4 — Mon rôle obscur dans la partie

J’avais fait le temps, enfin, j’avais eu le temps de faire, de faire le tour, de tant de choses. J’avais peut-être déjà, oh, trente-cinq ans ..

Je n’avais jamais d’argent. Mais j’avais des idées ! Enfin, des idées bizarres. C’est ce que disaient mes amis. Oui, j’avais des amis en ce temps-là ; c’est un truc qui se faisait, alors j’avais suivi le mouvement. Mais pour ça il fallait parler. Je n’aimais plus parler, à cette époque. J’avais trop parlé car il fallait toujours recouvrir la musique ou les rires trop gras.

Je mettais une bille de chrome dans ma bouche, que je faisais rouler sous ma langue toute la journée, pour m’éviter la tentation de parler.

Je rêvais de greniers, de vivre dans un grenier. Je pensais aux motifs des vieux papiers peints, je trimballais une sorte de nostalgie sans raison, mais qui m’apaisait. C’était comme si j’avais fait le tour, le tour du monde, le tour du temps. Je ne mettais même plus de parfum, et je sentais toujours en orbite autour de moi une petite odeur âcre de transpiration.
Sentir la transpiration, ça vous en apprend plus sur la vie que cinq années d’études, hé ouais.

J’avais des amis, mais pas pour trop longtemps. J’en changeais régulièrement. J’allais passer des journées chez eux.
Je me faisais discrète, je retirais mes chaussures, mes bijoux. Je me déplaçais comme ça, sans bruit. Je prenais très peu de place. À force d’être si discrète, ils m’oubliaient, je pouvais vivre ainsi, à vingt décibels. Parfois, en surgissant dans une pièce, je les effrayais, ils m’avaient oublié. Je pouvais m’effrayer moi-même en marchand sur une latte de parquet grinçante. Moi j’avais oublié où j’étais, je venais de me réveiller au fond d’un placard, au pied d’un vieux fauteuil de bureau. Je pouvais m’endormir partout, et boire l’eau du robinet. Il ne me fallait pas grand chose de plus, manger à peine. J’étais comme une épouvantée.

J’avais encore à l’époque de la famille, quelques vieilles cousines, qui m’aidaient un peu. Et moi je leur apportais de la distraction, de temps à autre. Un peu de fantaisie. J’endossais ce rôle que je détestais. Je vivais d’allers- retours. Cela m’éreintait. Je devais quitter souvent la ville trop peuplée car les visages m’épuisaient. J’aimais bien quitter puis retrouver les choses et les gens. Tout me paraissait plus nouveau, brièvement. Je dissimulais le malheur, le danger, l’indigence, je travestissais ma vie, c’était facile, ça me permettait d’oublier. Je ne voyais plus d’hommes. Balayés. J’étais devenu transparente moche. Plus rien à foutre. Balancée des magazines. Avec le tranchant de ma main je pouvais me débrouiller pour tout, ma langue, l’odorat, tout à l’os, un sac, un manteau. Je commençais à être trop libre. Ça nous faisait peur. À tous. Je sonnais d’enfer aux portiques. Je devenais pote avec des renards de ville.

Mais quelque chose me dérangeait, me trahissait. À n’importe quel moment de la vie et de la journée, je pouvais avoir un torrent de larmes qui se mettait à couler, dans n’importe quelle circonstance. Ça peut paraître banal. Mais j’étais gênée, dégoûtée même. Je passais une soirée quelque part, dans un beau fracas de lumière, et voilà que sans aucune raison je chialais. Je perdais toute mesure. Je perdais toute crédibilité. Je ne sais pas si c’était de la joie maladroite ou un masque. Je ne comprenais rien. Les gens, les amis de nuit, s’en foutaient, c’était pas le problème. Je m’absentais vite les minutes nécessaires à ces épanchements. Et j’avais trouvé une sorte de parade, une solution. Je disais que je répétais un rôle. Ou j’accumulais les couches de maquillage pour détourner les attentions.
Je n’osais plus me regarder dans un miroir.
Je n’osais plus sortir pendant la journée.
Je favorisais la pénombre. Pour masquer le défaut de mes joues rougissantes. Des stries montaient d’en dessous et venaient gâcher la régularité de mes traits.
C’était comme si je me frappais. Portant les traces soudaines d’une humiliation qui n’a pas lieu d’être. Quand j’étais encore une enfant, il suffisait qu’on me regarde pour que je rougisse. Terrible souvenir de la honte. Il était impossible de m’y soustraire. Par quoi cela avait-il commencé ? Des regards de membres de la famille. Et il fallait encore retenir ses larmes. Retenir ses larmes, c’est possible, mais le rouge aux joues… La lueur de la honte. Il n’y a rien à y faire.
Simplement éviter d’y penser. Tenter de fermer l’attention.

