3 — L’Aquarium

J’étais allée, un soir, visiter l’Aquarium, qui est en bordure de la ville.
Ce n’est pas très loin d’ici, j’en vois parfois les lueurs.
Je n’y avais jamais mis les pieds. J’en entendais parler, si souvent : la nocturne de l’Aquarium.
Ce soir là, donc, je m’étais dit, j’étais chez moi depuis toute la journée, et je m’étais dit, d’un coup, tiens c’est un soir à aller à l’Aquarium.
Enfin. Oui, c’était le soir où aller à l’Aquarium.

J’avais toujours l’impression qu’il y avait un sous-entendu, quand quelqu’un me parlait de l’Aquarium.
Ce n’était jamais des familles, ou des gens normaux, qui en parlaient. Sans doute qu’eux aussi le visitaient, mais pour eux c’était une visite comme une autre, ils n’en parlaient pas spécialement.
Et eux de toute façon je ne les écoutais pas.

Mais, pour certaines personnes, assez rares, l’endroit avait l’air différent, plus excitant, ça résonnait dans leur voix. C’était souvent des gens assez seuls, aux vies un peu tristes ; et ça brillait dans leurs regards.
On entendait ça, parfois, dans les chuchotements qui avaient cours dans certains coins de rues.
On disait qu’il fallait y aller, qu’il fallait voir ça, la nocturne de l’Aquarium. Comme s’il y avait des attractions, des surprises, qu’en savais-je.
J’avais eu envie d’y voir par moi-même. J’avais peur de me faire des idées, d’être déçue. Que ce soit juste un aquarium, de nuit.

Je m’étais habillée, je me souviens, en noir, rouge, argent. J’avais voulu briller un peu, dans l’obscurité. Je ressemblais à un poisson, un poisson d’argent désargenté.
Je m’étais maquillée avec soin, avec le plus de soin possible. Un premier maquillage. Et puis j’avais recommencé, par dessus. Des détails, des épaisseurs de maquillage dans lesquelles je me dissimulais, des détails qu’on ne pouvait voir qu’à la condition de scruter attentivement mon visage, sans aucun mouvement.

Je vais m’asseoir un peu ici. (sur le banc)
Mais cette histoire est trop vieille, elle part en poussière dès qu’on veut s’en saisir.
Je n’en parle à personne. Et puis, ça, n’intéresse personne, allons. Pourquoi je suis toujours obligée de me raconter ces histoires. Si encore quelqu’un était là pour m’écouter.

Et quand on veut me parler, je dis que je ne suis pas disponible.
Enfin…, ça dépend des saisons.
Je ne viens pas tous les soirs ici, mais seulement le jeudi, parfois aussi le mercredi, par impatience.
Impatience, n’est-ce pas le nom d’une fleur ? Je ne sais plus.
Je mélange. Je n’aime pas les comparaisons.

Bon. Où j’en étais…
J’avais pris mon billet, tout avait l’air plutôt désert. La fille, à la caisse, il me semblait qu’elle m’adressait un sourire un peu complice. Comme si elle savait, comme si elle m’enviait.
Je me demandais si elle ne m’avait pas dit « amusez-vous bien », mais je n’avais pas bien entendu.
« Amusez-vous bien ». Pour un aquarium, ou pour un museum d’histoire naturelle, si vous voulez, ça sonne un peu curieusement. Mais je n’y ai pas pris garde, sur le moment. Je ne pensais qu’à des détails, à ne pas oublier mon parapluie, à me tenir bien droite sur mes talons.
Je n’avais plus trop l’habitude de sortir, j’avais un peu le ventre noué. J’ai très vite senti une atmosphère spéciale, un peu solennelle. Pourtant il n’y avait personne. J’ai croisé une ou deux silhouettes, c’est tout, dont je ne percevais que vaguement les étoffes, un bruit discret de remuement.

J’étais surprise, car il y avait un fond musical, je ne m’y attendais pas. C’était à peine audible. Et puis c’était plus sombre encore que ce que j’aurais imaginé. L’endroit était vaguement « éclairé » par des lueurs qui sortaient des grands aquariums entre lesquels on pouvait évoluer. C’était presque à se cogner.
C’était un lieu de silence, mais avec un fond musical.
Comme un dancing discret.
Pourquoi pas.
Je trouvais que c’était une bonne idée.
Moi je ne sortais pas beaucoup de chez moi à cette époque, je ne voyais pas grand monde. Quelques collègues pour faire bonne mesure, pour ne pas avoir l’air trop seule.

Je marchais, comme ça, dans l’Aquarium, je me sentais bien dans mes respirations. Il y avait de l’espace partout. Je regardais l’eau sans penser à rien. Et les poissons, évidemment. Entre les reflets, j’évoluais moi aussi. Parfums de femmes mélangés. Il y avait une très légère odeur de parfum et de décomposition. Et moi j’avais l’impression en marchant d’être « dans un rôle de composition », comme j’entendais parfois à la radio, sans trop savoir ce que ça voulait dire. J’étais peut-être dans un rôle de décomposition. Mais à part ça, rien de spécial. J’étais habituée à la déception, et je déambulais sans penser à la vie.

