avait une odeur, une odeur unique, indéfinissable, qu’on ne trouvait nulle part autrement, et que j’aimais bien.

Elle me rappelait mon enfance. Le garage au-dessus duquel nous vivions. Les après-midi, avant de sombrer dans les siestes, j’en sentais le parfum qui agissait comme un narcotique. Une odeur de gomme, de pétrole, de fuite. Quelque chose de déplacé, d’illégitime, aussi.

Il m’était arrivé parfois de passer devant des entrées de parking ou de garage, et souvent quelque chose retenait mon attention. Mais je marchais encore beaucoup trop vite à ces moments-là.
Désormais, je vivais lentement. Ma démarche était ralentie à 20%. Alors quand je suis passée devant ce parking, l’odeur brute m’a saisie et je suis entrée.
En plus, il y avait ce bruit que font les voitures quand elle accélèrent ou montent les pentes… Ces crissements aigus. Une excitation dans la colonne d’air et d’os.

Un truc à savoir : il y a pas mal de gens qui laissent leur voitures ouvertes. Et moi j’avais souvent besoin de me reposer. Je testais les portières, il fallait juste un peu de chance et d’obstination. Et au petit « clac », j’entrais dans l’habitacle comme une ombre.
Je restais un petit moment, je m’endormais rapidement, souvent juste quelques minutes. Je repérais ceux qui venaient à peine de se garer, la voiture encore chaude.
La joue sur le skaï, j’étais bien. Cette odeur me faisait quelque chose. Je l’aspirais très lentement par les narines, le plus longtemps possible à m’en remplir les poumons, jusqu’à ne plus pouvoir absorber d’air et de parfum. Bloquant mon diaphragme au max. Toutes ces années, inscrites dans cette odeur de skaï.

Souvent, les gens qui revenaient, avec leurs courses, eh bien, ça ne leur faisait rien.
Certains attendaient même que je me réveille, pour ne pas me déranger. Do not disturb. Comme dans les hôtels.
Oui, c’est arrivé, et plus d’une fois. Et comme je n’avais presque jamais dormi à l’hôtel… J’en profitais. Je me rattrapais. Personne ne faisait ça, que moi.
Il y a eu un article de journal sur moi. J’ai détesté cela. Je n’avais rien demandé, personne ne m’a demandé mon avis, me voilà épinglée. C’est un conducteur de voiture qui me l’a montré et qui me l’a lu. Je n’ai pas pu être tranquille pendant quinze jours. Mais tout s’est vite dissipé. Le papier journal, ça disparaît vite de l’horizon.

Bien sûr, je choisissais si possible les modèles. Selon leur style, leur look. Leur forme. Je ne connaissais pas les marques, je m’en fichais. Mais on voit bien quand une forme a de l’intérêt. Si tu as lu les magazines de mode, tu sais. Tu reconnais. T’es formée. Pas besoin d’apprendre, d’ailleurs ça ne s’apprend pas. Ça se sculpte dans ton regard sans que tu t’en aperçoives.

Un jour, je m’étais endormie. Une voix grave m’a réveillée.
J’étais affalée à l’arrière.
L’homme, assis au volant.
Il parlait calmement, depuis un moment, le type, je m’en rendais compte car sans être réveillée je percevais quand même la voix qui racontait.
Je n’ai pas eu peur, pas tout de suite.
Au début, j’ai gardé mes yeux fermés, je faisais semblant de dormir. J’écoutais. Il avait une voix de forêt, alors je me méfiais.
Puis j’ai progressivement écarté mes paupières.
Il avait une voix très douce, il regardait droit devant lui, les deux mains sur le volant, regardant dans le vide. Je voyais ses yeux dans le rétroviseur. Une voix douce et basse. Il parlait c’était déjà comme s’il conduisait. Il disait qu’il était parti faire ses courses. Comme tous les samedis. Je ne savais même pas qu’on était samedi. Je ne faisais pas attention aux jours de la semaine. Il disait, « au même endroit, presque à la même heure ». Il était dans les rayons, en train de pousser son caddie. Le remplissant au fur et à mesure. Presque automatiquement rempli des mêmes produits qu’il attrapait depuis les rayons sans avoir à réfléchir. La crise existentielle du supermarché, un classique. Mais c’était trop. Il avait continué à remplir son caddie, mais cette fois-ci sans s’arrêter, frénétiquement, à ras-bords, prenant des choses au hasard, les plus inutiles. Et puis il avait abandonné son caddie en plein milieu d’un rayon, à bout de souffle de toute cette bouffe. Il l’avait laissé rouler tout seul dans une allée du machin. Un peu en pente ? Je sais pas. On imagine, le caddie rouler, jusqu’à la porte du magasin, automatique, les deux parois de verres qui s’écartent pour le laisser passer. Bref.

Nous étions toujours dans la voiture, immobiles. Je ne savais pas pourquoi il me racontait ça. J’avais un peu peur de son grand art calme. Il s’est roulé une cigarette, qu’il a regardée un long moment avant de l’allumer, comme s’il ne savait plus non plus comment ça marchait, comme peut-être dans le supermarché il ne savait plus ce qu’il y faisait, ni comment faire ses courses. La crise existentielle du supermarché. Super moche. Un classique. Il avait dit. Il disait aussi : j’avais l’impression d’être un navigateur en solitaire.
J’écoutais en rêvassant, en pensant à autre chose, en me regardant dans mes ongles. Je voyais un marin en plein océan assis sur un caddie de supermarché en train de bouffer des corn-flakes. Je me retenais de rire, car c’était tragique.