Je longeais les buissons et les haies et la haine des semblables.

Enfin la vie prenait ainsi une certaine intensité.
Négative peut-être, mais au moins quelque chose me remplissait le ventre. Quand je sentais les larmes venir, je me figeais, je retournais mon corps vers l’intérieur, ou vers un mur ou un tronc d’arbre, un lampadaire.
J’arrêtais de bouger, je me camouflais devant l’objet. Le bois, le métal. Peu importait. C’était comme ça, j’avais pris cet état de fait. Si d’aventure j’étais avec quelqu’un, je lui faussais compagnie. Combien de fois je me suis tout simplement évaporée, d’à côté de l’autre, qui restait stupéfait. Ça aurait pu être amusant, chimiquement. J’apprenais à faire l’invisible, c’est une expérience que je recommande à chacun. C’est une manière de s’affranchir de son corps. Mon corps oui. Était bizarre. Usine de larmes.

Je savais qu’enfant, je ne pleurais jamais. Je m’endormais, à la place. Je n’avais jamais pleuré ou presque. Et voilà que j’étais envahie de larmes sans raisons.
Cela me mettait en rage. Et quand j’avais une vraie raison de pleurer, je ne pleurais pas, toujours pas. Ça n’avait pas changé. Je croyais que j’étais possédée. Par un autre esprit, que j’étais colonisée de l’intérieur, je traquais d’autres manifestations. Un homme invisible, peut-être, qui venait foutre le bazar ? Arrive, mon coco. Mais tout restait calme, si ce n’est ces pleurs sans limites et soudains.

Un jour, je me suis blessée en pensant.
J’ai observé ma vie, à la dérobée, ce que je n’avais jamais fait auparavant.
Je n’y avais pas pensé.
Personne ne m’avait dit « hé, oh, regarde ce que tu fais ! »
Et puis je ne sais pas, il y a eu un rayon de lumière dans la pièce où j’étais, un rayon de lumière si vif qu’il a fait bouger le lourd rideau bleu sombre de la fenêtre. Le rayon lumineux s’est promené sur le mur pas loin de moi, jusqu’à me lécher le visage. C’était déjà midi et brûlant.
Je ne sais pas ce qui s’est passé, une rotation dans mon esprit : quelque chose s’est tourné vers l’intérieur de moi.
Je me suis prise comme objet de pensée. Oh rien de compliqué hein. J’ai juste commencé à m’intriguer.
Les trucs classiques, mais voilà. Pourquoi ceci, pourquoi j’étais là à cet instant, est-ce que ceci cela.
Cela m’a fait mal.
Une blessure, oui, comme si on m’ouvrait la peau pour m’y verser du sel.

À ce moment là, j’étais encore ces choses, ces organes très séparés. J’étais un ventre, j’étais un cou qu’on venait mordre, j’étais un front sur lequel m’appuyer. Je connaissais des états, tous passagers. Mais je les connaissais mal, il faisait sombre dans ces trains que j’empruntais chaque jour. Le rayon de lumière est passé par là. Il a fait des dégâts. Il a ouvert des plaies que je ne savais plus refermer.
J’étais tout le temps seule, sans trop y penser, je ne me plaignais pas, et soudain je réalisais que j’avais besoin de parler à quelqu’un. Comment faire. Je parle de parler vraiment. Je me précipitai à la fenêtre, j’étais tentée d’appeler quelqu’un, de le faire monter. Mais je savais comment cela finirait. Je ne voulais plus de cette solitude à deux, où vous donnez tout à un bon-à-rien sourd-muet.

Toute ma vie devint tragique. J’en ressentais vaguement une certaine beauté. Toujours la lumière, que je percevais différemment. Je marchais en fin de journée, et la lumière, ce n’était plus seulement la lumière. C’était une matière, une poussière dans laquelle j’évoluais. Je ne savais pas trop comment expliquer ça, je ne sais toujours pas. Mais du bout des lèvres, mes lèvres rouges fermées, j’approchais une autre condition. Mes promenades devenaient plus graves et plus belles car mon regard embrassait plus de choses, y compris mon rôle encore obscur dans la partie.