Et puis j’ai remarqué une porte, à peine entrouverte. Quand je dis à peine, c’est quoi, deux centimètres. J’étais passée devant plusieurs fois, ce n’est qu’au bout de plusieurs tours, parce que je restais là, que je me sentais bien, protégée, et cette odeur de cire, qu’en repassant encore devant, j’ai vu qu’elle n’était pas tout à fait fermée. Il n’y avait même pas la place pour un rai de lumière. La porte était collée à son encadrement, mais il y avait un centimètre de jeu. Une très faible teinte différait. La porte n’avait pas de poignée… J’ai introduit un ongle dans le petit écart, je l’ai saisie avec le bout de mes doigts, j’ai un peu écarté la porte, tout doucement…

C’était une sorte d’antichambre. De peut-être deux mètres sur deux, obscure. Je n’avais même pas peur. À l’intérieur, pas de fenêtre, mais une ambiance bleu nuit.
La musique, elle, continuait, mais plus fort. Une sorte de valse, déséquilibrée, entêtante.
Au bout de quelques instants, mon regard s’est habitué, et j’ai pu voir qu’en fait la pièce était beaucoup plus vaste, mais très sombre. C’était même une très grande salle et je me suis avancée. Il y avait des gens, toujours dans cette lumière bleue, qui semblaient m’ignorer. Des couples dansaient lentement, agglutinés deux par deux et les yeux fermés. Ils étaient bien habillés, mais je n’arrivais pas à déterminer ce qu’ils étaient, d’où ils venaient, leur métier, enfin aucune caractéristique quoi. Tout ce bleu, je me sentais comme dans un tableau. J’en faisais partie, c’était très agréable, même si personne ne me prêtait attention.

J’entrai dans une sorte de torpeur agréable au milieu de cette société étrange, et, chose remarquable, sans me poser aucune question. Le plafond était bas.
J’ai aperçu quelques autres solitaires comme moi. Ils avaient l’air d’être sans époque. En les croisant, je remarquai une sorte de réchauffement dans ma poitrine.
Et aussi qu’on pouvait se parler sans ouvrir la bouche.
Bizarre je sais.
Certes cela restait très sommaire comme communication, mais tout de même il se passait quelque chose.
« Je manque d’entraînement », se dit-il quelque chose en moi. Ce n’était pas tout à fait ma propre reflexion, mais plutôt la suggestion d’une femme souriante que je venais de croiser. J’avais été frappée par la longueur de son cou. Elle me rappelait des tableaux anciens, ou des filles de magazines. Je me demandais si j’exagérais, avec cette histoire de communication sans paroles. Mais en tout cas j’avais l’impression de me retrouver dans une sorte de « passé », sans pourtant avoir aucun souvenir précis qui pouvait s’y rapporter. La femme est revenue près de moi. Elle me regardait, et sans qu’il y ait de dialogue, je ressentais comme une forme d’échange. On aurait dit une sorte d’Annonciation. « Je manquais d’entraînement », voilà ce qu’elle disait. Qu’il fallait revenir.
Le temps passait vite. J’avais envie de danser comme les autres, mais je ne savais pas, ça ne démarrait pas. Comme s’il fallait savoir quelque chose, pour le faire. Puis il y a une une sorte de précipitation, les groupes se sont mélangés, je n’ai pas très bien compris, comme un code entre eux. Une sorte d’ »ordre de dispersion » était donné, qui provoquait cette cohue.

J’y suis retourné, le mois d’après. Il me restait des informations confuses. Comme quoi, par exemple, « ça » se passait le quatrième jeudi de chaque mois. Comme si on me l’avait dit en douce, là-bas.

La vendeuse m’a vendu un ticket pour la nocturne de l’Aquarium sans me regarder. Je suis descendue, j’ai marché entre les bassins obscurs.
Je marchais comme une idiote, seule au milieu des aquariums.
Les poissons me regardaient d’un air las. Je remarquai que pas mal des cages en verre restaient vides, d’autres étaient grises et poussiéreuses, on voyait à peine à travers les particules en suspension, comme un sablier qu’on aurait vidé là dans l’eau, devenu à jamais indifférent à la mesure du temps.
Je regardais ces aquariums déserts, j’entendais toujours cette musique hors du temps, que je semblais être la seule à percevoir.

C’était l’hiver et il y avait très peu de monde.
Je captai le regard d’un homme, à deux ou trois aquariums de là.
Mais c’était comme si sept mondes nous séparaient, (ce qui à la fois rendait la chose bien plus intéressante). Il s’est approché et m’a laissé sa carte. Une de ces petites cartes de visite en bristol. Ces choses m’ont toujours fascinée. Je suis quelqu’un qui jamais n’aura de cartes de visites à donner. Qu’est-ce que je pourrais y faire inscrire ?
Clever
Joignable au premier réverbère du Bois-Maudit, entre dix-sept et vingt-et-une heures certains jours de la semaine.
Clever
au rayon alcool du supermarché du troisième district, si vous avez de la chance.
Clever
briseuse d’espoirs et de verres aux fonds des bars.

Et puis à qui pourrais-je les distribuer.

Je ne veux pas de votre tristesse, la mienne est bien suffisante, je la réchauffe chaque soir au bain des amours mortes. Celles que je n’aurai jamais connues.

Plus de musique.
J’ai cru retrouver la porte, mais je n’étais pas sûre que c’était la bonne. Et elle restait insaisissable, impossible à ouvrir.
Fermée, à jamais.
Encore un rendez-vous manqué.


4 — Mon rôle obscur dans la partie