À un moment, dans un silence, toujours allongée, j’ai dit, juste, « Démarrez ». Sur le ton de la suggestion. Aussitôt, sans me regarder, comme s’il était prêt, comme s’il attendait, il a tourné la clé, la machine s’est mise en marche.
Un quart d’heure de silence à rouler. Rien que ce quart d’heure, moi allongée, avec la lumière de midi qui me passait dessus, rattrapait toute l’année de misère que je venais de passer.
À me morfondre.

Au juste, je n’avais personne pour qui m’inquiéter, et surtout pas moi. Alors, je ne craignais rien.
Mais j’avais peur quand même. Une peur rien que pour moi, légère, volatile, prête à s’enflammer. Comme un lait dans une casserole, qu’on a oublié, qui chauffe un peu trop.

J’avais envie de prendre une douche. Je m’en souviens comme si c’était hier. Idée saugrenue. Je ne pensais plus à ce caddie abandonné. Je me demandais : « Où allons-nous ? ». Je n’avais pas envie de poser les questions. Par haine des réponses. (J’ouvre une parenthèse : je déteste les questions. Les questions, des lâchetés. Des questions, des problèmes. Une question, un mensonge. Et les réponses : des déceptions.)

Peut-être que nous étions lancés sur la route comme un caddie abandonné. Nous ne savions pas où nous allions. Ailleurs. Ça se sentait aux frémissements du moteur. Je rencontrais enfin quelqu’un. Je regardais comment ses mains sortaient des manches de sa chemise. Comment il tournait délicatement le volant. J’en avais regardé, des garçons tourner des volants, mais c’était différent. Nous roulions, la fenêtre passager était entrouverte et je sentais l’air me frôler les cuisses et les joues, dans ma position incertaine, moi j’étais là comme si tout ce qui avait existé avant n’avait plus aucun poids, tout mon être était concentré sur cette banquette à cette seule seconde.
C’était la première fois que je comprenais, ressentais, ce que représentait le mot « vie ».
Vie, voiture. Banquette. Skaï. Je suçais ces mots en silence, sans les prononcer. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais là, mais je savais, j’étais sûre que c’était là que j’étais, que je devais être, sans avoir rien choisi, en me laissant faire, quoiqu’il devait arriver. C’était si bouleversant, que sans sanglots ni rien, j’ai commencé de sentir un flux incroyable de pleurs couler sur ma joue, comme de l’eau, de l’eau plus que des larmes, et cela tombait bien, car j’avais si soif…

Avec ce type dont je n’avais même pas vu le visage, qui avait abandonné son caddie et décidé de mettre le contact sans me regarder non plus. J’avais dans l’idée qu’on roulait vers la mer, quand j’y pense c’était peut-être à cause du son de la route, l’asphalte qui me rappelait le bruit des vagues, ou bien la vue de grands oiseaux qui tournaient dans le ciel, que je pouvais voir, allongée sur la banquette arrière. Je n’avais plus besoin de souvenirs, je n’avais plus besoin que de me sentir bouger comme ça, au hasard.

J’étais d’accord, moi, pour prendre un homme en cours de route, monter comme ça d’un coup. Ça avait l’air de coller pour lui aussi. Il m’avait pas trop regardée.
Qu’est-ce que ça pouvait faire, qu’est-ce que je risquais. Je m’ennuyais à trimballer mes cinquante kilos de vieilles côtes, mon passé m’horrifiait, j’évitais d’y penser. Quand tu roules, le passé s’efface. C’est comme ça. Tu roules vers la prochaine sortie, et quand t’as faim tu manges un sandwich dans une station service, en regardant les autres passer. Il aimait conduire, et moi je découvrais que j’aimais l’inconnu. Ne rien savoir. C’était bien ça, car ensuite nous avons eu la mer. Le temps était compté. Nous avons vécu cette vie de bord de mer. À l’entre-saison. Le soir sur le balcon ou à marcher dehors. Un mois de rêve, sans rêves qui viennent contraster l’horizon. Avec les paroles qui s’effacent sur les murs.

Puis, il a dû rentrer. Nous avions étiré tout ce qu’il était possible d’étirer. Moi, j’ai hésité. J’avais envie de rester, mais j’avais peur d’être seule. Je retrouvais des habitudes. Je n’avais plus d’ailes. J’étais tiraillée de partout. Je ne voulais pas quitter l’ensoleillement. Je suis restée sur le trottoir, mon sac à mes pieds, j’ai vu la voiture s’éloigner, très lentement, il roulait le plus lentement possible, — ou bien c’était une illusion d’optique sous la lumière écrasante — comme s’il voulait me laisser une chance de revenir, de remonter dans la voiture.
J’étais incapable de marcher et j’aurai voulu courir.

Et le temps était en train de tourner.


6 — Train de nuits