J’avais envie de faire une rencontre. Mais, une, rencontre. J’avais toujours rencontré des tas de gens, qui allaient et venaient devers moi comme des courants d’air. Des courants d’air et des connards, voilà ce que j’avais le plus fréquenté dans ma vie. Cela me semblait normal, qu’ainsi la vie soit faite. Je me sentais comme dans un zoo, mais à force, je ne savais plus de quel côté de la cage j’étais. Je me sentais insatisfaite et mes os craquaient de lassitude.
Et puis cette idée d’une rencontre commença à m’occuper l’esprit en permanence.
Les pleurs d’ailleurs s’espaçaient. Ma pensée était prise ailleurs.
Je connaissais d’autres symptômes. Parfois c’était mon bras qui devenait chaud, comme un tison.
Ou je sentais des odeurs dont je ne savais si c’était ma mémoire, déconcertante, qui les créait, ou si ma sensibilité nouvelle était capable de les percevoir.
Je tournais en rond, et je me voyais tourner en rond. Je fus pris de vertiges, de nausées.
Je sentais une urgence inassouvie, à chacune de mes respirations. Qui m’incitait à respirer plus vite. À me déplacer plus vite, ici bas. Et je cherchais, je cherchais. J’essayais de me calmer, de me dire que j’avais le temps.

Mais on n’a pas le temps. J’en avais perdu un max. Dilapidé. Moi j’avais envie d’aller faire mes courses au supermarché avec quelqu’un, de discuter en même temps, au milieu des couleurs. Peut-être même de prendre des vacances, de m’endormir devant la télé…
De préférence en ayant oublié de sortir le linge.
C’était des idées nouvelles pour moi, inattendues. J’étais attirée par la banalité.
Mais rien ne se passait comme prévu.
Je ne rencontrais plus personne, contrairement à avant.

Mais je me raccrochais à une idée, quelque chose que j’avais lu dans les magazines : que si vous croyiez très fort à quelque chose, et bien cela allait forcément arriver. Je m’y raccrochais très fort. Cette idée m’aidait à tenir, elle allait jusqu’à remplacer ce que je pouvais vivre.

Je me promenais toujours autant. Et j’observais les petits vieux qui venaient de perdre leur petites vieilles, les veufs, les endeuillés. Ils n’allaient pas à la même vitesse que le monde, tout comme moi. Je commençais à m’intéresser à eux. Je me disais, pourquoi pas. Ils sont seuls, je suis seule. Il y a peut-être quelque chose à faire. Je n’osais pas encore les aborder. J’avais peur de franchir leurs limites, j’avais peur de pas pouvoir remplacer leur irremplaçable compagne qui venait de s’éteindre, de ne même pas susciter l’intérêt de ces invisibles, en étant plus invisible qu’eux. De temps en temps, je les approchais. Ils étaient aimables et désespérés. Je n’avais pas le cœur de les déranger de trop. Ils ne se préoccupaient plus du monde autour d’eux, tentaient seulement de vivre, par inattention. Quelquefois, par mégarde, nous nous rapprochions. Je regardais leurs visages de très près, pendant de longues minutes, comme déjà figés par le temps. Souvent, ils ne le remarquaient même pas.
Près d’eux, j’apprenais à être.
Je pensais, stupidement, à tout ce qu’ils avaient vu. Ils n’éprouvaient pas le besoin d’en parler. J’admirais le calme de leurs garde-robes. Je les regardais éplucher des fruits. Lire les rubriques nécrologiques. Et leurs paupières ne cessaient pas de tomber. Jamais un mot, jamais un regard plus haut que l’autre. Je les touchais un peu parfois. Les peaux sont pleines de surprise pour les audacieux. Une élasticité étonnante. Bon, moi, j’étais sans le sou, mais je n’étais pas aussi vieille.
C’était un monde qui ne voulait pas de moi.

Tout cela finissait par m’ennuyer. Ce n’était pas encore ça. Je n’avais pas la manie de vouloir comprendre, mais je commençais à comprendre qu’il n’y avait aucun mystère, et aucune solution, peu de soulagement. Je me sentais moins tendue, et j’avais encore quelques mélodies tragiques à jouer.


5 — Parkings velours